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Chroniques d'un chien errant [Mülleimer]

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Mülleimer




Age: 24 Date d'inscription: 07/01/2009 Nombre de messages: 129 Statut: Valet et confident de Jezebel van Kraft Âge: 18 ans Pseudo usuel: Kyni

MessageSujet: Chroniques d'un chien errant [Mülleimer] Mer 14 Jan - 17:49

Première partie: le chiot

Un enfant, non… une bête sauvage ; un animal sanguinaire qui ne connaît rien d’autre que le rapport de force. Un aliéné, un égaré sur la route de la vie ; une bizarrerie sans attache ni antécédents familiaux. Un sans nom, un sans visage. Juste un regard vide, un couteau et un silence pesant, comme le calme avant la tempête.

Un corps petit mais musculeux, parsemé de cicatrices de toutes les tailles. Traces de couteaux, traces de brûlures, perforations mal guéries, à cette main gauche, le petit doigt qui dévie légèrement de côté, une luxation récente, son nez également est un peu de travers, cassé, mal ressoudé… ça se voit à peine si l’on n’y prend pas garde, mais tous ces détails ont de quoi mettre en garde. Un chien des rues, un de ceux qui mord sans aboyer.

Il n’a pas de nom, pas de famille, pas d’âge non plus, même si on peut supposer qu’il doit avoir douze ou treize ans.. peut-être un peu moins. Une bête, si peu humaine qu’on se demande si elle connaît l’usage de la parole. Et pourtant oui, il sait parler, autant qu’il sait se vêtir et se nourrir… mais il se limite au strict nécessaire ; le nécessaire vital.

« - Donne-moi ta veste. »

Un avertissement, la lame qui me file sous le nez rapidement, l’éclat dans ses yeux, vides quelques instants plus tôt. Peu importe ma veste, qu’elle aille au diable. Je ne veux pas que cette bête répugnante me touche…


* *
*


Livide, exsangue, gisant sur le pavé dans une mer de sang. La mer rouge… qui déjà ? Moïse ? Oui c’est ça… Moïse. Comment se fait-il que je ne me rappelle de rien… sinon de références bibliques qui ne me servent guère ? Dieu ne me sauvera pas. Dieu n’en a que faire de mon existence sordide… ah ça y est, je recommence. N’enseigne t-on pas de ressembler à Job ? Pourtant je suis tout le contraire de cet homme soumis à Dieu… je ne subis pas passivement les épreuves qu’on m’inflige… je passe ma vie à me battre, être battu, battre encore…

Je suis fatigué, tellement fatigué. J’attends quoi pour crever ? Pourquoi est-ce que je me relève à chaque fois, pourquoi ? Parce que je suis un chien sans doute… un chien sans maître ; qui n’a jamais eu de maître, ne se laisse pas mourir, il continue, jusqu’à la folie, jusqu’à l’annihilation de toute conscience… Se battre, manger, dormir, se battre encore…

Mais c’est l’hiver… il n’y a plus rien à manger dans la rue. On ne se nourrit pas de neige… même la neige tâchée de sang… pourtant, qu’est-ce qui m’empêche d’essayer encore ? Ceci est le sang du Christ… ça y est, je délire… j’ai trop faim pour penser correctement. Une bouchée de neige rouge. C’est mauvais, répugnant… j’ai envie de vomir… mais curieusement, je ne peux pas m’arrêter… parce que ce sang, c’est le mien, il n’a pas le droit de partir tout seul comme ça… sinon, je deviens quoi ? Je meurs ? Je ne peux pas, j’ai trop de combats à mener encore…



* *
*


David affrontant Goliath.
Il n’a pas de fronde à la main cependant ce petit qui a tenté de voler notre pain. Il n’est pas bien terrifiant avec son coupe-papier dans les mains et mon petit doigt me dit que notre chef va lui donner la raclée de sa vie. A en voir sa tête mal faite, ce ne sera pas la première ni la dernière dérouillée qu'on donne à ce cloporte.

Une grosse main bien massive l’envoie voler sur quelques mètres. On a tous entendu sa mâchoire craquer avec délice. Les mioches, ou ça agit en bande, ou ça crève tout seul ; ça lui servira de leçon pour la prochaine fois… si il survit, mais rien n’est moins sûr. Le gosse trouve la force de se relever et de courir. Oh bah, ce ne sera pas pour cette fois que le Seigneur lui ouvrira ses portes à celui-là…


* *
*


Un chien n’a pas d’âme, c’est ce que disent les curés. Les hommes de couleur non plus n’ont pas d’âme, ce sont donc des chiens. Je ne sais pas de quelle couleur je suis, je ne suis pas assez propre. Tout aussi répugnant que cela puisse sembler, je ne me lave pas très souvent… parce que quand on vit dans la rue, l’eau sert principalement à boire. Je me lave à l’eau de pluie puisque je n’ai pas de toit, mais pas de savon, je n’ai pas un tel luxe. Alors oui, sûrement… je pue.

Je pue le sang principalement. J’en suis souvent recouvert après tout. Le mien, celui des rats que j’attrape, des poulets que je chaparde, celui des autres comme moi, celui de ceux qui me refusent ma pitance parfois aussi. Rapine et meurtre, vol et massacre. Tout prétexte est bon à une nouvelle entaille, toute excuse est valable pour une future cicatrice.

Une, dix, cent ? J’ai cessé de les compter vers vingt… je ne sais pas compter au-delà. Vingt, ça fait quatre mains ou deux mains et deux pieds, une main comporte cinq doigts, on en a deux donc dix doigts en tout. En ajoutant les doigts de pieds, au nombre de cinq par pied également, on arrive à vingt. Calcul élémentaire… j’aimerais savoir compter plus loin, mais ça ne me servirait à rien pour le moment ; c’est déjà bien de savoir chaque soir si on a encore tous ses doigts à droite et à gauche après s’être battu. Aujourd'hui, je sais que j'ai neuf doigts aux mains qui fonctionnent à merveille, mais il y en a un que je n'arrive plus à plier, c'est dommage...
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Mülleimer




Age: 24 Date d'inscription: 07/01/2009 Nombre de messages: 129 Statut: Valet et confident de Jezebel van Kraft Âge: 18 ans Pseudo usuel: Kyni

MessageSujet: Re: Chroniques d'un chien errant [Mülleimer] Mer 21 Jan - 1:45

Deuxième partie : le chien affamé

Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Mais il n’y a personne pour qui je le verse si ce n’est moi-même. Je ne prétends pas souffrir la misère du monde et vous porter sur mes épaules, non, je n’en ai pas la carrure je crois. Mes malheurs à moi me suffisent largement. Hé ! J’aurais pu tomber plus mal encore, je n’ai pas fini de sombrer, le fond est encore loin… en attendant, cette coupe est pleine et il faut la boire.

J’ai pris pour habitude de lécher mes blessures comme les chiens. Depuis ce jour dans la neige, je ne supporte plus de voir mon sang m’échapper. A défaut de pansage savant et de beaux bandages, je cicatrise à coup de salive et de patience. Je ne sais toujours pas compter au-delà de vingt… mais les coups pleuvent par dizaines bien au-delà de ma limite de calcul.

Mon sang coule mais ce n’est pas celui qui inonde le plus mes fripes. Imbibé de vermillon de la tête aux pieds, je deviens ma propre souillure. Une tâche tenace, presque impossible à éliminer. J’enrage. Je veux tuer. Caïn. Caïn et Abel.

L’humanité est maudite. Nous sommes tous frères et nous nous entre-tuons. Nous sommes tous des Caïn en puissance ; aujourd’hui ce sera moi. Demain ce sera qui ? Qui sera celui qui m’assassinera ? Pas celui que je frappe en tous cas. Quoi il est déjà mort ? Je ne veux pas y croire, pas encore… il me faut être sûr. Manger ou être mangé. L’humanité est une louve affamée. Crac.

Cette fois, j’en suis sûr, je l’ai tué. Il n’a plus aucune réaction, plus le moindre soubresaut, ses yeux sont vides et je suis en train de frapper un bout de viande morte… vite, la bourse, les pièces. Je déguerpis avant qu’on ne m’attrape.

Requiescat in Pace

Pauvre bougre, tu n’as pas eu de chance ce soir ; demain ce sera peut-être moi, peut-être un autre. La rue est cruelle, aussi avilissante que la syphilis, peuplée d’animaux féroces comme toi et moi. Mes crocs étaient juste plus acérés que les tiens ce soir, je n’aurai pas toujours cette aubaine crois-moi. Merci pour l’argent en tous cas, j’en ferai bon usage.

* *
*


Des remords ? Cette chose ? Certainement pas.
Un chien n’a pas d’âme, et il en faut une pour regretter.
Cette abomination à visage d’homme, le deuxième cavalier de l’apocalypse ne peut pas avoir de remords, il verse le sang comme on récolte la vigne. Carnage, tel est son nom. Il n’est pas encore mûr, mais il le sera bientôt si on le laisse évoluer dans ce sens… Que le Christ ait pitié de cette créature ! Mon rosaire ne peut rien pour le délivrer des démons qui l’habitent.
Que n’ai-je pas plus tôt rejoint mon presbytère ?

Il me dévisage, je le scrute.
Pas l’ombre d’une émotion sur ce visage juvénile recouvert de crasse, pas même lorsqu’il me menace d’une lame auparavant cachée dans sa manche. Le Christ ait pitié… accordez-lui une mort rapide quand son heure arrivera…

* *
*


Agnus Dei

On ne fait jamais mention que d’agneaux dans le christianisme. Agneau de Dieu… faut-il être bouché. L’homme n’a rien d’un agneau, bon sang ne saurait mentir. Nous descendons tous d’Adam et Eve n’est-ce pas ? Et même si le déluge universel s’abattait sur nous, nous finirions par redevenir des loups, c’est notre nature.

Aux abois, dans cette ruelle sordide qui pue la pisse, le regard en biais et les vêtements épars. Viens donc si tu l’oses. Viens donc te battre, puisque c’est ce que tu cherches. Qu’attends-tu ? Pourquoi hésiter ? Si tu ne viens pas, c’est moi qui le ferai idiot, alors autant donner le premier coup tu ne penses pas ? D’autant que je commence à être las de m’abreuver de sang, alors pourquoi ne pas venir y mettre un terme ? Qu’importe les moyens employés, bats-toi, bec et ongles comme un vulgaire rat de ville s’il le faut mais viens, viens donc !
Pourquoi fuis-tu lâche ? Je ne suis pas digne de mourir de ta main ? Que le Diable t’emporte !

* *
*


J’ai faim… Dieu que j’ai faim.
Je pourrais presque songer à me couper une main pour la dévorer tellement la douleur de ce ventre vide me rend fou ! Et plus la faim me tenaille, plus l’envie de violence me revient, comme une vague infâme qui cherche à me noyer. Troisième cavalier, tu ne peux donc pas te passer du deuxième… c’est charmant si on y pense… Carnage, famine. Famine et carnage. Mort.

Je l’avais oublié celui-là… il n’y a que le premier que je n’ai pas encore rencontré… vous savez ? Le cavalier blanc, le dominateur. Je le rencontrerai probablement un jour, mais je ne suis pas pressé…

Ah bon sang… j’ai si faim, si faim !
Donnez-moi un os que je m’y fasse les dents ! Un os ou n’importe quoi… j’en viendrais presque à manger du rat ! La faim m’égare, je ne tiendrai pas cet hiver si je ne mange pas… le temps est rude, il gèle à pierre fendre. On me donnerait de la viande humaine, je suis sûr que je la mangerais, même si rien que l’idée me révulse.

Je veux pas mourir… pas de faim en tous cas.
Je suis né dans la violence alors c’est violemment que je mourrai… mais pas une fin de miséreux, non. Pas cette mort-là… pas celle-là…

Des sabots dans la nuit noire.
J’ai dit que je ne voulais pas de cette fin… alors quel cavalier vais-je croiser ? Blanc ou pâle ? Une chance sur deux de mourir en tous cas… mais ce ne sera pas de faim, je le jure ! S’il le faut, je lui volerai son stupide canasson et je m’en ferai un festin, parole !
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