Malheureusement, ce personnage que j'adore n'a pas de place dans l'intrigue de Secrets, puisqu'elle est morte. Mais comme elle est l'un des rarissimes personnages féminins que j'aime autant, je me devais de lui rendre un petit hommage et qui plus est, d'expliciter un peu plus son caractère pour les curieux. Voici donc une chronique sur Amalberga van Kraft vue par les yeux de son fils Jezebel...Je n’ai de ma mère que des souvenirs épars, absurdes, et pourtant d’une force incroyable. Aussi forts qu’elle, cette femme impitoyable que j’ai tant admirée et tant haïe par le passé… Dans mon esprit elle est toujours restée telle qu’elle était sur ces tableaux qui ornent notre demeure, belle comme Lilith et tout aussi glaciale, et brûlante, et cruelle… Ce qui me fascinait le plus chez elle était son regard couleur aigue-marine, d’une profondeur incroyable, et plus encore les paillettes argentées presque électriques que je voyais danser au fond de ses prunelles. Je n’ai jamais vu personne avoir des yeux aussi cruels, aussi flamboyants, aussi froids.
Quand j’étais jeune, je croyais que Mère ne nous aimait pas, Gyll et moi. En fait, elle avait une manière très particulière de nous montrer son amour et sa tendresse et aujourd’hui je le comprends non sans tristesse : ce n’était pas pour nous brimer qu’elle nous forçait à étudier durement, ou par malfaisance qu’elle nous enseignait à maîtriser nos sentiments. C’était simplement sa manière à elle de nous protéger. Il est fort possible qu’elle ne l’ait jamais vu ainsi, toutefois, et que je fasse fausse route. Si c’est le cas, peu importe : elle reste ma mère.
Je sais qu’elle était désirée de beaucoup, son immense beauté et son charme incroyable ne laissaient personne de marbre, pourtant elle se refusait à tous – même à Père. Il ne s’agissait nullement de chasteté, son orgueil estimait que nul n’était digne de poser ne fût-ce qu’une main sur elle, sur sa peau uniformément blanche dont j’ai hérité. Et probablement avait-elle raison, aucun mortel n’a jamais eu le droit d’effleurer les déesses scandinaves dont elle a toujours paru descendre.
Ma mère était une Walkyrie superbe et immortelle… mais aujourd’hui… elle n’est plus que poussière.
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- Tu ne peux pas te permettre d’être médiocre.
La voix grave et rocailleuse de Mère m’assaille une fois de plus, sur ce ton moqueur que j’abhorre et que j’adore tout à la fois, me sommant de me relever et de reprendre le combat. Elle n’admet pas que son fils de douze ans abandonne si facilement, surtout dans un affrontement qu’elle estime si anodin mais qui pour moi est une torture – depuis deux heures que nous nous battons je n’ai pas eu droit à la moindre pause. Je dois croiser le fer avec elle sans arrêt, sans broncher lorsqu’elle me met à terre d’un geste preste, sans protester lorsqu’elle m’insulte d’une voix douce. Faible. Lâche. Minable.
Je me relève une fois de plus, couvert d’ecchymoses et de sueur, trop épuisé pour oser gaspiller mon énergie dans de vaines paroles. Je sais qu’elle n’acceptera aucune reddition de ma part, il me faudra l’affronter jusqu’à ce qu’elle décide de la fin du combat ; pour elle une bataille doit se mener jusqu’à la mort. En l’occurrence, jusqu’à ce que je ne tienne plus sur mes deux jambes ou que je m’évanouisse. J’ignore comment elle fait pour rester si sereine et vive, pour ne pas se sentir lasse le moins du monde. Ses interminables boucles noires sont toujours proprement nouées en catogan, son visage arbore toujours cette expression de cruelle arrogance qui ne la quitte jamais. Sa bouche vermillon a ce pli ironique qui m’indique combien elle me trouve ridicule.
J’empoigne plus fermement le manche de mon épée et fronce les sourcils. Ce n’est pas normal qu’une femme soit capable de se battre ainsi, avec tant de grâce et de prestance, tant d’habileté surtout ; je sais qu’elle a déjà défait certains des meilleurs bretteurs d’Allemagne, jusqu’à Berlin même on parle d’Amalberga van Kraft comme une remarquable épéiste. Elle porte le pantalon mieux qu’un homme et j’ignore quelle impudeur la laisse se pavaner ainsi, les jambes moulées dans ce vêtement masculin avec la plus grande indécence… Sa chemise est entrouverte et ses manches retroussées, elle a laissé son gilet gris grand ouvert et ne porte pas de veston. L’exemple même d’une nonchalance toute masculine qui lui sied à merveille.
Je fais passer mon épée dans ma main gauche, lassé de m’essayer à la maîtrise de cette main droite qui a toujours refusé mon contrôle. Ce n’est pas comme si ma mère était une de ces catholiques jactant que les gauchers étaient les enfants de Satan ou je ne sais quelle ânerie, elle prend même bien soin d’éviter toute présence à la messe. Combien de fois l’ai-je vue cracher comme un chat furieux lorsque Père s’en allait converser avec mon parrain, le Père Franz ? Elle méprise la religion.
Utilisant ma « particularité » comme un avantage, je tente de frapper sur sa gauche, son point faible. Coup d’estoc en direction de son flanc, elle esquive d’un bond et écarte ma lame pour mieux atteindre mon torse, je me dégage aussi vite que je le puis. De nouveau nos armes s’entrechoquent, j’use de toute ma force pour repousser la sienne et tenter de la toucher à la cuisse. Son épée écarte de nouveau la mienne avec une facilité frustrante et m’effleure l’épaule. En véritable combat, j’arborerais une estafilade sanglante ; je n’ai qu’un bleu et ma rancœur qui gronde sourdement. La colère m’aveugle, je me jette sur elle et tente une nouvelle passe, avant même que je ne puisse comprendre ce qu’il se passe sa lame s’est enroulée autour de la mienne pour me désarmer. La pointe de l’épée est posée sur ma gorge, dangereuse, létale. Je déglutis.
- Avoir confiance en soi est une bonne chose. Se surestimer cependant a conduit les meilleurs à leur perte.
Son ton égal lorsqu’elle prononce cette sentence m’arrache un frisson de colère. Elle me tourne soudain le dos et se dirige jusqu’au râtelier, rangeant son arme.
- Maîtrise tes sentiments, mon fils, si tu perds ton calme tout est perdu.
Elle ne daigne même pas me regarder. Suis-je donc si indigne à ses yeux qu’elle ne puisse les poser sur moi ?
La courbe insolente de son corps qui ploie pour ramasser une serviette semble soudain me hurler ma laideur. Bien sûr que je suis trop indigne pour son regard. Ma mère est une déesse et je suis un produit raté de son union avec Vulcain.
Un goût amer s’épand dans ma gorge… Si seulement je pouvais la battre, ne serait-ce qu’une fois ! Même sans honneur, même contre tous les codes de la chevalerie, je m’en contrefiche, je veux la battre. Une idée atroce me parcourt l’esprit alors qu’elle range paisiblement le râtelier, mes yeux se posent sur ma lame qui a atterri non loin de moi… à pas de loup, je m’approche et m’en saisis avant de me retourner vers elle. Oserais-je ?…
Mes doigts se crispent. Bien sûr que j’oserai.
En quelques pas je suis sur elle et m’apprête à l’attaquer alors qu’elle est désarmée, j’ai gagné, cette fois… Cependant elle saisit mon poignet en plein milieu de sa course et le tord violemment, de l’autre main elle braque un revolver entre mes deux yeux. Sans me regarder, une fois de plus. Je n’ose plus bouger, elle serait tout à fait capable de tirer.
- Reste toujours honorable. Toujours. Sans quoi tu ne seras plus qu’une vermine digne de mépris.
Elle sort en claquant la porte, je m’écroule.
Quel idiot…
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Il fait nuit et, une fois de plus, je ne trouve pas le sommeil. A chaque fois que j’ai l’audace de vouloir fermer les yeux, d’affreux cauchemars m’assaillent et me laissent frappé d’une terreur indicible ; je ne sais alors plus reconnaître le réel du rêve et me retrouve bouleversé jusqu’au matin. Le froid m’engourdit, pourtant je ne dors pas, je reste ainsi assis sur le rebord de ma fenêtre, les yeux rivés aux étoiles paisibles. Il pleut doucement. J’aimerais que cette pluie lave le monde… illusions… A quinze ans je crois encore à toutes ces fadaises et aux histoires d’esprit pluvieux que me racontait Hildie lorsque j’étais enfant. Sourire moqueur à ma propre adresse. Père peut tout m’enlever, il ne m’empêchera pas de croire qu’il existe un autre monde peuplé de lutins et de fées.
D’ailleurs, n’en est-ce pas une, cette grande forme pâle que je vois se diriger vers la forêt du domaine ? A la lueur de la lune je distingue un visage que je connais pour le voir chaque jour dans mon miroir, cette banshee est mon reflet… Un reflet aux yeux d’acier et aux cheveux sombres.
Que fait ma mère dehors à cette heure ?
Mes sourcils se froncent imperceptiblement. Elle ne cesse de se retourner comme si elle craignait d’être suivie, son seul vêtement consiste en cette robe de nuit en satin qu’elle affectionne tant ; elle n’a même pas pris la peine de passer un déshabillé pour cacher la transparence indécente de sa vêture. Craint-elle réellement d’être surprise si elle se pavane ainsi ? Je devine les courbes de ses hanches et de sa poitrine. Elle n’a donc honte de rien…
La pluie s’intensifie ; je rêve soudain d’aller ainsi courir avec elle sans autre but que l’oubli. Ma raison me murmure que c’est idiot et qu’elle me chassera sûrement mais déjà ma décision est prise, j’ouvre ma fenêtre et me laisse glisser le long des sculptures qui ornent le mur du manoir avec le plus de discrétion possible. Sans faire de bruit, je m’élance derrière la silhouette diaphane de Mère, espérant me fondre dans les ombres de la nuit. Je veux savoir…
Toutefois, elle n’a aucun mal à me surprendre au hasard d’un éclat de lune, sans un mot elle me sourit. Je n’ai jamais vu ses yeux fascinants briller ainsi, briller d’une tristesse immense et d’une farouche détermination tout à la fois. Sans plus me soucier de sa tenue, je m’avance vers elle, captivé ; elle saisit ma main, un geste d’affection qui ne lui est pas coutumier. Sans un mot, sans même penser je crois, nous reprenons le chemin qui nous mène vers la forêt profonde qui entoure notre domaine.
Les sous-bois résonnent du clapotement de la pluie et des craquements des feuillages, j’ai l’impression de baigner dans une lumière irréelle alors que ma mère m’entraîne doucement vers une destination que je ne connais toujours pas. En cet instant, elle n’est plus celle qui m’a mis au monde, cet être glacial que je déteste de toute mon âme, non… elle est juste Amalberga, dans toute sa dépravation, dans toute sa splendeur, dans toute sa blancheur d’ange traîné dans le sang. J’aperçois une tâche rouge sur la chemise au bas de son ventre, elle suit mon regard et esquisse un sourire. Peut-être pense-t-elle que je ne comprends pas.
Pas à pas, nous approchons d’une clairière baignée par le clair de lune au milieu de laquelle se tient une étrange table de pierre. J’ai l’impression d’y discerner quelques ornements qui m’évoquent les contes de fée de jadis, je me raisonne : ce ne peut qu’être une illusion. Sans un mot, Amalberga lâche ma main et s’éloigne de moi, les yeux mi-clos, la tête penchée en avant. Ses longs bras fins commencent soudain à se nouer et à se dénouer au-dessus d’elle comme dans une invocation étrange ; bientôt tout son corps n’est plus qu’une immense flamme en mouvement.
Je ne parviens à supporter longtemps la vision de cette danse étrange dans tout ce qu’elle a de sauvage, d’intense, d’immobile et d’affreux, il me semble que sans esquisser un geste elle bouleverse l’ordre du monde, puis soudain elle s’élance dans des bonds incroyables et retombe sans un bruit, irréelle comme un spectre de l’autre monde. Aucune musique ne l’accompagne et pourtant la forêt semble la gratifier de son chant, le bruissement des feuilles, les clapotements de la pluie, le murmure d’un ruisseau au loin, le souffle endormi des animaux, tout s’accorde au moindre de ses gestes. Je reste immobile, subjugué.
Des heures passent, ou peut-être seulement quelques secondes alors qu’elle danse autour de cette table étrange. Enfin son mouvement cesse, puis comme si de rien n’était elle me reprend par la main et me ramène jusqu’à ma chambre, toujours sans piper mot.
Je sais que si je reviens dans cette clairière, je ne verrai en son centre qu’une simple pierre.
Ce n’était pas ma mère, ce soir-là… c’était bel et bien une fée de l’autre monde.