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Le tableau maudit

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Kail Wyhlem




Age: Date d'inscription: 24/08/2008 Nombre de messages: 541 Statut: Peintre pauvre Âge: 32 ans Pseudo usuel: Mel

MessageSujet: Le tableau maudit Dim 28 Sep - 15:15

[Paris - Salon des Nouveaux Peintres - Salle des enchères]

Debout au fond de la salle, je suis nerveux. Mon unique tableau est le prochain à passer aux enchères et je ne peux m'empêcher d'angoisser à la vue du peu de monde encore présent dans la salle. Si je ne vends pas cette toile au double de la mise de départ, je vais me retrouver à la rue une fois encore.

Le marteau du comissaire priseur retentit et sa voix de stentor clot la vente d'un Monet. Un assistant emporte la toile vers les coulisses de gauche alors qu'un autre apparait avec mon tableau par celles de droite.

- La mise est de 20 francs pour ce tableau de Kail Wyhlem, "Bague de rubis".

Grand silence. Le sang quitte mon visage alors qu'aucune main ne se lève. Je fixe ma peinture avec angoisse. Le visage angélique d'une petite fille me sourit, sa figure de nacre auréolée d'une chevelure de feu m'a hanté pendant plusieurs jours avant que je ne me décide à la mettre sur une toile. Sur sa paume repose une bague d'or montée par un rubis. Bague que j'ai vendu il y a de cela 6 ans pour payer mon billet pour la France.

Alors que le silence se prolonge - et que le commissaire entame un geste pour clore la "non"-vente - un homme fait un véritable bond sur sa chaise et hurle:

- 500 FRANCS!!!!!

Le choc manque de me faire tomber de ma chaise. Derrière son pupitre, le commissaire en a fait tomber son marteau. Ahuri, je scrute la sihouette de mon acheteur. De dos je ne remarque que ses longs cheveux blonds vénitien et ses habits témoignant de sa richesse, réelle ou simulée. Un noble donc, et, à en juger par son accent, un anglais.

Ayant récupéré son marteau, le commissaire priseur finit par clore la vente en accordant mon piètre tableau pour la fortune de 500 francs. L'acquéreur s'agite dans un nuage de dentelle et réclame à cors et à cris le peintre, c'est à dire moi. Encore abasourdi par le miracle qui m'arrive, je m'avance en chancelant vers lui et le salue d'une courbette reconnaissante.

- Je suis Kail Wyhlem monsieur.

Je me risque à le dévisager quelques secondes, ne voulant pas l'offenser par une curiosité trop marquée bien que lui ne se gêne guère pour me scruter des pieds à la tête.

- Lord Dorian Hargreaves mon brave!

La voix est forte, hautaine, sure d'elle. Je m'en doutais, un aristocrate anglais. Bien que mes préjugés me portaient à croire que les insulaires avaient un comportement plus... discret. Etrangement, l'excentricité éclatante de cet homme ne me déplait guère. Et je ne peux que garder humblement la tête basse alors qu'il se lance dans une marée de compliment sur l'oeuvre qu'il vient de m'acheter.

Ce sont des coups de marteau qui me ramène quelques minutes plus tard dans un véritable cauchemar. Sur l'estrade un autre tableau à remplacé le mien. Un tableau représentant un homme, une femme et un enfant richement vêtu. Mon coeur manque un battement.

- Pour terminer cette vente aux enchères, voici le dernier tableau. Il nous a été apporté à la dernière minute par le jeune Luis Radizzo.

Radizzo! Comment? Quand?

Quand m'a-t-il dérobé cette toile? Ce secret que je garde caché depuis si longtemps?

Des mains commencent à se lever et la peur me serre le ventre. Ce tableau ne doit pas passer entre d'autres mains que les miennes! Alors je lève la main et hurle:

- 500 FRANCS!

Du coin de l'oeil j'aperçois la main gantée du brittanique esquisser un geste. Mais avant qu'elle n'ait pu atteindre la hauteur de son épaule, je me tourne vivement vers lui et le lui lance un regard noir de mes yeux de chat. Ce tableau est à moi. Je le vois frémir et son bras s'abaisse.

- ... adjugé vendu à monsieur Kail Wyhlem pour 500 francs. Les enchères sont terminées.

Je relâche le souffle que je retenais, et même si je vais devoir à nouveau dormir sous un pont cette nuit, je suis soulagé. Un assistant emmène le tableau et le commissaire priseur se dirige vers sa caisse. Je sens quelque chose glisser contre ma paume et mes yeux se posent sur une liasse de billet tenue par une main dentelée puis remontent le long de la manche richement ouvragée, longent le col brodé, passent sur le cou puis le menton fins et arrivent enfin sur le sourire de Lord Hargreaves.

- Votre argent, monsieur Wyhlem.

Encore ahuri par les évènements, je le regarde s'incliner devant moi avant de s'éloigner dans un tourbillon de dentelles et de toilettes onéreuses, accompagné par deux jeunes éphèbes. Mais je ne dois plus perdre de temps. D'un pas vif, je m'avance jusqu'au commissaire et dépose dans sa main la fortune que me coute mon passé. Après avoir récupéré la toile, je la recouvre d'un drap sale et l'emporte sous mon bras. Au fond de ma poche, les 100 francs supplémentaires que m'a donné le lord. Erreur de sa part ou générosité, je l'ignore, néanmoins ils ne m'empêcheront pas de dormir près du fleuve cette nuit. Et je doute de réussir à les conserver jusqu'à l'ouverture des banques demain matin.

Dieu est en cela cruel que ses miracles finissent toujours par se retrouver dans la poche du diable.

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Dernière édition par Kail Wyhlem le Dim 28 Sep - 21:52, édité 2 fois
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Dorian L. Hargreaves



Masculin
Age: Date d'inscription: 16/08/2008 Nombre de messages: 879 Statut: Vague cousin des van Kraft (très vague) Âge: 25 ans Pseudo usuel: Blewark.

MessageSujet: Re: Le tableau maudit Dim 28 Sep - 16:47

Kail Wyhlem…

Alors c’est lui, ce peintre. Je n’aurais jamais imaginé qu’il serait ainsi. Ses yeux, son visage, ont quelque chose d’effroyablement familier. Mais quoi ?
Scrutant son visage, je cherche au fond de ma mémoire ce qui peut bien me le rappeler. Peut être l’ai-je déjà croisé auparavant ? Dans une de ces soirées mondaines où se réunissent les artistes français… Oui… Ce doit être cela… En tout cas, il est absolument… charmant.

Dans sa voix, se dissimule un très léger accent nordique. Peut être Hollandais, ou Allemand. Séduisant à souhait. Sa peau est pâle. Ses cheveux bruns foncés mal coiffés lui donnent une allure débraillée, pourtant ses habits sont propres et bien portés. Il se tient droit, élégant malgré l’apparent manque d’assurance qui l’habite. On dirait presque un jeune homme de bonne famille à qui on en aurait trop demandé…

Sans pudeur, je l’observe consciencieusement. Il m’intrigue. Il me plait. Je sens mon corps s’animer de délicieux frissons. Son regard est fuyant. Il semble gêné par mon attitude. Jeune homme pourtant n’est plus un mot approprié pour parler de lui. Il doit avoir environ trente ans. Peut être un peu moins, ou un peu plus, comment savoir ? Plus âgé que moi sans le moindre doute… Voilà qui pourrait être fort intéressant…

J’ai découvert ses peintures par hasard il y a quelques années de cela. Les autres disaient qu’on ne savait pas grand-chose de lui. Qu’il s’était fait une modeste place parmi eux sans rien dire ni demander. Un homme assez discret en somme. Mais j’ai étrangement été conquis par ses tableaux. J’en avais vu pour la première fois chez Arthur. Il disait qu’un ami le lui avait offert en échange de l’un de ses textes. La toile représentait une femme vue de profil. A travers le voile de dentelle noire qui recouvrait son visage, on distinguait un regard perdu dans le vide. Sa main tendue faiblement devant elle semblait chercher à saisir quelque chose que personne d’autre qu’elle ne pouvait voir.
J’avoue sans honte être resté sans voix devant la splendeur d’une telle image. Je me suis sentit lié à elle, jusque dans les coups de pinceaux qui l’avaient fait naitre.
C’est Arthur encore qui, dans une de ses lettres, m’a fait part de sa présence à cette vente aux enchères. Et le voilà enfin devant moi. Ce mystérieux peintre aux yeux…

« … Voici le dernier tableau. Il nous a été apporté à la dernière minute par le jeune Luis Radizzo. »

La réaction de Wyhlem m’arrache à mes pensées. Je le vois blêmir, les yeux rivés vers l‘estrade. Radizzo… Je connais cet homme. Je ne l’aime guère d’ailleurs.

Lentement, je me tourne pour voir l’œuvre qu’on vient d’apporter, et pour laquelle déjà des mains se lèvent.

Stupeur. Ce tableau… Cet homme… Et cette femme ! Je reste un instant pétrifié, comme si ça ne pouvait être que le fruit de mon imagination. L’enfant qui les accompagne sur la toile me remplit d’un terrible doute… Il me faut ce tableau… Il me le faut !

Mais, agité et nerveux, Wyhlem me devance. Il en propose cinq cent franc. La somme exacte qu’il s’apprête à recevoir de ma main. Somme qui aurait pu lui permettre de se nourrir et de dormir convenablement pendant quelques jours. Est-il fou ? Ou bien…

Ma main pourtant me démange… Il me le faut. Il me le faut ! Je lève lentement le bras…
A peine a-t-il perçu mon geste que le peintre se tourne vers moi et me fusille du regard. Je me fige, silencieux. Alors c’est ça… Ce regard. Ça ne fait aucun doute.
Un sourire se dessine sur mes lèvres alors que j’entends le marteau du commissaire priseur s’abattre pour confirmer la vente. Wyhlem se détend un peu. Comme rassuré.

D’un claquement de doigts j’ordonne à mon valet, qui attend patiemment debout au fond de la salle, les mains croisées devant lui, de m’apporter mon argent. Un a un je compte les billets. Quatre cent, cinq cent… six cent. C’est vrai. En plus d’être irrésistiblement beau, je suis généreux. Un rire léger m’échappe. Finalement, cette situation n’est pas déplaisante. J’ai une raison pour courir après cet homme, et lui, bientôt, je le sens, de ne pas me repousser. Je dois avouer qu’il est tout à fait à mon goût. Le mystère qui s’en dégage ne m’en fait que saliver davantage.

Retenant un geste sensuel, je glisse dans sa main l’argent, lui souriant largement, amusé. Il lève les yeux vers moi, encore un peu troublé. S’il ne compte pas la somme, les cents franc de plus seront gâchés. Mais peu importe.

« Votre argent Monsieur Wyhlem. »

Je prononce ces mots en insistant sur son nom. Je prends déjà plaisir à l’évoquer… je suis peut être trop sûr de moi, mais je sais déjà que nous nous reverrons… je m’entends déjà l’appeler Kail… lui glissant dans l’oreille les dernières poésies conseillées par Arthur…

Je m’incline légèrement pour le saluer et prends congés de lui. Deux étudiants qui m’accompagnaient se lèvent et me suivent d’un pas las.

Dehors, un fiacre nous attend déjà. Ce nouveau valet est peut être un peu jeune mais on peut dire qu’il fait déjà bien son travail. Gracieusement, il m’ouvre la petite porte et s’écarte pour me laisser entrer. En passant, je lui caresse la joue.

« Je vous remercie Owen »

Il ne cille pas, habitué. Je grimpe dans la cabine, suivis des deux éphèbes dont le silence gêné commence à m’agacer. Installé, je leur souris tour à tour. Ils rougissent. Je soupire. Bon sang ! J’aurais dû emmener cette jolie demoiselle qui attendait seul sur un banc. Ces deux là n’ont vraiment rien d’amusant.

« Je vous dépose quelque part ? »

Ils échangent un regard interloqué. Sûrement pensaient il que je voudrais profiter de leur compagnie encore un peu. Dehors, j’entends qu’on charge ma nouvelle acquisition dans le coffre en bois. Enfin, la voiture s’ébranle et commence sa course. Le silence règne. C’est impoli, messieurs de ne pas répondre quand on vous pose une question !

Au bout de quelques minutes, l’un d’eux s’agite et bafouille.

« Vous pouvez nous laisser ici, nous continuerons à pied. »

Je souris.

« Très bien. »

Passant la tête par la fenêtre, je crie au cochet de s’arrêter. Il s’exécute. Les deux garçons se précipitent maladroitement dehors. Déjà, la voiture redémarre. Je leur adresse un sourire moqueur en agitant odieusement la main. Ils me regardent partir, visiblement perdus, et un peu contrariés. J’éclate de rire. Ils étaient mignons quand je les ai abordé ce matin… mais décidément, ça ne me suffis plus.

Je reprends mon calme. Les yeux rivé vers l’extérieur, j’observe les passants qui rentrent chez eux… La nuit tombe déjà. Les gens marchent plus vite, comme si l’idée de déambuler dans le noir les effrayait. Quelques femmes lèvent furtivement les yeux vers moi, avant de se détourner en rougissant face à mon sourire rayonnant. Des hommes en costume s’arrêtent pour me laisser passer avant de traverser la rue, la tête haute mais le regard perdu.

Une silhouette pourtant attire mon attention. Un homme, la tête basse, les mains dans les poches… Ses cheveux bruns ébouriffés… Kail Wyhlem. Qu’a-t-il fait de son tableau ? Ah ! Il le tient sous le bras… je ne l’avais pas vu, dans l’ombre. L’objet est recouvert d’un tissu grisâtre. D’ici on ne soupçonne pas qu’il s’agit d’un tableau si précieux…

A sa hauteur, je fais arrêter la voiture. Il s’arrête, un peu surprit. J’ouvre la porte et lui adresse mon sourire le plus charmeur.

« Voudriez-vous monter ? Je vous offre repas et logis ! »

Dans ma voix, je fais en sorte qu’il ne prenne pas ma proposition pour de la charité. De toute façon, il n’a guère le choix. S’il refuse, il dînera une soupe sans saveur à la soupe populaire et dormira sous un pond en serrant sa toile contre lui pour la protéger des rats. Mon offre n’est pas déclinable.

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