Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Mais il n’y a personne pour qui je le verse si ce n’est moi-même. Je ne prétends pas souffrir la misère du monde et vous porter sur mes épaules, non, je n’en ai pas la carrure je crois. Mes malheurs à moi me suffisent largement. Hé ! J’aurais pu tomber plus mal encore, je n’ai pas fini de sombrer, le fond est encore loin… en attendant, cette coupe est pleine et il faut la boire.
J’ai pris pour habitude de lécher mes blessures comme les chiens. Depuis ce jour dans la neige, je ne supporte plus de voir mon sang m’échapper. A défaut de pansage savant et de beaux bandages, je cicatrise à coup de salive et de patience. Je ne sais toujours pas compter au-delà de vingt… mais les coups pleuvent par dizaines bien au-delà de ma limite de calcul.
Mon sang coule mais ce n’est pas celui qui inonde le plus mes fripes. Imbibé de vermillon de la tête aux pieds, je deviens ma propre souillure. Une tâche tenace, presque impossible à éliminer. J’enrage. Je veux tuer. Caïn. Caïn et Abel.
L’humanité est maudite. Nous sommes tous frères et nous nous entre-tuons. Nous sommes tous des Caïn en puissance ; aujourd’hui ce sera moi. Demain ce sera qui ? Qui sera celui qui m’assassinera ? Pas celui que je frappe en tous cas. Quoi il est déjà mort ? Je ne veux pas y croire, pas encore… il me faut être sûr. Manger ou être mangé. L’humanité est une louve affamée. Crac.
Cette fois, j’en suis sûr, je l’ai tué. Il n’a plus aucune réaction, plus le moindre soubresaut, ses yeux sont vides et je suis en train de frapper un bout de viande morte… vite, la bourse, les pièces. Je déguerpis avant qu’on ne m’attrape.
Requiescat in PacePauvre bougre, tu n’as pas eu de chance ce soir ; demain ce sera peut-être moi, peut-être un autre. La rue est cruelle, aussi avilissante que la syphilis, peuplée d’animaux féroces comme toi et moi. Mes crocs étaient juste plus acérés que les tiens ce soir, je n’aurai pas toujours cette aubaine crois-moi. Merci pour l’argent en tous cas, j’en ferai bon usage.
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Des remords ? Cette chose ? Certainement pas.
Un chien n’a pas d’âme, et il en faut une pour regretter.
Cette abomination à visage d’homme, le deuxième cavalier de l’apocalypse ne peut pas avoir de remords, il verse le sang comme on récolte la vigne. Carnage, tel est son nom. Il n’est pas encore mûr, mais il le sera bientôt si on le laisse évoluer dans ce sens… Que le Christ ait pitié de cette créature ! Mon rosaire ne peut rien pour le délivrer des démons qui l’habitent.
Que n’ai-je pas plus tôt rejoint mon presbytère ?
Il me dévisage, je le scrute.
Pas l’ombre d’une émotion sur ce visage juvénile recouvert de crasse, pas même lorsqu’il me menace d’une lame auparavant cachée dans sa manche. Le Christ ait pitié… accordez-lui une mort rapide quand son heure arrivera…
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Agnus DeiOn ne fait jamais mention que d’agneaux dans le christianisme. Agneau de Dieu… faut-il être bouché. L’homme n’a rien d’un agneau, bon sang ne saurait mentir. Nous descendons tous d’Adam et Eve n’est-ce pas ? Et même si le déluge universel s’abattait sur nous, nous finirions par redevenir des loups, c’est notre nature.
Aux abois, dans cette ruelle sordide qui pue la pisse, le regard en biais et les vêtements épars. Viens donc si tu l’oses. Viens donc te battre, puisque c’est ce que tu cherches. Qu’attends-tu ? Pourquoi hésiter ? Si tu ne viens pas, c’est moi qui le ferai idiot, alors autant donner le premier coup tu ne penses pas ? D’autant que je commence à être las de m’abreuver de sang, alors pourquoi ne pas venir y mettre un terme ? Qu’importe les moyens employés, bats-toi, bec et ongles comme un vulgaire rat de ville s’il le faut mais viens, viens donc !
Pourquoi fuis-tu lâche ? Je ne suis pas digne de mourir de ta main ? Que le Diable t’emporte !
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J’ai faim… Dieu que j’ai faim.
Je pourrais presque songer à me couper une main pour la dévorer tellement la douleur de ce ventre vide me rend fou ! Et plus la faim me tenaille, plus l’envie de violence me revient, comme une vague infâme qui cherche à me noyer. Troisième cavalier, tu ne peux donc pas te passer du deuxième… c’est charmant si on y pense… Carnage, famine. Famine et carnage. Mort.
Je l’avais oublié celui-là… il n’y a que le premier que je n’ai pas encore rencontré… vous savez ? Le cavalier blanc, le dominateur. Je le rencontrerai probablement un jour, mais je ne suis pas pressé…
Ah bon sang… j’ai si faim, si faim !
Donnez-moi un os que je m’y fasse les dents ! Un os ou n’importe quoi… j’en viendrais presque à manger du rat ! La faim m’égare, je ne tiendrai pas cet hiver si je ne mange pas… le temps est rude, il gèle à pierre fendre. On me donnerait de la viande humaine, je suis sûr que je la mangerais, même si rien que l’idée me révulse.
Je veux pas mourir… pas de faim en tous cas.
Je suis né dans la violence alors c’est violemment que je mourrai… mais pas une fin de miséreux, non. Pas cette mort-là… pas celle-là…
Des sabots dans la nuit noire.
J’ai dit que je ne voulais pas de cette fin… alors quel cavalier vais-je croiser ? Blanc ou pâle ? Une chance sur deux de mourir en tous cas… mais ce ne sera pas de faim, je le jure ! S’il le faut, je lui volerai son stupide canasson et je m’en ferai un festin, parole !