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Ada Silke von Ruthven

Age:
Date d'inscription: 30/08/2008
Nombre de messages: 195
Statut: Cousine lointaine des Van Kraft
Âge: 17 ans
Pseudo usuel: Dame Patience
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Sujet: Re: Acte I : Le Vin Amer Mar 2 Sep - 18:05 |
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{Munich, demeure des von Ruthven}
La porte grinça. La pièce était plongée dans la pénombre. Les dernières lueurs du jour pointaient timidement derrière les lourds rideaux déjà tirés, donnant une apparence feutrée à la chambre. Les murs étaient nus, d’une couleur crème. On avait récemment ôté les tentures et l'on voyait ça et là les traces de leur présence d’antan. Les lambeaux rouges sur les murs clairs semblaient, dans cette semi-obscurité, les traces d'un sang vermeille. Les meubles, en très petit nombre, éparses dans la chambre, contribuaient à lui donner une apparence vide, désertée - mais avaient gardé toute leur richesse. Un lit à baldaquin, de bois d'acajou et aux draps brodés d'un orange tirant sur le rouge, siégeait en maître au centre de la pièce. Devant une coiffeuse du même bois aux reflets roux, surmontée d'une psyché ovale, se tenait assise une jeune fille. Ses longs cheveux couleur d'ambre étaient détachés, ruisselant jusque dans le bas de son dos. Armée d'une brosse en poils de sanglier, elle était occupé à les brosser, la tête inclinée sur le côté, ses doigts fins suivant le mouvement de la brosse. Parfois, elle s'interrompait dans sa tâche pour lire une énième fois un rectangle de papier ou contempler un sceau de cire rouge sur une enveloppe.
Quelques heures plus tôt.
Margitt, la vieille nourrice d'Ada qui avait voulu rester à leur service, prétendant que la jeune fille n'était pas une femme encore et qu'elle pouvait avoir besoin d'elle, fit irruption dans ce qui avait été le petit salon. Ada sortait peu, et la vieille femme la trouva étendue sur une causeuse, lisant quelque lettre ou feuilletant les pages d'un livre. Son père, assis, très sérieux, dans un fauteuil, leva les yeux d'un air inquisiteur pour savoir la raison de l'intrusion.
« On demande Mademoiselle en bas. »
Depuis quelques temps, Margitt vouvoyait la jeune fille et ne l'appelait plus que Mademoiselle. Celle-ci soupçonnait son père d'avoir réprimandé sa nourrice, qui se montrait peut-être plus familière avec elle que ne le voulait la convenance. Mais la vieille compensait par une affection sans cesse montrée par des caresses ou des tendres surnoms lorsqu'elles étaient seules. Elle s'était beaucoup attachée à l'enfant à la mort de sa mère, et avait tenu du mieux qu'elle pouvait ce rôle. Souvent, lorsqu'Ada lui parlait de Katje, celle qu'elle prenait pour sa seconde mère, le coeur de la pauvre femme se serrait.
« Eh bien ! Qu'attends-tu, Ada, puisqu'on te demande ! »
Invectivée par son père, la concernée se leva lentement. Elle descendit, curieuse, à la suite de sa nourrice. Elle essayait de distinguer derrière le dos de la vieille femme qui pouvait bien la demander. Enfin, au bas des escaliers, elle put détailler celui auquel on n'avait même pas proposé d'entrer. En voyant le petit jeune homme en livrée rouge qui attendait patiemment sur le pas de la porte, Ada ne put s'empêcher de ressentir une pointe d'amertume et d'envie. Les van Kraft habillaient leurs serviteurs les plus insignifiants de vêtements plus riches qu'Ada n'en porterait plus jamais. Car en effet, ces couleurs écarlates étaient bien celles de la famille van Kraft, la famille de Katje, la famille de Friedrich, son oncle si gentil avec elle, et de Jezebel, son adorable cousin. Il ne fallut qu'un instant pour que son cerveau imagine tous les scénarios possibles. Elle prit peur. Elle avait reçu quelques semaines plus tôt une lettre étrange du comte, et ces quelques lignes trahissaient son inquiétude, sa méfiance. Elle redoutait de recevoir une seconde missive annonçant quelque mauvaise nouvelle. Aussi pressa-t-elle le jeune homme de lui dire de quoi il retournait, soudain inquiète, elle aussi, pour son bon oncle qu'elle aimait tant.
« Je dois remettre cette lettre à Ada Silke von Ruthven, en mains propres. »
Ada répondit impatiemment que c'était elle, saisit la lettre et la décacheta. On put voir ses yeux parcourir les lignes qui la composaient, puis, contre toute attente, elle éclata de rire. Un rire doux, légèrement cristallin. Elle replia la lettre, et, se retenant de déposer un baiser sur la joue du jeune messager, le remercia simplement. Puis elle pivota sur ses talons et, sous les yeux médusés de Margitt et du jeune homme, s'éloigna d'un pas dansant. Ce qu'elle pouvait être sotte ! Toute son attention avait été attirée par le caractère inquiétant de la lettre, et elle en avait oublié qu'une réception devait se tenir chez les van Kraft ! La missive était en effet une invitation signée des lettres "J.v.K." plus que significatives. Elle allait enfin pouvoir revoir son cousin, son oncle, et... peut-être d'autres membres de cette adorable famille qu'était la sienne ?
Fin de journée
Une fois encore, Ada saisit la lettre et la parcourut. Une fête ! Elle n'en revenait pas. Elle allait pouvoir, le temps d'une soirée, faire partie des grands de ce monde. Cette réception signifiait pour elle qu'elle allait pouvoir porter ses parures les plus riches - celles de sa mère, peut-être ? Ces magnifiques robes de bal que son père n'avait pu se résoudre à vendre, l'autoriserait-il à les enfiler pour montrer aux van Kraft qu'ils les égalaient en richesse ? Ada savait que le rêve de son père était de lui trouver un époux digne de ce nom, pour les sauver de la catastrophe. Aussi supposait-elle qu'il ferait tout pour l'encourager à se montrer belle et spirituelle, car l'occasion d'être chez le comte avec tout ce que la société avait de plus beau et de plus riche - les invités des van Kraft étaient toujours dignes de ce nom - ne se présenterait sûrement pas deux fois.
Le coeur de la jeune fille manqua un battement. Serait-il présent ? C'était un jeune étudiant qu'elle avait rencontré plusieurs fois durant leur enfance. Il était le seul à qui elle avait osé parler de la lettre de Friedrich. Etonnament, il lui inspirait une grande confiance, alors qu'elle ne connaissait rien de lui. Si ce n'était son nom : Aloïs von Salvard. Elle l'avait revu récemment, à un mariage. Elle le trouvait parfait. Ce genre d'amourette devait être propre aux jeunes filles de son âge, et elle était au fond, bien bête d'y penser.
Alors que, rêveuse, elle agitait la lettre dans un geste distrait, son père entra dans sa chambre. Elle ne l'entendit pas. Il referma la porte, qui émit un grincement désagréable.
« Ne rêve pas, Ada. Jamais tu n'obtiendras cet argent. »
La jeune fille sursauta, et se retourna vers son père d'un air offusqué.
« Que... Que voulez-vous dire, Père ? Je crains de ne pas comprendre... - Tu sais bien, ma chère fille, que jamais tu n'hériteras du comte. Il y a bien trop de prétendants au trésor, et tu es bien loin sur la liste. Va, et amuse-toi, mais n'espère pas trop. »
Il tourna les talons sans laisser le temps à sa fille de répliquer. Le masque d'indignation sur le visage de la jeune fille retomba. Elle avait tout à gagner en allant à cette réception. Elle pouvait voir les membres de sa famille qu'elle aimait plus que tout. S'habiller en princesse. Faire bonne impression sur le monde. Revoir Aloïs. Et, éventuellement, s'intéresser de plus près à cette histoire d'héritage.
Dernière édition par Ada Silke von Ruthven le Mar 4 Nov - 23:32, édité 1 fois
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Siegfried von Herzen

Age:
Date d'inscription: 25/08/2008
Nombre de messages: 490
Statut: Beau frère du comte - Joailler
Âge: 47
Pseudo usuel: 'Christa
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Sujet: Re: Acte I : Le Vin Amer Mar 2 Sep - 23:05 |
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Au petit matin, lorsque le messager ouvre les yeux, Siegfried est parti depuis longtemps déjà, et la prostituée avec laquelle ils ont partagé le lit le somme de quitter les lieux à son tour. Perplexe, le jeune homme choisit de quitter la ville dès que possible afin de rejoindre son maître. Il n'a aucune idée de ce que Siegfried von Herzen pourrait lui réserver d'autre, mais il ne tient pas à le savoir.
Alors qu'il s'éloigne au petit trot en direction des portes de la cité, il découvre dans une des poches de sa livrée une quantité impressionnante de billets. Siegfried n'a pas menti, sa récompense est à la hauteur de son… divertissement. Le rouge aux joues, le garçon talonne brusquement sa jument et quitte définitivement la ville.
Pendant ce temps, dans le manoir des von Herzen, une vieille domestique ouvre les rideaux de la chambre du Maître, s'attirant une bordée d'insultes, comme presque tous les matins.
Siegfried déteste se lever. Car se lever implique devoir une fois de plus enfiler le rôle du joaillier honorable, de l'époux convenable. Maintenir les apparences, alors que nul, dans cette cité, n'est dupe. Derrière ce visage au charme encore intact se cache la personnalité la plus vile que l'on connaisse dans les environs. Les domestiques ne l'ignorent pas, d'ailleurs. Combien d'entre eux ont eu à expérimenter la morsure du fouet, pour avoir provoqué sa colère ? Combien de jeunes pages, ayant eu le malheur de croiser son regard, ont été victimes d'humiliations que personne n'ose évoquer ? Quant aux demoiselles… Hé bien, rares sont les familles qui osent affronter von Herzen pour laver l'honneur de l'une de leurs filles. Celles qui l'ont fait… Nul n'en parle plus, désormais.
La vieille domestique, sourde aux insultes du Maître, lui porte des vêtements propres, tandis qu'une femme de chambre aux gestes vifs récupère discrètement les vêtements qu'il a jetés au petit bonheur de la chance la veille au soir. Ignorant ceux qu'il considère comme de la vermine, l'homme émerge de son lit.
Dans un coin de la pièce, l'une des femmes de chambre lui a préparé son bain, parfumé et chauffé à la température idéale. Siegfried prend un plaisir sadique à tourmenter ses domestiques s'ils ne réalisent pas le moindre de ses désirs avant même qu'il ne l'ait formulé. Ceux qui ont des années d'ancienneté derrière eux ont appris à mesurer chacune de ses humeurs, mais les plus jeunes et moins expérimentés, eux, se trompent parfois, et les punitions sont terribles.
Il lui arrive d'être d'humeur… joueuse, au matin, mais aujourd'hui, c'est hors de question. Il lui faut savoir, à propos des Van Kraft. Il doit voir son épouse. Ses ablutions matinales sont vite expédiées et, pour une fois, l'on n'aura pas à entendre les cris d'une servante malmenée ou d'un jeune page arrêté en pleine course par un Maître en quête de sévices.
Vêtu de neuf, le joaillier pénètre dans la grande salle à manger où l'attend déjà sa triste épouse, à l'autre bout d'une immense table que surplombe un lustre alimenté – comble du luxe – à l'électricité. La pièce est silencieuse, en dépit du va et vient des domestiques de chaque conjoint. Siegfried s'installe face à sa femme, et son regard couleur glacier la considère froidement. Comme toujours, elle reste imperturbable.
- Vous l'avez reçue, n'est-ce pas ?
Siegfried ne s'embarrasse pas des formules d'usage. Son épouse n'est guère plus à ses yeux qu'un inquiétant objet de décoration, source de sa fortune et de ses liens avec une famille puissante et riche. Incapable de la comprendre, il ne cherche pas non plus à aller au-delà du visage de marbre de cette femme, celle la même – la seule ! – qui lui refuse depuis des années l'accès à son lit. Il ne veut pas savoir ce qui se cache sous ce regard insondable. Sans que son visage ne révèle la moindre émotion, elle chuchote, d’un ton calme :
- Bonjour à vous aussi, mon mari. Vous avez passé une bonne nuit, je suppose.
C'est comme si elle n'avait rien dit. Siegfried poursuit son vain réquisitoire.
- L'invitation de notre neveu. Jezebel van Kraft. Votre neveu, pourrais-je dire. Vous l'avez reçue.
Gabriella ne répond pas. Pourquoi répondrait-elle ? C'est une question qui ne mérite pas de réponse. Ce matin encore, elle conservera ses pensées pour elle. Les conjoints mangent en silence, ne prêtant aucune attention aux domestiques. L'un d'eux dépose auprès de Siegfried un journal auquel il ne lance qu'un regard distrait, avant de reposer son regard sur les cheveux carmin de son épouse, cette chevelure qu'il lui plairait tant de saisir entre ses doigts, ces cheveux dont les reflets évoquent si sûrement les Van Kraft et les rumeurs sordides qui courent à leur sujet.
- Là bas, fait-il, je découvrirai enfin la nature de vos cérémonies… ou je ne sais quelles autres sorcelleries auxquelles vous et votre famille vous livrez.
Inutile provocation. Combien de fois ont-ils évoqué ce sujet ? Combien de fois l'a-t-elle finalement rejeté pour partir vers le domaine familial des Van Kraft, le laissant empli d'une rage intense, dont était immanquable victime le premier domestique passant à portée ? Pourtant, à ces mots, l’un des sourcils de Gabriella se soulève légèrement, et un mystérieux sourire se dessine sur son visage. Mais la réponse est la même qu’à chaque fois.
- Il n’y a rien de bien intéressant à savoir… Je rends simplement visite à mon frère, le comte.
Siegfried serre les dents, dissimule sa soudaine fureur derrière un froncement de sourcils et le journal du jour.
Leur repas matinal s'achève, silencieux et sinistre, comme toujours. Quittant la table, il lance des ordres brefs à ses domestiques. Ils quitteront le manoir dans les prochains jours, tout devra être prêt d'ici là. Quant à lui, il doit prendre ses dispositions à sa joaillerie. Sur un dernier regard à son épouse silencieuse, bien trop silencieuse, Siegfried quitte la pièce.
Cette femme le glace. Il ne saurait l'expliquer, mais il n'oserait pas même porter la main sur elle, quand il n'hésiterait pas à réduire en pièces toute autre femme le rejetant. Il a reporté sa colère sur les femmes de compagnie de son épouse, sur ses domestiques, et beaucoup en portent encore les cicatrices, mais Siegfried n'a jamais porté la main sur son épouse. _________________

Dernière édition par Siegfried von Herzen le Mar 2 Sep - 23:06, édité 1 fois
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Siegfried von Herzen

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Date d'inscription: 25/08/2008
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Statut: Beau frère du comte - Joailler
Âge: 47
Pseudo usuel: 'Christa
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Sujet: Re: Acte I : Le Vin Amer Mar 2 Sep - 23:05 |
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Ses employés s'affairent déjà à la joaillerie quand le maître des lieux pénètre dans l'arrière cour à dos de cheval. L'animal renâcle quand Siegfried saute au bas de sa monture et jette les rênes au domestique venu l'accueillir. L'homme est généralement aussi peu délicat envers les animaux qu'envers la gent humaine. Quoique...
La joaillerie de Siegfried est un appartement à deux étages appartenant - depuis peu ! - aux Von Herzen et situé en plein cœur de la cité. Le bâtiment, relativement ancien, accueille ses clients – en majorité des clientes – au rez-de-chaussée, où un invraisemblable étalage de joyaux attire le regard et la convoitise, encore rehaussé par les employés choisis par Siegfried, tous de jeunes gens au visage attrayant. De rares élus, des joyaux parmi ses joyaux, auxquels il tient presque plus qu'à sa marchandise et sur lesquels il ne lève jamais la main, tant qu'ils restent d'une pureté sans tache. Mais malheur à celui qui se ternit aux yeux de Siegfried… Il n'a aucune pitié pour les inutiles.
A l'étage, des appartements privés. Les fenêtres sont toujours opaques, comme recouvertes de rideaux épais, et nul ne sait ce qui s'y passe, hormis qu'il lui est arrivé d'y passer certaines nuits. Mais qu'importe ? Les rumeurs qui courent sur les mœurs du Herr von Herzen sont toutes plus inquiétantes les unes que les autres, et il se murmure que peu d'entre elles sont fantaisistes. La joaillerie possède pignon sur rue, évidemment, mais un chemin dérobé permet d'y accéder par l'arrière, comme il vient de le faire. C'est par cette voie aussi qu'il reçoit une partie de sa marchandise.
Lorsque Siegfried pénètre dans sa boutique, l'activité y règne déjà. Entre les dames de la petite bourgeoisie venues admirer les pierres précieuses en faisant des yeux doux à leurs époux, et les grandes dames issues de la noblesse et prêtes à tout pour l'afficher, il y a de tout et cela se solde parfois par des conflits concernant certains joyaux. Pour l'heure, c'est une de ses clientes les plus fidèles, Dame Freyja, qui se tient dans la boutique, accompagnée de ses dames de compagnie et demandant impérieusement à essayer un précieux collier de pierres fines.
A l'entrée du joaillier, les dames de compagnie s'inclinent poliment pendant que Dame Freyja se tourne dans sa direction et lui transmet ses amitiés. Un sourire curieusement incongru orne les lèvres du Maître tandis qu'il lui présente lui-même le collier qu'elle désire. Il n'est que peu sensible aux charmes de la Dame et aux pépiements des dames de compagnie admirant les pierres précieuses et l'ouvrage fin du bijou.
Grotesque créature recouverte d'inutiles pierres, qui pense que sa beauté fanée sera moins visible sous l'éclat des joyaux…
Les minauderies de Dame Freyja n'atténueront pas le prix de la parure, quoi qu'il en soit, et la dame en est bien consciente. L'une des dames de compagnie murmure quelque chose à l'oreille du joailler et son sourire se fait soudain plus inquiétant tandis qu'il hoche la tête et fait un geste à l'intention de l'un de ses employés. Ce dernier le remplace au service de ces dames et Siegfried se dirige vers l'arrière salle de la boutique. Là, une trappe, ouverte, et des marches de pierre, qui l'emmènent au sous sol, dernier étage de sa boutique, et raison pour laquelle il a acheté ce bâtiment.
L'endroit est relié aux sous sols de la cité, complexe enchevêtrement de souterrains par lesquels passent nombre de trafics. Le lieu est aménagé et éclairé grâce à de nombreuses lampes à pétrole, mais il reste encore de nombreuses zones d'ombres. Un œil plus exercé remarquerait la présence de chaines, au sol, et même de cages. Pour l'instant, elles sont vides. Ce qui intéresse Siegfried, ce sont les deux hommes patibulaires qui l'attendent, et leurs colis. Le paiement de la Dame.
Là gisent deux enfants, des jumeaux, un garçon et une fille, pressés l'un contre l'autre et tremblant vivement. Ils ne comprennent sans doute pas ce qui leur arrive, mais Siegfried n'en a cure. Sous l'œil inquiet des deux serviteurs de la Dame, Siegfried vérifie l'état de la marchandise, non sans rudesse.
- Des jumeaux bâtards ? fait-il d'un ton ironique. Est-ce là le prix de la vanité de votre maîtresse ? - Vierges ! précise l'un des domestiques. - Dans l'état actuel des choses, on ne pourra pas les séparer facilement, réplique Siegfried - Sont des bâtards nobles, argumente le second. La maitresse a dit, sont les petits de son époux et d'une servante. Z'ont du sang pur. Rare. - Oh ? - La maitresse dit, si vous les voulez pas, elle saura trouver meilleur acheteur. Bien mieux.
Siegfried rit de ce mensonge si éhonté. Cela lui plait, il acceptera le paiement. Néanmoins, cette garce devra davantage payer la prochaine fois si elle ne veut pas voir sa propre fille emportée par ses hommes. Il le signale aux deux serviteurs de la dame, ces rustauds qui ne comprennent pas la moitié de ce qu'ils déclarent, et ceux-ci acquiescent avant de disparaitre dans les couloirs souterrains.
Les jumeaux n'ont pas prononcé un mot, mais lèvent les yeux vers Siegfried avec quelque espoir. Le joailler n'en a cure. Il aboie quelques ordres et ses employés souterrains – des renégats, des misérables qui feraient n'importe quoi pour de l'argent, et lui obéissent plus fidèlement qu'une meute de chiens – sortent de l'ombre. L'un d'eux murmure quelque chose à l'oreille du maître, dont le sourire devient à chaque instant plus cruel.
- Mais bien sûr, qu'ils viennent…
"Ils", ce sont ses autres clients, les marchants d'esclaves. Ils savent que Siegfried accepte de la marchandise humaine comme paiement lorsque les familles nobles n'ont plus que cela pour payer leurs dépenses, faisant fi de la morale pour afficher une richesse qui n'est qu'illusion. Le joailler, dont l'immoralité n'est plus à prouver, s'est adapté à merveille aux vices de la noblesse en réclamant le paiement immédiat de sa marchandise. La fierté de certains nobles allemands est telle qu'ils iraient jusqu'à vendre leur propre progéniture pour garder la face. Et font ainsi la fortune de joaillers sans morale. Et des marchants d'esclaves.
Ceux qui viennent aujourd'hui sont des clients réguliers. Il ne connaît pas leurs noms, il ne veut pas les connaître. Tout ce qui l'intéresse, c'est le montant de la transaction.
- Juste ces jumeaux ? Fait leur chef, un gros tas de graisse que Siegfried jetterait bien aux porcs, parfois, tant sa prétention et sa mauvaise foi lui vrillent les nerfs. Les affaires marchent mal ? - Elles marchent fort bien, répond le joailler d'un ton sifflant, ses yeux d'un bleu d'acier fusillant le marchand. Probablement mieux que les vôtres. J'ai vendu les précédents à vos prédécesseurs. Leurs prix étaient bien meilleurs.
Pour toute réponse, son interlocuteur jure entre ses dents et traine sa masse graisseuse vers les deux enfants, qui se mettent à sangloter d'effroi.
- N'abîmez pas la marchandise, avertit Siegfried d'un ton glacial.
L'autre hausse les épaules et saisit l'un des deux enfants par l'épaule, lui arrachant un cri de douleur. Les marchands d'esclaves tels que le Graisseux n'ont qu'une très vague notion du terme "délicatesse". Le sifflement exaspéré produit par le joailler intime au marchand de faire preuve d'un peu plus de douceur. Il tâte les deux enfants, vérifie leur conformation, l'état de leur peau et de leurs muscles. Ils sont en bonne santé.
- Amenez la pierraille, fait le gros tas à ses hommes.
Ceux-ci obtempèrent en déposant sur le bureau prévu à cet effet une mallette à nombreux tiroirs, dans lequel le Graisseux pioche un sachet qu'il envoie à Siegfried. L'attrapant au vol, le joailler fait glisser dans sa main les pierres contenues dans la poche en toile usée. Le gros marchand commence déjà à donner des ordres à ses hommes pour qu'ils embarquent la marchandise quand le Maître émet un aboiement rauque. Un rire.
- Ces ridicules petits cailloux contre deux joyaux purs ? C'est une plaisanterie ? - Y sont jeunes, pas sevrés. - Ils sont purs, vierges, et en excellente forme, pour ce que j'en sais, gronde Siegfried dont les yeux flamboient d'une fureur à peine retenue. Et j'en connais qui paieraient le quintuple de cette somme pour un seul de ces deux là.
D'un geste méprisant, il jette le petit sac de diamants au sol, les laissant s'éparpiller. Pas un seul de ses hommes – ses loups apprivoisés, comme il aime à les appeler – ne s'abaisse pour les ramasser. Nombre d'entre eux ont encore le souvenir du craquement produit par leurs doigts brisés pour avoir fait montre d'avidité.
- C'est des jumeaux, argue faiblement Gros Tas, qui voit le regard bleu acier de son interlocuteur étinceler de façon inquiétante. Pas facile à séparer. - Ca devrait doubler leur prix, les jumeaux sont rares sur le marché, sombre idiot !
Soudain, un éclair d'acier dans l'obscurité, et un hurlement de souffrance. L'un des hommes de main du Gros tas de graisse n'a pu résister à tendre une main vers un des diamants, qui a roulé tout près de lui. La lame d'un couteau de lancer est désormais plantée dans sa main, laquelle ruisselle d'un sang carmin qui se distingue à peine sur le sol tâché de la sinistre cave. Un terrifiant sourire orne les lèvres de Siegfried, qui s'est tourné vers l'auteur de l'outrage, d'autres couteaux de lancer surgis d'on ne sait où dans ses mains.
- D'autres amateurs pour récolter ce qui ne leur appartient pas ?
Pas de réponse. Ce n'est pas comme si c'était la première fois. Le gros tas s'éponge le front d'un mouchoir aussi graisseux que lui, avant de se repencher sur sa mallette. Il en extrait deux rubis de belle taille – sans doute espérait-il pouvoir les conserver jusqu'au dernier moment et s'en faire un bon pactole – ainsi que quelques diamants, émeraudes et topazes de dimensions plus modestes. Siegfried hausse les sourcils. L'autre ajoute un troisième rubis, plus petit, aux deux précédents. Siegfried secoue la tête tout en allant récupérer son couteau, arrachant un second hurlement à sa victime. Une très jolie collection de pierres de moindre valeur (cristal de roche, turquoise, azurite, jade, topaze, on se demande où il a bien pu trouver tout ça) rejoint les autres. Siegfried lève le couteau, s'apprêtant à symétriser les blessures de sa victime dans un silence horrifié général.
- Mais ça fait le double du prix convenable ! proteste le Graisseux.
Néanmoins, pour s'épargner une scène de torture, il ajoute un dernier rubis, d'une taille nettement supérieure aux précédents, et une topaze d'une taille non moins conséquente. Siegfried baisse enfin sa lame, et escamote ses redoutables couteaux d'une façon qui a tout du tour de prestidigitation.
- Certes, cela double le prix, fait-il d'un ton ironique. Et ils le valent. - Comment cela ? - Ils sont roux. _________________

Dernière édition par Siegfried von Herzen le Lun 15 Sep - 19:39, édité 1 fois
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Gabriella von Herzen

Age: 24
Date d'inscription: 27/08/2008
Nombre de messages: 40
Statut: Soeur du comte, épouse de Siegfried
Âge: 40 ans
Pseudo usuel: Koori
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Sujet: Re: Acte I : Le Vin Amer Sam 6 Sep - 23:36 |
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Cela faisait déjà deux heures que la calèche noire avait franchi les portes de la ville. Gabriella, qui effectuait le voyage vers le domaine des van Kraft régulièrement, savait qu’il restait environ encore quatre heures en continuant à cette allure avant d’arriver à l’auberge. Quatre longues et ennuyeuses heures à rester assise, sans ne pouvoir rien faire d’autre, pour s’occuper, que regarder le paysage défiler lentement. Mais c’était surtout le fait de devoir passer encore quatre longues heures aux cotés de son détestable mari, qui était placé en face d’elle, laissant sa femme seule sur la banquette de cuir sombre.
Il y avait à peine quelques jours, la vie de Gabriella était, comme toujours, morne, triste, répétitive, et il n’y avait aucune raison à ce que cela changeât. Mis à part une courte visite à son frère le comte tous les deux mois environ, le quotidien de Madame von Herzen ne recelait rien qui ait le moindre intérêt à ses yeux. Et même ces visites au manoir van Kraft, elle les considérait avec appréhension et n’en tirait presque aucun plaisir. Il n’y avait, en somme, rien qui puisse tirer cette femme de l’apathie dans laquelle elle semblait en permanence plongée.
Et pourtant, à la lecture de l’invitation, Gabriella avait senti que quelque chose se passerait durant la réception. Il ne pouvait en être autrement. Les van Kraft n’étaient pas seulement une dynastie riche et puissante, mais aussi dangereuse et entourée de mystères. Réunir autant de membres et amis de la famille allait sûrement donner lieu à des manigances et autres intrigues, qui, pour certaines, pourraient se révéler mortelles… Oui, Gabriella le ressentait au plus profond d’elle-même, quelque chose allait changer dans sa vie dans les prochains jours, mais elle ne pouvait dire se cela serait en bien ou en mal…
Un cahot de la calèche la tira de ses pensées. Elle remarqua que son mari était tourné vers elle et la fixait, comme s’il cherchait à savoir à quoi elle pouvait bien penser. Elle lui rendit son regard, ses yeux glacés et son visage de marbre ne laissant paraître aucune émotion. Siegfried était plutôt bel homme, et elle était certaine qu’elle aurait pu en venir à l’aimer, en des circonstances plus heureuses. Elle se prit à imaginer ce qu’aurait pu être sa vie si cela avait été le cas. Lorsqu’elle revint enfin à la réalité, son mari s’était déjà retourné.
Une heure plus tard, Siegfried revint s’installer sur la banquette arrière, à coté de sa femme. Discrètement, Gabriella s’écarta pour se placer tout au bord du banc de cuir, laissant autant de place que possible entre elle et son mari. Elle se demandait comment il avait bien pu résister aussi longtemps avant de venir la déranger. Mentalement, elle se prépara à la « discussion », qui n’allait certainement pas être des plus agréables, de son point de vue, en tout cas. Mais quelles que fussent les paroles de Siegfried, elle ne lui donnerait pas le plaisir de perdre son calme.
- J'apprécie votre discrétion, très chère, mais l'atmosphère commence à devenir très ennuyeuse, déclara-t-il d’un ton mielleux, ton qu’il savait exaspérer sa femme. - Je ne m’ennuie point, pourtant, mon mari. Ces paysages ne sont-ils pas magnifiques ? - Je dois être imperméable à leur beauté. Il manque quelque chose à notre excursion : de la compagnie. Même notre cocher est aussi muet que vous ! - Sa langue a été coupée, voyons. Je l’ai recruté pour cette raison, silencieux comme une tombe. Quant à la compagnie, nos domestiques nous suivent avec les bagages, environ à une heure derrière nous.
Sans rien en laisser paraître, Gabriella exultait. Elle avait réussi à parler sur un ton détaché, assez monotone. Siegfried l’avait laissée s’occuper des détails pour le voyage, et elle n’avait rien laissé au hasard. Le cocher, recruté il y a peu, était muet et illettré, et ne correspondait en rien aux « critères » de son mari. Quant aux serviteurs et dames de compagnie, qui auraient pu lui servir d’amusement pour passer le temps, elle les faisait voyager avec la grande calèche, assez loin derrière pour qu’il ne lui prenne pas l’idée de rester sur le chemin pour les attendre.
Siegfried, au contraire de son épouse, ne semblait pas apprécier la situation. Il ferait en sorte de ne plus réitérer ce genre d’erreur. La patience n’était pas vraiment un trait de sa personnalité, mais il allait devoir prendre sur lui puisqu’il n’avait guère d’autre choix, pour le moment. Il décida de se concentrer sur l’idée de ce qu’il allait faire pour se venger le soir même, lorsqu’ils seraient, enfin, arrivés à l’auberge qui marquerait la seule et unique étape sur la route du manoir des van Kraft. Comment s’appelait-elle déjà, la petite nouvelle qui s’occupait du linge de Gabriella ?
Siegfried, perdu dans ses - perverses - pensées, et Gabriella, savourant sa petite victoire, même si l’appréhension de la vengeance certaine de son mari se faisait sentir, ne s’adressèrent plus la parole avant d’arriver à l’auberge. Ils furent bien accueillis, et furent directement conduits à leurs chambres respectives, où un bain parfumé les attendait. Gabriella avait envoyé un domestique faire les réservations lors de la réception de l’invitation. Elle connaissait bien l’établissement, qu’elle fréquentait toujours lors de ses visites régulières au manoir. Le temps de se laver, se délasser, et rejoindre son mari pour le souper, leurs domestiques étaient arrivés.
Durant leur collation, Siegfried ne lésina pas sur les remarques et piques destinées à humilier et énerver sa compagne. Arrivée à ses limites, Gabriella s’excusa et se retira, après un bonsoir des plus froids à son mari. Elle espérait que les domestiques auraient la présence d’esprit de se mettre hors de portée de cet homme détestable, qui allait sûrement devoir « compenser » son ennui de la journée sur eux, à présent qu’elle était n’était plus là pour subir ses avanies. De retour dans sa chambre, elle put calmer son esprit par la broderie, son nécessaire mis à sa disposition par une domestique. _________________
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Jezebel van Kraft

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Sujet: Re: Acte I : Le Vin Amer Lun 15 Sep - 17:51 |
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L’ironie du sort a voulu que seuls ma sœur et cet imbécile de dandy arrivent les premiers, bien avant tous les autres. Une demi-heure a passé sans même qu’ils ne prêtent attention à Père, assis sur sa chaise roulante, sommeillant dirait-on comme si aucune agitation ne se déployait à ses côtés. C’est bien le contraire, les valets et les servantes dansent une curieuse valse pour contenter mes deux invités et leurs demandes parfois absurdes – Hargreaves a tempêté afin que l’on repeigne sa chambre en des teintes plus harmonieuses, il a fallu lui expliquer que c’était impossible avant la nuit… Et d’ailleurs je n’ai aucunement l’intention d’autoriser quelque amélioration de sa condition, il se contentera de sa chambre et je veillerai personnellement à ce qu’il n’en sorte pas, la nuit venue. Il en ira de même pour Gyllian dont je me méfie fort.
Hildegarde et d’autres femmes de chambre sont occupées à allumer les multitudes de bougies qui éclaireront la salle de réception alors que le soleil décline lentement vers l’horizon. Bien entendu nous possédons un système électrique sans le moindre défaut, cependant rien ne remplace la magie d’un milliers de flammes se heurtant les unes aux autres comme autant d’étoiles en collision. J’ai beau chercher dans leur travail la moindre erreur, je ne trouve rien à leur reprocher, mes domestiques ont été recrutés pour la minutie perfectionniste avec laquelle ils exécutent ce qui leur est demandé. Je soupire… Cela ne signifie qu’une chose ; je n’ai plus aucune excuse pour être absent du salon où j’ai laissé Gyllian et Hargreaves.
Je trouve mes deux invités discutant du bout des lèvres, sans guère d’amabilité. L’atmosphère est déjà tendue… Sans un mot, je prends place à côté de ma sœur. Elle s’est changée, quittant ses habits d’homme pour une robe féminine qui lui sied fort bien ; elle a toujours su mettre sa grande beauté en valeur et cette réception est comme une occasion pour elle de le prouver. A dire vrai elle n’a pas même pris la peine de saluer Père, les domestiques ou notre cousin, à son arrivée elle s’est immédiatement dirigée vers sa chambre et j’ai eu beau vouloir la contraindre à quelques politesses elle s’est esquivée, croyant sans doute que j’avais appelé son nom pour lui présenter mes excuses.
Quelle idée… Je ne compte pas me repentir de ce que je lui ai fait. J’avais mes raisons et elle le comprendra bien assez tôt, n’est-ce pas ? Peut-être serai-je obligé de dévoiler toutes mes cartes… D’ici là elle devra attendre et ce n’est pas un regard lourd de reproches qui me fera changer d’avis, je me contente de lui adresser un sourire paisible avant de prendre place non loin d’elle. Mülleimer entre dans la pièce, un plateau à la main sur lequel sont posés trois verres. J’ai ordonné que l’on ouvre la meilleure bouteille de tokay hongrois afin de célébrer correctement l’événement, j’ose espérer qu’aucun esprit bien-pensant ne viendra m’en blâmer, après tout c’est comme si j’enterrais mon père dans l’allégresse… Alors que mon valet me tend mon verre en se penchant vers moi, je lui glisse un mot à l’oreille ; il acquiesce. Pourquoi ne pas laisser le Comte profiter de cette « charmante réunion de famille » ?
Je croise les jambes et lève mon verre. A la santé du Comte van Kraft. Mon cousin et ma sœur reprennent cette phrase sans guère d’enthousiasme.
A cet instant Mülleimer revient, poussant le fauteuil de Père devant lui.
J’esquisse un mince sourire qui disparaît derrière mon verre, j’en sirote quelques gorgées – sirupeux, sucré, doux et moelleux. Fruité. Je ferme les yeux le temps de savourer le goût de l’alcool ; il vaudra mieux pour moi m’abstenir d’en goûter plus. Je pose mon verre sur le guéridon en acajou posé à côté de mon fauteuil avant d’examiner plus attentivement mes deux invités. Ils resplendissent l’un et l’autre, comme toujours, mais je crois pouvoir gager qu’ils sont relativement surpris de l’état dans lequel se trouve Père.
- C’est une plaisanterie ? hésite Gyll. - Je crains fort que non, réponds-je très calmement.
Je me lève et vais à la grande bibliothèque qui orne le mur ouest, j’en tire un ouvrage à la couverture reliée de cuir et retourne m’asseoir. Plaçant mes lunettes sur mon nez je me plonge dans la lecture de ce roman sans plus m’intéresser à mes deux invités. Ce n’est pas très courtois, je sais. L’amabilité ne m’a jamais particulièrement étouffé.
- Vous ne comptez tout de même pas lire ça ? s’exclame mon cousin d’une voix outrée. - Bien sûr que si. Certaines personnes ont été dotées des facultés nécessaires pour prendre plaisir à lire un tel ouvrage et surtout à le comprendre, pourquoi ne pas en profiter ? - Vous faites un bien mauvais hôte, mon cher frère, lâche Gyllian – rancunière apparement. - Je m’en contrefiche, vous êtes ici de votre plein gré et après tout vous avez plus de gains à espérer que moi dans cette soirée. Pour ma part je sais où sont mes intérêts et mes chances de victoire.
Sourire moqueur, oh bien sûr que je le sais. Je sais également quelles sont les chances de chacun, ou du moins je m’en doute.
Un froid glacial semble régner à présent dans la pièce malgré le feu agréable qui brûle dans l’âtre. Je n’ai aucunement l’intention de céder à Gyll – ou à qui que ce soit d’autre – ce qui me revient de droit ; ce sera je le crois une bataille familiale et je refuse d’abandonner la victoire aux miens. Non que je désire particulièrement l’argent de Père… je sais, moi, où déceler certains secrets qui se dissimulent entre les sombres murs de cette demeure. Mais cela… cela n’appartient qu’à moi. Qui d’autre le mériterait, qui mériterait ce pour quoi j’ai œuvré durement pendant des années ? Je ne pense pas que quiconque puisse prétendre avoir autant de droits que moi sur l’héritage. Et je suis sûr que chacun en pense autant à son propre sujet. Les vengeances, les désirs, les rancoeurs et les haines se verront mis à rude épreuve, nous verrons bien si les ressentiments seront plus puissants que le mérite… Auront-ils l’audace de s’entretuer ? Que ce serait… amusant…
- Mon cher frère, vous me semblez bien rêveur. Mais je suis certaine que Père partagera sa fortune équitablement ; s’il nous a invités c’est qu’il ne nous a pas oubliés. Ni moi ni les autres. - Non que vous vous souciiez particulièrement d’autrui, terminai-je sur un sourire moqueur. - Partager équitablement semble signifier que tout vous reviendra, commenta mon cousin.
Le sarcasme de Hargreaves me pousse à le regarder – j’avais pourtant juré de ne pas croiser son regard, quoi qu’il advienne. Trouble. Je détourne immédiatement les yeux, il parvient bien trop facilement à déceler mes émotions pour qu’en plus je lui facilite la tâche. Ma sœur reste imperturbable, elle se fiche éperdument de ce qu’il peut bien dire – ou de mes moqueries. Nous nous sommes toujours chamaillés ainsi depuis l’enfance, nos parents trouvaient que c’était un signe de bonne entente. En vérité si je n’ai jamais haï ma sœur, je m’en suis bien souvent méfié ; elle est un obstacle entre le bonheur et moi. Je n’aime pas les obstacles. C’est salissant à éliminer. Quant à elle je sais qu’elle n’apprécie guère la société de Dorian Hargreaves – un des rares points sur lequel nous sommes d’accord sans réserve – et quoiqu’elle ne l’ait pas croisé depuis sa neuvième année, lorsqu’elle a été menée au couvent, elle semble toujours nourrir envers lui des sentiments peu amènes.
Je referme l’énorme ouvrage dans lequel je m’étais plongé en voyant entrer Mülleimer, il s’approche de moi et se penche pour me murmurer quelques paroles à l’oreille sous les regards inquisiteurs de mes invités. Il sait se faire assez discret pour que je sois seul à l’entendre cependant je surprends une œillade à Dorian de sa part. Je suis assailli d’un doute, l’espace d’un instant, serait-il comme le petit messager tombé sous le charme de ce misérable dandy ? Je n’en crois rien… Müll a trop de dignité pour s’amouracher d’un si piètre séducteur. Ce n’est pourtant pas rassurant, je ne saisis pas le sens de ce bref regard et il me semble bien qu’il y ait quelque cabale ourdie à mon insu dont ils sont tous deux complices. Oh et puis peu importe…
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Jezebel van Kraft

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Sujet: Re: Acte I : Le Vin Amer Lun 15 Sep - 17:51 |
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Mon valet termine sa diatribe, je me lève, blême. Sans un mot à mes invités je quitte la pièce en direction du vestibule, suivi par Müll qui doit courir pour me suivre – mes anciennes douleurs à la jambe qui parfois me lancent encore ne m’empêchent pas d’avoir une démarche fort rapide.
En passant à côté de Père, je crois entendre un ricanement. Mes émotions m’égarent.
- Herr Jezebel, ce n’est que… qu’une vieille folle sans intérêt. Je ne crois pas qu’il y ait lieu de vous alarmer outre mesure. - Tu ne crois pas, Müll ? dis-je assez sèchement. Tu ne crois pas ? Et si cette folle, comme tu le dis, sait « certaines choses » et prend plaisir à les répéter ? - Ce n’est qu’une zinghara…
Je m’arrête brusquement et fais volte-face vers lui, la voix et la mine sombres.
- Tu devrais apprendre à te méfier des zinghari.
Sans lui laisser le temps de réagir, je me dirige vers l’office où travaillent activement une demi-douzaine de servantes en grande tenue – la loi du paraître veut que même les domestiques soient vêtus de faste lors des réceptions, je n’ai jamais vraiment compris. L’une est en train d’apposer la touche finale sur un plat, l’autre époussète les derniers tabliers, l’autre encore vérifie les vins que le sommelier a sélectionnés. Assise sur un tabouret près du feu, raide comme la justice, une tsigane fixe les flammes de son grand œil noir et brillant. Elle n’est pas sans évoquer un de ces aigles dignes et solitaires qui du haut du monde fixent le monde humain, prunelles divines loin de notre perception si faible. Ils savent, ils attendent, ils viendront ronger nos foies comme ils ont rongé celui de Prométhée… Jadis…
Les traits de la gitane sont burinés, ses pommettes hautes, son teint sombre et son menton proéminent montrent son appartenance à la grande famille des Roms. Ce n’est pas une mendiante qui veut se faire passer pour un de ces mystérieux nomades, c’est une vraie tsigane avec ses pouvoirs et ses savoirs personnels. Elle n’a pas besoin de me fixer, je sais qu’elle m’a vu, elle a senti les saluts respectueux des domestiques – ou même simplement l’aura d’une nouvelle personne dans la pièce. Je me tourne vers Müll, un sourire sarcastique aux lèvres.
- Alors, Müll ? N’est-ce vraiment qu’une vieille folle stupide ? - Pour l’instant je ne vois rien d’autre… elle n’a même pas remarqué votre présence. - Crois-tu ?… Je m’avance vers elle et pose une main sur son épaule, elle ne sursaute même pas, un sourire se dessine sur ses lèvres flétries. L’œil toujours fixé sur le feu, elle commence à dodeliner de la tête.
- Toi… tu n’es pas un gadjo. Tu as du sang Rom dans les veines. - Je vous prierai de quitter cette demeure sur-le-champ, Zigeuner. - Ne voudrais-tu pas connaître ton futur, Jezebel van Kraft ? - Je le connais dans ses moindres détails. Il s’achèvera où il a débuté, sans heurts, inlassable. - Je ne suis pas certaine que le jeune homme derrière toi partage ton avis, ou du moins émettra-t-il très certainement quelques réserves. Approche, Dorian Hargreaves, approche…
Je me retourne vivement pour faire face à mon cousin qui, un peu embarrassé semblerait-il, m’a suivi jusqu’à l’office sans que je ne le remarque. Et il a tout entendu.
- Tu vas recevoir de bien drôles de gens dans cette demeure, continue la zinghara. La lignée des diables va se réunir sous des cieux bien obscurs, je crains que les haruspices ne soient pas très favorables. Tu as déjà entre tes murs une folle empoisonneuse, fils, assène-t-elle en me pointant du doigt. Et plus tard il y aura cette sorcière, cette terrible dame de sang… oui… des gens plus proches de ta lignée que tu ne le crois, aussi… oh… ils ont tous leurs secrets et leurs désirs. Quant à toi, Dorian Hargreaves… Il semblerait que tu désires dérober à cette maison un bijou d’une valeur inestimable… d’or et de rubis… Prends garde, car ceci est ta dernière chance.
Elle ricane en se balançant sur sa chaise. Pâle comme la mort, j’esquisse le geste d’appeler quelques domestiques à la chasser. Elle se lève brusquement et pointe son long doigt noir en direction de la porte où Gyllian est apparue.
- Toi, Jezebel, qui ne veux pas voir ta lignée se poursuivre, sache que bien des ventres peuvent encore receler les vers qui perpétueront la dynastie des sorciers. Prends garde à cette empoisonneuse, sa pureté n’est pas intacte et il serait fâcheux qu’elle contrecarre tes desseins en nourrissant en son sein les larves de nouveaux insectes. Elle est une veuve noire qui commence déjà à tisser sa toile…
Agitée, tremblante, elle manque de s’effondrer, elle oscille d’avant en arrière comme une démente. Alors qu’elle trébuche Hargreaves fait le geste de la rattraper, je le retiens d’un geste : nous allons bientôt savoir si elle joue ou non la comédie et si elle acceptera de subir l’humiliation qui la traînera à nos pieds. Si elle tombe, elle est vraiment en transe.
Elle s’écroule en heurtant violemment le tabouret. Un mince sourire se dessine sur mes lèvres, je le savais ; elle n’est pas la vieille folle que Mülleimer tenait à voir en elle.
- Une veuve noire ? répété-je doucement en m’accroupissant à côté de la zinghara.
J’empoigne soudain son épaisse chevelure de neige et la force à relever le visage vers moi, mes traits se déformant sous l’effet d’une colère glacée. Je ne porte aucune affection spéciale à ma famille, nous nous entretuons et nous manipulons entre nous mais aucun étranger ne saurait agresser l’un d’entre nous sans voir les autres prendre immédiatement sa défense. Nul n’a le droit de nous insulter ou de nous blesser, nous le faisons très bien nous-mêmes. En famille.
- Crois-tu donc que tes vaines fadaises puissent convaincre qui que ce soit ? Va donc nourrir les chiens errants de ton ignoble charogne, ils ont plus faim que toi. - Tu parles ma langue, ne t’en rends-tu pas compte ? - Je connais mon ascendance. - Ne la renie pas. - Je n’en ai aucun désir. Tout ce que je renie c’est ton droit à rester en ma demeure. - Ne vois-tu pas que j’essaye de te prévenir contre le Démon ? - Ouvre tes yeux si tu le cherches encore.
Mon cousin et ma sœur ne peuvent guère saisir le sens de nos paroles, nous nous exprimons en romani, la langue curieuse des gitans. Ni du russe, ni du hongrois, ni de l’indien, ni de l’espagnol ; un mélange coloré et troublant qui est propre à ces enfants du voyage. Sans la moindre merci je la jette à terre. Müll et d’autres serviteurs la saisissent et la traînent dehors jusqu’au portail, sans prêter oreille à ses vociférations et ses exclamations qu’ils ne comprennent de toute manière pas. Elle croisera peut-être les derniers invités… Je me retourne vers ma sœur et mon cousin, sans me départir de mon expression tirée.
- Vous avais-je demandé de me suivre ? - J’ai le droit de savoir ce qu’il se passe dans ma propre demeure, persifle Gyllian. - Vous êtes parti comme une furie, Jezebel, ne vous attendiez-vous pas à ce que cela aiguise notre curiosité ?
J’adresse un sifflement méprisant à mon cousin, Gyll ne mérite aucune réponse – en partie parce qu’elle a raison. Je reprends le chemin du salon, il sera plus aisé de discuter au calme qu’au milieu de l’agitation ambiante qui anime toujours l’office. Dans le boudoir je trouve le feu presque éteint, cette opportunité est parfaite pour me permettre d’éviter les questions de Dorian et Gyllian. Accroupi devant l’âtre je ranime les flammes mortes, silencieux ; ce travail de serviteur ne me déplaît pas. Cette pièce est l’une des rares du manoir où je me sente à mon aise : les murs sont tendus de soie pourpre et lambrissés d’acajou, les fauteuils et le sofa de velours bordeaux me donnent une impression de chaleureux confort. Mes pieds s’enfoncent dans d’épais tapis persans qui dissimulent un parquet sombre, l’ameublement – une bibliothèque immense et quelques guéridons – est tout d’ébène et d’acajou. Au-dessus de la cheminée en marbre de porphyre rouge s’entrecroisent deux épées de Tolède sur le blason de notre famille. Un lion rampant gueules sur fond sable enlace un serpent d’or. La noblesse, la force et le courage se laissent séduire par le vice et la tentation, et pourtant reste drapée de grandeur. Quant au fond il est celui de la tristesse macabre qui frappe notre lignée, inlassablement… Ce blason est odieusement bien choisi. Je frémis et me redresse avant de me tourner vers mes invités.
- Si l’un d’entre vous a des questions à poser sur ce qu’il s’est produit dans l’office, qu’il parle maintenant ou se taise à jamais, raillé-je. - Quelle était cette langue que vous parliez ? demanda Gyllian, paisiblement assise devant l’âtre. - Du romani, la langue des gitans. - Et comment se fait-il que vous la compreniez ? - Une fantaisie de Père – je maîtrise également l’anglais, le français et l’hindoustani… - Elle a dit que vous n’étiez pas un gadjo et possédiez du sang tsigane dans vos veines, intervint Hargreaves. Qu’en est-il ? - Fadaises de vieille folle. De toute manière l’obsession des Van Kraft pour l’amour et les plaisirs charnels a probablement produit un mélange intéressant dans nos sangs, probablement l’un de nos ancêtres s’est-il amouraché d’une gitane… Chacun a aimé à droite et à gauche, pourquoi pas une de ces fascinantes romanichels ?
En parlant de ces libertinages familiaux je ne peux m’empêcher de jeter une œillade à Hargreaves – heureusement, il ne me voit pas, sans quoi il se méprendrait probablement sur la signification d’un tel regard. Ce n’est, bien entendu, qu’un regard de reproche à son adresse, lui qui est sans doute l’un des hommes les plus volages de cette dynastie. Si l’on oublie le dévergondé qui me sert d’oncle, s’entend…
- Herr Jezebel, intervient soudain Hildegarde qui est entrée sans que je la voie, d’autre convives sont arrivés.
Sourire… La suite des réjouissances sera ma foi à la hauteur des évènements précédents, du moins je l’espère…
Consigne : dans les prochains posts faites en sorte d'arriver au château que la fête puisse commencer. _________________
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Dorian L. Hargreaves

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Statut: Vague cousin des van Kraft (très vague)
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Sujet: Re: Acte I : Le Vin Amer Mar 16 Sep - 19:54 |
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Étrange atmosphère que celle qui règne dans ce manoir. Quelque chose semble avoir changé depuis ma dernière visite. Les domestiques sont tendus. Jezebel fuit mon regard… mais au fond, ce n‘est pas si étonnant. Un bijoux d’or et de rubis… Cette vieille femme a sans doute raison. Peut être même ne suis-je venu que pour ça. « Prends garde, car ceci est ta dernière chance ». Ma dernière chance… Si j’échoue, qu’adviendra-t-il ?
Cette scène a été pour le moins marquante. Jezebel parlant cet étrange langage, écrasant par la douce puissance de sa voix cette pauvre femme effondrée au sol… Je remercie Müll de m’avoir permis d’assister à un tel spectacle… je sens que les quelques pots de vins glissés dans sa poche vont m’être d’une précieuse utilité. Ce page si fidèle à son maître n’a pas été facile à corrompre. Son air suffisant et sa fausse allure noble forment un contraste dérangeant avec son rang. En fait, il m’agace profondément. Il n’est même pas joli de sa personne. Mais l’attrait d’une somme cocasse a fini par le faire céder. Je n’ose imaginer la réaction de Jezebel s’il l’apprenait. Mais tant pis, j’ai besoin de réunir le plus d’information possible si je veux réussir…
Nous voilà dans le grand salon. Jezebel ranime le feu, visiblement perdu dans ses pensées. Gyllian s’installe sur l’un des fauteuils de velours. Ses mouvement se veulent nonchalants mais trahissent une extrême tension. Voilà près de onze ans que je ne l’avait pas vue. C’est devenu une très belle femme. Elle ressemble d’ailleurs à son frère d’une façon troublante. Mais c’est certains, je ne pourrais pas m’y tromper un seul instant. Leurs yeux brillent d’une lueur différente. Cette jeune femme respire la haine et le danger… il serait plus que judicieux de s’en méfier. Une empoisonneuse, a dit la vielle tsigane… ça lui va à ravir. Mieux que n’importe lequel de ses somptueux bijoux.
Intérieurement, je soupire. Si Gyllian n’avait pas été Gyllian, je me serais sans doute égaré dans son lit. Avec un peu d’imagination… mais ce ne serait qu’une torture de plus. Suis-je donc à ce point masochiste ? Un instant, je plonge mon regard dans sa nuque où tombent langoureusement quelques boucles rouges sang. Sa peau est moins blanche que celle de Jezebel, sa bouche est légèrement plus épaisse et ses yeux… qui me fusillent méchamment ! Je ne détourne pas le regard, profitant de cet échange silencieux pour observer en détail ses iris. Dorés, bien sûr, mais parsemées de pépites brunâtres bien trop claires pour êtres confondue avec celles qui ornent les yeux de Jezebel. Non. Définitivement, elle ne lui ressemble pas. Sous sa froideur apparente, se lit clairement une impatience et une rage bouillonnantes. C’est une femme blessée, en colère. J’ignore ce qui lui est arrivé, mais elle n’a plus rien avoir avec le petite fille capricieuse et hautaine que j’ai connu dans mon enfance. Étrangement… ça m’inspire de la pitié… quel horrible sentiment.
Je dessine un sourire narquois sur mes lèvres et lui envoie un baiser dans les airs. Elle plisse le nez, rageuse, et tourne sèchement la tête pour observer son frère qui semble absorbé par le mouvement des flammes. Son image chasse aussitôt celle de Gyllian. La voilà, la vraie splendeur… Quoi qu’il endure, son aura n’est jamais ternie… Toute la douleur et la folie qu’il renferme ne font que sublimer sa grandeur. Le dégoût qu’il a pour lui-même… et cette mystérieuse culpabilité qui semble le ronger… la violence avec laquelle il repousse les sentiments qui l’assaillent… J’ai depuis longtemps été prit au piège par l’admiration que je lui porte. Et mon affection qui ne cesse de grandir… ça me tuera probablement. Je me souvient d’une femme en France qui riait à gorge déployée alors que je lui racontait vaguement mon histoire, sur l’oreiller. Elle m’avait susurré à l’oreille, d’une voix moqueuse : « C’est une histoire vieille comme le monde. On désire la seule chose, qu’on ne peut pas avoir. ». Mais non. Je suis peut être fou, mais je refuse d’admettre que tout est perdu d’avance. Il y a eut trop de souffrance. N’est il pas temps d’arrêter enfin tout ceci ?
Voir l’état actuel du Compte m’a mit dans une cruelle bonne humeur. Enfin, vieux monstre, vous voilà proche de la fin. J’entrevois l’ombre d’un espoir, et ne peut m’empêcher d’être soulagé. Pour Jezebel… mais aussi, pour Kail. Cette disparition sera une libération. Peut être pourront-ils enfin se sortir de leur Enfer.
« Si l’un d’entre vous a des questions à poser sur ce qu’il s’est produit dans l’office, qu’il parle maintenant ou se taise à jamais »
Je souris. Amusant, venant de lui, d’user de telles paroles. Je n’ai pas grand-chose à dire, mais pour une fois qu’on m’autorise parler, je saute sur l’occasion. Je pose la première question qui me vient, même si elle me semble bien inutile. Il y répond en me jetant un regard lourd de reproche que je feint d’ignorer. J’ai bien conscience d’être l’un de ces débauché qu’il évoque, mais que voulez vous, on ne se refait pas! « Et si je vous tuais ? ». C’Est-ce que Kail avait répondu à ce piètre argument. Assis à califourchon sur moi, me fixant de ses yeux rempli de colère, il tendait la main vers son coupe papier posé sur la table de nuit. « Si je vous tuais, vous ne nuiriez plus à personne. » J’avais sourit en l’embrassant pour le faire taire. « Je croirais entendre ce cher Jezebel… » Ce nom avait fait monter sa rage, d’un seul coup, je m’était retrouvé coincé sous lui, son coupe papier me menaçant l’œil droit. Son haleine avait une douce odeur l’alcool. Il n’est jamais aussi sûr de lui que lorsqu’il est ivre. « Allons Kail, tu n’es pas un meurtrier. Tu le sais bien. Tu ne serais pas ici à l’heure actuelle si… » Une puissante gifle m’avait interrompu. Il y avait mit toutes ses forces. Je sens encore ma joue brûler sous la douleur. J’ai été forcé de lui faire lâcher son arme de fortune en plantant mes ongles dans son poignet. Des larmes de rages coulaient sur ses joues… j’aime lorsqu’il est ainsi. Régit par l’alcool qui coule dans ses veines, il se laisse aller à ses violents désirs et prend le contrôle de nos ébats sans la moindre hésitation. La haine qu’il me voue est compréhensible… je suis si odieux avec lui… si je lui avouait la véritable affection que j’ai pour lui… il me cracherait sans doute au visage, et ne me croirait sans doute pas.
La voix d’Hildegarde annonçant l’arrivée d’autres invités interrompt mes rêveries. Elle pose une seconde des yeux indifférents sur moi, je lui adresse un sourire charmeur. Elle se détourne en levant les yeux aux ciel. Ah, que ce monde est cruel pour les hommes tels que moi. Les gens sont si sourds à l’amour de nos jours !
Jezebel se lève et sort pour accueillit les nouveaux arrivants. Je me retrouve seul avec Gyllian. Silence tendu. Ma présence lui est visiblement inconfortable. Elle m’ignore royalement, les lèvres pincées. Une empoisonneuse, c’est bien ça ? Je vais devoir prendre garde à ce que j’avale… et à ceux que je séduit.
Un bruit se fait entendre à l’arrière du boudoir. Gyllian se raidit. La porte du fond s’ouvre et se referme. Des pas secs et serrés, le frottement d’un tissu ample… c’est une femme. Katje. Je soupire de lassitude. Voilà encore une personne qui m’est fort désagréable. J’ignore pourquoi mais son incontestable beauté me laisse de marbre..; et va même jusqu’à me glacer. C’est plutôt inhabituel, vous en conviendrez.
Elle s’avance, les yeux rivés sur Gyllian, visiblement itriguée. Son beau visage s'éclaire d'un sourire hésitant. Sa belle fille lui rend un regard noir, sans s’encombrer d’une quelconque hypocrisie. J’observe Katje, curieux de savoir ce que sa langue de vipère va bien pouvoir trouver à dire. Elle me jette un bref regard avant de reporter son attention sur Gyllian. Je suppose que c’est leur première rencontre… devrais je me charger des présentations ? Cette idée m’arrache un rire mesquin que j’étouffe entre mes dents serrées.
« Herr Hargreaves, voilà longtemps qu’on ne vous avait plus vu par ici ! »
Je hausse les épaules et ne prend pas la peine de répondre. Après tout, elle s’adresse à moi sans même me regarder. Du bout des doigts je palpe la cicatrice qui orne ma gorge. Oui… c’est vrai que ça fait quelques temps.
Finalement, je me lève. Un soupir. Cette ambiance ne me met pas à mon aise. Je ferais mieux de profiter de l’absence de Jezebel pour partir à la recherche du petit messager… J’ai besoin de réconfort.
J’adresse une légère révérence aux deux femmes et m’éloigne d’un pas léger. Juste avant de sortir, je me tourne une dernière fois vers Katje, et de ma voix la plus enjôleuse, appuyant sur mon accent anglais que je sais qu’elle exècre, je lui lance :
« Oh ! Frau van Kraft, j’oubliais… pour vous, ce sera Lord Hargreaves ! »
Ma bouche se fend d’un sourire. Katje ne tourne même pas les yeux vers moi, trop habituée à mes odieuses manières. Amusé, je m’échappe en raillant :
« Je crains que nous ne soyons contrains de nous revoir. Quel dommage. » _________________

Dernière édition par Dorian L. Hargreaves le Ven 19 Sep - 11:34, édité 1 fois
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Sujet: Re: Acte I : Le Vin Amer Mar 16 Sep - 23:41 |
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- Si l'un d'entre vous à des questions à poser sur ce qu'il s'est produit dans l'office, qu'il parle maintenant ou se taise à jamais, raillait Jezebel.
- Quelle était cette langue que vous parliez ? Demandais-je, assise paisiblement devant l'âtre à contempler le feu.
- Du romani, la langue des gitans.
- Et comment se fait-il que vous la compreniez ?
- Une fantaisie de Père - je maîtrise également l'anglais, le français et l'hindoustani...
- Elle a dit que vous n'étiez pas un gadjo et possédiez du sang tsigane dans vos veines, intervint Hargreaves. Qu'en est-il ?
- Fadaises de vieille folle. De toute manière l'obsession des Van Kraft pour l'amour et les plaisirs charnels a probablement produit un mélange intéressant dans nos sangs, probablement l'un de nos ancêtres s'est-il amouraché d'une gitane... Chacun a aimé à droite et à gauche, pourquoi pas une de ces fascinantes romanichels ?
J'éclatais de rire, mon pauvre frère n'avait pas tort, mais il se fourvoyait. Durant ces longues années d'absence, j'avais fait des recherches sur notre famille, j'avais retrouvé la partie manquante de notre arbre généalogique. Si seulement il savait que ce n'était pas un van Kraft qui s'était dévoyé avec les romanichels mais une Van Kraft. Comme c'était arrangeant pour les mâles de notre famille de faire disparaître l'une de nos ancêtres. La seule femme à avoir dirigé notre famille pour cause de non héritier masculin. Son époux, cette larve stérile avais vécus uniquement dans son ombre, sachant parfaitement l'adultère de son épouse tombée sous le charme de ce gitan. Et oui, nous avions du sang Rom dans les veines. Oh bien sûr, je me fichais royalement de cette ascendance, mais pas les van Kraft qui m'avaient précédé.
Je contemplai Hildegarde pénétrer dans la pièce, dans l'obscurité du couloir paru un serviteur que j'étais la seule à pouvoir voir. Il inclina la tête pour me signifier comme convenue qu'il venait d'excecuter mes ordres et que la vieille tzigane avait cessé d'être. J'eu un sourire, un rictus de plaisir ! Bien, cette vieille sorcière ne viendrait plus importuner mes plans. Voilà ce qui en coûtait de venir contrarier les daemons dans leur demeure pour de vaines mises en garde. Vaines ? Vraiment... Je ne savais rien de leur magie, mais en tous cas, elle venait de succomber à ma science. Empoisonneuse, je ne savais pas comment elle l'avait appris, mais désormais, elle serait une tombe sur mon secret. Heureusement seul cet empoté de Hargreaves et mon cher frère était présent. Peut m'importait qu'ils le savent... je n'avais pas prévus de poison pour mon cousin, je comptais sur mon frère pour me débarrasser de ce dandy ....
Jezebel nous quitta. Me laissant encore une fois en compagnie de cette cruche de Hargreaves. Je restais muette l'ignorant superbement, peut-être échapperais-je à sa triste conversation cette fois. Et ce fut le cas, à mon plus grand soulagement. Je n'avais aucunement envie de réentendre une histoire aussi stupide que la précédente. Que m'importait de savoir qu'il avait réussit à mettre dans son lit une jeune comtesse anglaise à l'insu de son époux présent lui aussi à la réception où tout cela c'était déroulé. Où je ne sais quels autres de ses sempiternelles anecdotes sans importances à mes yeux.
Un bruit vient me tirer de mes réflexions, un pas inconnu. Un parfum de femme, coûteux. Elle. C'était sans nul doute ma belle-mère. Je me raidis dans mon fauteuil, impatiente de découvrir cette femme qui avait pris la place de ma chère mère après mon départ. Beauté sombre. La trentaine certainement ! Elle n'en voulait qu'à l'argent de la famille. Elle me regarda avec une curiosité mal dissimulée, tandis qu'un sourire se dessinait doucement sur ses lèvres, éclairant son visage d'une beauté radieuse. Avec une voix doucereuse, elle interpella Dorian sans même me quitter des yeux. Ce dernier soupira avant de se lever pour quitter la pièce, sans doute devenue trop féminine à son goût ... Il prit congé des deux femmes, non pas sans une petite raillerie pour l'aînée. Celle-ci se contenta de hausser les yeux au ciel, sans se retourner pour répliquer. Visiblement, j'étais l'objet de son attention.
- Vous devez être Gyllian. On m'a beaucoup parlé de vous ... Je suis Katje, votre belle-mère. Mais je suppose qu'il est inutile de le préciser...
Un large sourire illuminait les traits de sa figure. - Il semblerait que si ma chère, j'ai bien cru que vous étiez l'une des domestiques. J'était prête à vous enjoindre de me faire préparer un thé. Vous me voyez navrée d'une telle méprise…votre toilette prête … à confusion.
Puis je me saisis du livre à la couverture de cuire abandonné sur la table en acajou par mon frère. Je l'ouvris, en prenant mon temps. Faisant comme s'il n'y avait nulle présence autre que la mienne dans la pièce. Insolence...Impertinence... ? Certes ! Mépriser cette femme n'était qu'allégresse. Je tournais la première page, pas un regard à Katje, vraiment les lectures de mon frère étaient... intéressantes ! Très ! Ironie ! Je claquais la livre sans douceur.
Je me levai avec grâce, ma robe épousait mes formes à la perfection. Le vert de cette dernière rehaussait mon teint opalin et mes cheveux rouges sang. Je m'approchais, fit mine de la dépasser, m'arrêta. Nos joues étaient au même niveau. Hautaine, j'ajoutai.
- C’est avec regret que je doits vous quitter ma chère belle-mère, les convenances exigent que je soit aux côtés de mon frère pour accueillir nos invités. Si vous le voulez bien, nous feront plus ample connaissance plus tard dans la soirée.
Puis je quittai la pièces sans plus de cérémonies. Alea jacta est ! Les dés sont jetés entre Katje et moi. |
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Katje van Kraft

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Sujet: Re: Acte I : Le Vin Amer Sam 20 Sep - 16:04 |
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Katje était installée dans ses appartements, comme la plupart du temps. Assise devant l'âtre où flambait une bûche, la jeune Comtesse brodait. Elle n'aimait pas particulièrement ce passe-temps de femme, mais il fallait avouer qu'elle avait l'occasion de reposer son esprit lorsqu'elle s'adonnait à cet exercice, unique pratique que sa bonne à rien de mère avait pu lui enseigner. On toqua à sa porte. Rapidement, la frimousse de Johanna, sa dame de chambre attitrée, passa l’entrebâillement de la porte. Elle entra discrètement et lui fit savoir que les premiers invités étaient arrivés. Katje se leva et déposa l’ouvrage qu’elle n’avait pas encore terminé sur la table basse en marbre qui ornait le devant de la cheminée. Elle se dirigea vers la fenêtre de sa chambre et remarqua l’arrivée d’un jeune homme aux traits similaires à ceux de Jezebel. Elle décida alors d’ouvrir la fenêtre pour entendre ce qui se disait. Avec un froncement de sourcil, elle comprit qui était ce jeune homme ... Aucune tenue vraiment. La famille Van Kraft était réellement pourvue de membres plus illuminés les uns que les autres. Katje referma la fenêtre et se tourna vers Johanna. Elle la somma de l’aider à se vêtir plus convenablement, d’autres invités plus intéressants pourraient se manifester d’ici peu.
Plus tard dans l’après-midi, la Comtesse décida d’aller se renseigner sur les nouveaux arrivants par elle même, Johanna ne pouvant lui fournir de réponses convenables à ses interrogations. On lui indiqua que Herr Jezebel et les premiers invités se trouvaient dans le petit salon. Elle s’y dirigea et vit que le jeune Comte sortait de la pièce. Une aubaine. Elle entra à son tour dans la pièce où Dorian et le jeune homme qui avait revêtu une robe se tenaient. Gyllian Van Kraft. Héritière de la dynastie Van Kraft. Elle était le portrait craché de sa défunte mère. Tout comme Jezebel l’était. Leur ressemblance était frappante, leur lien de fraternité indéniable. Katje s’approcha d’eux et adressa un sourire hésitant à l’encontre de la cadette des enfants Van Kraft. Sans quitter des yeux la jeune fille au charme fleurissant, la Comtesse interpella d’une voix mielleuse Dorian :
« Herr Hargreaves, voilà longtemps qu’on ne vous avait plus vu par ici ! » Il ne prit pas la peine de répondre. D’ailleurs, la Comtesse n’attendait aucune réplique de sa part. Elle n’avait aucune rancoeur vis à vis du jeune homme, mais visiblement il ne pouvait supporter sa présence. L’animosité que Jezebel lui portait, était-elle en partie responsable du ressentiment du Lord à son égard ? Peut-être ... Il se leva en poussant un soupir et prit congé des deux femmes, non pas sans une petite raillerie pour la Comtesse.
« Oh ! Frau van Kraft, j’oubliais… pour vous, ce sera Lord Hargreaves ! Je crains que nous ne soyons contrains de nous revoir. Quel dommage. »
Katje ne se retourna même pas pour répliquer, se contentant de lever les yeux au ciel. Pour le moment, elle avait un sujet d’intérêt bien plus passionnant que le dandy aux manières excentriques. Lorsqu’elles furent seules, elle décida de se présenter même si elle jugeait que Gyllian devait avoir compris qui elle était. Un sourire s’étira sur ses lèvres, illuminant son visage d’une beauté radieuse.
« Vous devez être Gyllian. On m'a beaucoup parlé de vous ... Je suis Katje, votre belle-mère. Mais je suppose qu'il est inutile de le préciser...
- Il semblerait que si ma chère, j'ai bien cru que vous étiez l'une des domestiques. J'étais prête à vous enjoindre de me faire préparer un thé. Vous me voyez navrée d'une telle méprise…votre toilette prête … à confusion.
- Je ne suis néanmoins pas de celles qui se vêtissent comme les hommes. »
Gyllian attrapa un livre posé sur la table basse en acajou. Elle le feuilleta sans grand intérêt, sauf celui d’ignorer la Comtesse qui s’était détournée d’elle pour emprunter elle aussi un livre. Après avoir tourné quelques pages du manuscrit, elle le referma sans ménagement et se leva. Elle se dirigea jusqu’à l’entrée. Arrivée à la hauteur de Katje, elle prit un air narquois pour expliquer qu’elle prenait congé. La Comtesse, quant à elle, ne se départit pas de son sourire qui tournait néanmoins à la moquerie. :
« C’est avec regret que je dois vous quitter ma chère belle-mère, les convenances exigent que je sois aux côtés de mon frère pour accueillir nos invités. Si vous le voulez bien, nous ferons plus ample connaissance plus tard dans la soirée.
- Inutile d’aller ennuyer votre frère. Il vous congédiera sans aucune forme de douceur si vous croyez tenir le rôle de maîtresse de maison. Après tout, vous n’êtes rien de plus qu’une invitée en ces lieux ... Alors, restez à votre place.
- Et vous à la vôtre. Vous ne faîtes pas partie de cette famille.
- C’est ce que nous verrons, chère Gyllian. C’est ce que nous verrons ...»
La jeune fille quitta la pièce sans autres artifices. Ainsi, les jeux étaient faits. Gyllian avait décidé de se ranger du côté des opposants de Katje. Elle ne savait pas ce qui l’attendait. Elle était une personne de plus à ajouter à la liste de celles pour lesquelles Katje n'aurait aucun scrupule à manipuler, à blesser ou à éliminer ... Les obstacles sont toujours plus faciles à écarter quand ils sont détestables. Et de cette famille, la comtesse méprisait tous les membres. Ou presque. Elle s’installa dans un des fauteuils du boudoir et se mit à la lecture du manuscrit qu’elle avait prit dans la bibliothèque. Les autres invités n’allaient plus tarder à arriver et elle était impatiente de les rencontrer ... _________________
Elle rit à la Mort et nargue la Débauche. Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche, Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté De ce corps ferme et droit la rude majesté.
~Baudelaire~ |
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Siegfried von Herzen

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Statut: Beau frère du comte - Joailler
Âge: 47
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Sujet: Re: Acte I : Le Vin Amer Lun 22 Sep - 20:22 |
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La première partie du voyage en direction du redouté manoir des Van Kraft réussit à mettre Siegfried dans un état proche de la fureur, tant son épouse le poussait à bout par sa seule présence. Quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, le joailler se heurtait à un mur de glaces éternelles, un iceberg impossible à fissurer. Et il détestait qu'on lui tienne tête. Viscéralement.
Il musela néanmoins sa rage bouillonnante, choisissant de laisser ses pensées dériver vers des sujets moins frustrants que sa glaciale épouse. Six longues heures dans ce carrosse, à ne rien faire d'autre qu'attendre, avaient mis sa patience à rude épreuve, pour peu qu'on puisse affirmer qu'il y ait une once de patience dans cet homme sans cesse en mouvement. Lorsqu'ils arrivèrent enfin à l'auberge après ce long calvaire, Siegfried bondit hors de la calèche comme un fauve dont la cage viendrait de s'ouvrir, et ordonna au premier garçon de la maison qu'il vit de le guider jusqu'à sa chambre, sans une seule seconde accorder un regard à sa femme, et bien entendu sans même lui proposer de l'aider à descendre de la calèche. Ce fut à peine s'il prit le temps de remercier poliment l'aubergiste pour son accueil généreux, un sourire artificiel planté sur ses lèvres.
Si le bain parfumé lui permit de se délasser, le jeune garçon mis temporairement à son service le détendit davantage encore, même s'il s'abstint de le brutaliser - Siegfried avait en dépit de son comportement abject une notion remarquablement aiguisée des limites à ses exactions - se contentant de monnayer quelques caresses en échange d'un généreux pourboire. Lorsqu'il descendit dans la grande salle pour le souper, leur suite était enfin arrivée, leur table dressée, et Gabriella ne tarda pas à le rejoindre.
Le repas ne fut pas sans remous. Siegfried avait porté son dévolu sur l'une des caméristes de son épouse, et il le fit savoir par nombre d'allusions salaces qui n'avaient rien à faire dans un dîner. Si leurs domestiques, habitués au comportement révoltant de leur maître, n'osaient guère réagir, ce ne fut pas le cas des serviteurs de l'auberge qui lancèrent à de nombreuses reprises des regards horripilés en direction de la table des Von Herzen. Mais Siegfried n'en avait cure, bien évidemment.
Lorsque Gabriella, poussée à bout par les sarcasmes de son mari, se leva pour quitter la table, avec sa délicatesse coutumière, Siegfried la retint en la saisissant soudain par le poignet, notant avec délectation le très léger sursaut de sa compagne, qui resta cependant de marbre.
- Vous nous quittez déjà, ma chère ? - Ce long voyage m'a épuisée, si vous voulez bien m'excuser...
Le joailler lança un étrange regard à son épouse, oscillant entre l'envie de l'humilier davantage et son inassouvissable désir pour elle, puis la lâcha, détournant les yeux de ce visage sans expression, ces cheveux si tentants et pourtant inaccessibles, ce regard dépourvu d'émotions.
- A votre guise, mon épouse. - Je vous souhaite le bonsoir, mon cher époux, dit-elle d'une voix froide en quittant la table, accompagnée d'une partie de ses domestiques.
Siegfried la regarda s'éloigner d'un air sombre, le menton posé sur son poing, jouant avec son couteau de sa main libre, au mépris des convenances. Ce ne fut que lorsqu'un des domestiques se pencha pour lui demander poliment s'il avait besoin de quelque chose de plus qu'il se tira de ses obscures pensées pour signaler d'un ton brusque qu'il avait fini. Quittant la table, il rejoignit l'aubergiste qu'il remercia poliment de la qualité de son accueil, et pour la discrétion de son personnel, avant de se diriger vers sa propre chambre, non sans saisir l'objet de ses convoitises précédentes, la jeune camériste. Plus précisément, et afin d'éviter une esclandre, il lui ordonna d'une voix remarquablement aimable - compte tenu de son humeur - de venir déposer certaines affaires dans sa chambre quand elle en aurait fini avec ses tâches du moment.
Ce qu'elle fit, quelques minutes plus tard, en lui montant son coffret de couteaux ainsi qu'il lui avait demandé. L'homme ne se promenait jamais sans une dizaine de lames cachées sur lui, mais il voyageait généralement avec une bonne réserve en stock. Lorsqu'on se comporte d'une façon aussi peu civilisée, l'on doit s'attendre au pire, et Siegfried ne faisait pas exception. Les lames acérées, compagnes de tous ses instants, constituaient ses crocs et ses griffes, et malheur à qui se trouvait à portée !
La camériste fit mine de sortir une fois sa tâche accomplie, mais Siegfried la retint, refermant la main sur le poignet de la jeune femme et la ramenant contre lui. Elle voulut protester : - Dame Gabriella a ordonné... - Au diable la dame ! jura Siegfried, ses yeux semblant jeter des éclairs à la seule mention de son épouse.
Il repoussa la servante, la projetant contre le lit, et retint sa chute en la saisissant par sa chevelure. Il ne l'avait pas choisie au hasard. Elle était belle et jeune, certes, mais la nature l'avait aussi dotée d'une épaisse chevelure d'un blond vénitien, et si les reflets cuivrés étaient loin d'atteindre l'étrange éclat rouge sang de la chevelure des Van Kraft, ils suffisaient à provoquer en Siegfried des sentiments contradictoires et violents, semant la tempête dans son esprit déjà soumis à rude épreuve après ce voyage.
- Que vous importe mon épouse ? siffla le joailler en ramenant à son visage les boucles soyeuses, son regard plongé dans les yeux écarquillés de la pauvre femme. La voyez vous venir à votre secours ? Est-elle ici, dans la chambre de son époux ?
La camériste - elle s'appelait Johanna, se souvint-il soudain - secoua fébrilement la tête, dans la mesure ou l'emprise de son maitre le lui permettait. Mais Siegfried ne lui accordait qu'une attention très mitigée.
- Où donc est elle, cette femme de glace et aux cheveux de feu ? Non, c'est faux, ils sont de sang, comme tous ceux de cette maudite famille, à croire qu'ils les trempent dans le sang des vivants ! Et elle, il lui a suffit d'apprendre que jamais je ne ferais d'elle la seule compagne de mes nuits pour qu'elle me ferme définitivement ses cuisses. Misérable ! Elle veut conduire ma lignée à sa fin !
Il fit tomber la domestique sur le lit, poursuivant son monologue haineux, ses doigts toujours entremêles dans la chevelure trop rousse pour être honnête. La domestique savait que lorsque le maître était dans cet état, seule une totale passivité permettait d'éviter le pire. Mais où commençait le pire, où s'arrêtait-il, lorsqu'il devenait ivre de rage au point de ne plus maitriser ses propres pensées ?
- Maudite sorcière, qui continue d'être désirable alors même que le temps raidit nos articulations et flétrit nos traits ! Et cette chevelure, cette chevelure...
Siegfried n'acheva pas sa phrase. Submergé par une vague de sentiments trop violents pour être contenus par sa volonté chancelante, il se laissa aller à ses instincts, et, pour l'instant du moins, oublia sa femme en en étreignant une autre, plongeant son visage dans la toison soyeuse des cheveux cuivrés.
***************
A l'aube, avant même que l'aubergiste ne soit levé, et Gabriella encore moins, Siegfried descendit dans la salle commune, vêtu de frais, et se rendit droit dans la cour, où les chevaux des attelages du couple et de leur suite attendaient paisiblement qu'un commis achève de les harnacher.
Le domestique fit un bond quand Siegfried lui ordonna d'un ton sec de sceller son cheval. Il était peu courant de voir le seigneur levé de si bonne heure, et le temps de réaction du malheureux homme suffit à provoquer une nouvelle vague de colère de la part du joailler, surtout quand le commis lui signala que Dame Gabriella avait ordonné que les domestiques faisant partie de la suite partent en avant avant leur réveil, et que le cheval du maitre faisait partie de la dite suite.
- Curieuse idée que voilà, gronda Siegfried, surtout pour une suite, qui devrait plutôt suivre...
D'un geste vif, il s'empara du bras de son interlocuteur et le lui tordit douloureusement, grinçant des dents :
- Vous avez le choix entre désobéir à votre charmante maitresse, mon ami, ou bien avoir le bras brisé pour insubordination. Les ordres de mon épouse n'ont pas à contrecarrer les miens, est-ce bien compris ?!
Le valet grimaça de douleur et acquiesça frénétiquement jusqu'à ce que le maître le lâche. Rarement on eut vu cheval sellé si rapidement, et Siegfried ne trouva rien à y redire. Après avoir dissimulé son coffret à couteaux dans les fontes de la selle, il grimpa sur le dos de sa monture, laquelle broncha à peine, à la grande surprise du valet. Le joailler, dominant le valet, se pencha pour lui murmurer ses derniers ordres d'une voix chargée de venin.
- Dites à... mon épouse... que j'ai décidé de rejoindre les Van Kraft avant elle, afin qu'elle puisse mieux jouir de la solitude qu'elle apprécie tant. Et faites lui savoir qu'il vaudrait mieux, à l'avenir, qu'elle évite d'engager certaines domestiques aux caractéristiques... dérangeantes. - Je vous demande pardon ? - Contentez vous d'obéir, imbécile ! - Bien, Herr Von Herzen, répondit précipitamment le serviteur.
Donnant une impulsion à sa monture, Siegfried partit au petit trop en direction de la sortie de la cour, mais le valet le vit s'arrêter un instant auprès d'un feu brûlant quelques feuilles mortes, et sortir de son manteau quelque chose qu'il jeta dans les flammes, avant de lancer son cheval au galop sur la route.
Quand le bruit des sabots du cheval s'estompa dans le lointain, le domestique se risqua à s'approcher du feu.
Parmi les feuilles et les branches en train de brûler, de longues mèches de cheveux blond vénitien achevaient de se consumer. _________________
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Sujet: Re: Acte I : Le Vin Amer Mer 24 Sep - 16:29 |
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C'est sous un ciel pluvieux que ma calèche s'arrête devant l'immense portail des Van Kraft. Dieu que je déteste la pluie. Elle me fait trembler de la tête aux pieds et fait boucler mes épais cheveux de vieillard. Un valet, tout de noir vêtu, vient ouvrir la porte de ma voiture et m’accueille d’un parapluie de la même couleur que le ciel… aussi gris que le visage d’un mourant.
On me mène jusqu’à l’immense porte qui marque l’entrée du château de la richissime famille de nobles. En de rares occasions j’ai été amené à franchir ces murs par la porte officielle. Lors de nos entrevue avec le doyen des Van Kraft, ce dernier se contentait de me faire passer par les multiples portes annexes que comportait cette immense bâtisse. Sans doute étais-ce pour garder le caractère intime de nos rencontres hivernales.
L’imposante porte en bois ouvragé s’ouvre devant moi! Je jette un œil aux saints incrustés dans la matière, pivoter avec la porte, dans un seul et même mouvement. Une rareté chez les Van Kraft que ces effigies Catholiques quand on connaît leur attirance douteuse pour les choses de l’occulte. Sans doute un détail pour faire bonne figure, allez savoir!
Le vestibule est relativement sobre en comparaison avec le décor soigné, presque trop alourdit de dorures, qui m’attend dans la pièce commune. On me fait quitter mon lourd manteau gorgé d’eau de pluie pour ne me laisser que ma toge, laquelle aurait été une bien maigre protection contre le froid, le vent, la pluie…. Heureusement ici il fait chaud, ces Van Kraft ont toujours eu le soucis du confort.
Je m’avance dans l’autre pièce, plus décorée comme je m’y attendais. Quelques convives sont déjà là et je cherche du regard celles qui me sont familières. Je reconnais vite ce bon Jezebel et non loin de lui son adorable sœur, Gyllian. Quand aux autres gentlemen, je n’en reconnais aucuns. Certains pourrait très bien être des hôtes de marques ou bien des valets que je ne verrai pas la différence. Je m’avance vers les deux jeunes gens, heureux de les revoir après une longue période d’absence.
- Mes enfants!! Quelle joie de vous voir réunis! Venez donc saluer votre parrain qui vous a tant manqué!!
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Marion van Rosenrot

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Statut: Epouse de Ludwig
Âge: 50 ans
Pseudo usuel: Ruth
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Sujet: Re: Acte I : Le Vin Amer Mer 24 Sep - 19:26 |
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Elle a froid. Le feu brûle devant elle, trois châles pèsent sur ses épaules. Ce n’est pas son corps. C’est son âme qui a froid, c’est ce cœur-là au fond d’elle – les aiguilles tiquent et taquent le temps se ternit – son horloge cassée qui n’égréne plus les secondes. Elle a été montée à l’envers. Un frisson court le long de son échine, elle ferme les yeux pour chasser ces innommables pensées. Elle a l’impression que mille éternités se sont emparées d’elle depuis sa lointaine jeunesse, elle se sait laide et vieillie, elle connaît chaque ride de son visage. Elle retient un soupir comme un souffle de vie.
- Madame…
Elle lève ses yeux ternis vers la servante qui s’est penchée à côté d’elle en lui tendant un bol de soupe. Un maigre sourire s’étire sur ses lèvres fânées : Ludwig a donc compris qu’elle se refusait à manger avec les autres. Les autres. Pourtant ils possèdent son sang, ils partagent sa destinée, mais… ce sont les Autres. Les Etrangers et elle a peur d’eux. Un rire amer apparaît l’espace d’un instant dans sa gorge, bien vite refoulé : et dire que jadis elle était… elle… mais le passé doit rester dans cette boîte à musique soigneusement verrouillée qui orne son jardin de secrets. L’Eden a jamais fermé.
- Merci… Oxana.
Peut-être la servante s’appelle-t-elle Sabine. Ou Berthe. Aujourd’hui elle a décidé de la nommer Oxana. La sonorité est à la fois douce et rude, elle peut la faire claquer contre son palais. Ok-sa-na. Sa voix meurt.
- Il y a… cette lettre pour vous. Enfin… pour le chef de famille mais…
Sans un mot, elle attrape l’enveloppe et caresse tranquillement les mailles fines. L’expéditeur est riche. Ironie… le cachet est de cire rouge, frappé d’un blason qu’elle connaît. Le serpent et le lion enlacés ; les Van Kraft. Un messager vêtu d’écarlate doit attendre en bas qu’on lui fasse connaître une réponse… Ses doigts maigres ouvrent l’enveloppe, elle lit. Elle ne peut réprimer un sourire… ah… une réception chez lui, chez Friedrich, ce cadavre qui voudrait donner l’illusion de la vie ? La dame au visage obombré entrouvre les lèvres sur un rire malsain. Oui… oui… oui. Enfin.
Elle froisse la fine feuille et la jette à terre. Son corps svelte se déploie soudain, comme une flamme qui s’allume brutalement. La servante recule de deux pas devant le sourire de sa maîtresse. Celle-ci passe un bout de langue sur ses lèvres blêmes, les obscurités se nouent et se dénouent sur son large front d’albe ; elle sent au fond de sa gorge une saveur suave et métallisée. Combien de temps, combien, combien d’années à attendre ? Trop sans doute, pas assez peut-être, mais qu’importe puisqu’enfin… sous ses longs doigts blafards se profile l’accomplissement de mille désespoirs vains.
Son pas félin la porte comme une apparition jusqu’au boudoir où sont réunis les Autres. Ludwig est plongé dans sa lecture, Elle coud, et Julian s’adonne à une partie de patience. Un instant, elle écoute le bruit des cartes sans signaler sa présence. Le prochain sera un as de pique. Le claquement picote sa gorge, ses oreilles, elle fronce le nez. Il joue mal. Il va perdre sa partie.
Quelques secondes plus tard, il pince les lèvres d’un air ennuyé et rassemble ses cartes ; elle esquisse un mince sourire.
- … Bonsoir, murmure-t-elle aux Autres assemblés dans cette pièce comme une petite famille parfaite que sa sombre présence ne peut que détruire.
Ludwig se lève, se précipite pour l’accueillir, Elle continue de coudre et la salue d’un signe de tête aimable. Julian reprend son jeu, sans se soucier d’elle. Le regard glacé de la Dame glisse sur ses cheveux bruns, son teint de lait, ses yeux brûlants, elle fixe le jeune homme, imperturbable, sans guère se soucier des véhémentes protestations d’affection que déploie Ludwig. Sa main se pose sur le jeu de cartes, Julian s’interrompt avec un rictus de désapprobation ; elle cherche son regard, le capture. Les orbes d’aigue-marine se plantent dans ces brûlantes prunelles grises si jeunes encore, si innocentes peut-être… Elle ne prête aucune attention aux paroles susurrées par les Autres, à ces mots qui l’entourent de leur mielleuse hypocrisie, elle préfère encore dominer ce regard si sincère, si franc et plein de rage vengeresse.
- Friedrich van Kraft nous convie à une réception en sa demeure.
Elle n’a pas besoin d’en dire plus. Ils ont déjà compris. Sur les lèvres de rubis se dessine un sourire mauvais, elle croise le regard brillant de Ludwig. Elle sait qu’il brûle de se venger. Elle sait qu’il attend impatiemment cette occasion depuis très longtemps. Et malgré les venins qui s’écoulent dans son âme elle est heureuse de pouvoir lui offrir enfin cette possibilité ; demain elle prendra avec les Autres le chemin du manoir. La lignée du sang prouvera une fois de plus qu’elle mérite bien son nom.
[ Manoir van Kraft, ** août 1884 ]
Un fiacre aux armes des Rosenrot entre dans la cour, lent, guidé par deux chevaux blancs. Le carrosse fantomatique, digne des contes de jadis, s’arrête pour laisser descendre ses occupants. La porte ornée d’une rose écarlate pivote, un long corps tout de noir vêtu s’en extrait ; elle s’arrête un instant et toise la grande bâtisse. Une architecture originale, élancée, faite de tourelles et d’arcades élégantes ; une inspiration un peu vénitienne parfois, roumaine aussi. Il pleut.
Elle s’avance d’un pas léger et s’apprête à monter les marches qui la conduiront au sec quand le galop d’un cheval retentit dans la cour. Son instinct la pousse à se retourner, elle ne regarde même pas les Autres qui la suivent, harassés par le long voyage qui leur a fait traverser l’Allemagne, ses prunelles aigue-marine se portent bien plus loin sur l’étalon. Il débouche enfin dans la cour après quelques interminables secondes, portant sur son dos un homme d’allure noble, beau malgré son âge avancé. Elle écarquille les yeux, ses lèvres forment un mot qu’elle ravale aussitôt. Ses inquiétudes la rattrapent soudain : ils ne seront pas seuls à cette réception, c’est évident, et elle craint de croiser des regards qui perceraient par trop son âme et sa douleur. Elle grince des dents et vérifie que sa voilette est bien rabattue, la dentelle obscure dissimulera quelques temps ses traits blêmes. Ludwig essaye de l’entraîner à sa suite, elle résiste inconsciemment. Malgré le danger, elle veut croiser ce cavalier.
Elle l’attend. Il descend de sa monture, fait claquer sa cravache contre sa botte et confie nerveusement le cheval à un palefrenier. Sa mine est renfrognée. Elle ne peut retenir un sourire : aurait-il fait mauvais voyage ? Il s’empare d’un objet qu’elle ne voit pas dans les fontes de la selle. Toujours sans faire attention à elle, qui reste debout sous la pluie, les yeux fixés sur lui.
Enfin il se dirige vers le Manoir et leurs regards se croisent. L’espace d’un instant seulement, elle le sent étonné, comme s’il cherchait dans sa mémoire un détail, une réminiscence un peu lointaine. Puis tout s’efface, il la salue d’un signe de tête qui se veut aimable et entre pour se protéger de la pluie. Elle le suit.
Dans le boudoir où les conduit un valet sont déjà réunis quelques convives. Une grande femme à la beauté presque divine, une vipère, certainement l’épouse du comte, une autre plus jeune et tout aussi gracieuse. La Dame referme son poing ganté de noir, en proie à de violents sentiments.
- Je vous souhaite la bienvenue, dit presque mécaniquement leur hôte.
Jezebel van Kraft. Il est beau, et il le sait, bien que sa beauté le répugne. Elle se forge un sourire de circonstance et le salue sans mot dire avant d’aller prendre place sur un fauteuil. Ses doigts accrochent au passage le ruban de velours qui retient la chevelure rouge du châtelain, le détachent en douceur. Jezebel ne s’en rend d’abord pas compte, il s’entretient froidement avec le cavalier, son oncle, à voix basse – elle entend parler d’un certain messager et d’un pourboire généreux qui n’aurait pas été acquis d’une manière fort digne. Dans la pièce, les discussions se sont arrêtées et les quelques personnes présentes se dévisagent discrètement. Déjà les jeux se font. Les liens se tissent. On imagine de qui il faut se méfier et de qui on peut se faire un ami.
- Herr Jezebel… intervient soudain la voix de Ludwig. Voici… mon épouse, Marion van Rosenrot – il désigne d’un geste gracieux la sombre apparition – et sa sœur, Cécile Varens. Quant à ce jeune homme il s’agit de mon fils, Julian.
Poli, le châtelain procède aux salutations d’usage, comme si cela l’ennuyait profondément. Ses traits de marbre n’expriment rien, il dégage cependant à son insu une aura de colère, de frustration, d’envie et de lassitude qui fait frémir.
Elle regarde de nouveau ce cavalier – Siegfried von Herzen. Il semble de fâcheuse humeur. D’un pas léger, elle s’approche de lui et lui adresse un sourire en coin, un peu hautain, glacial.
- Je ne crois pas qu’il y ait au monde personne aussi stupide que vous, murmure-t-elle entre ses dents, presque sans bouger les lèvres.
Il jette sur elle un regard froid, comme si sa seule présence était importune, et esquisse un rictus pour toute réponse.
- Faire… cela… à un messager… comme c’est… comment dit-on déjà… ah, oui…
Elle laisse un instant sa phrase en suspens, comme pour laisser les reproches s’y accumuler.
- Comme c’est divertissant. Et risqué… Quoique la colère de Herr Jezebel ne vous… je ne parviens à me remémorer le mot… effraye guère, j’imagine. - Et vous êtes... ? - Qui pensez-vous que je sois ?
Ton innocent, elle écarquille les yeux comme si elle était étonnée, puis laisse échapper un rire sarcastique. Les sourcils froncés, il s’apprête à répliquer quand un nouveau venu fait irruption dans la pièce. Dans son regard se mêlent tristesse et épanouissement, il semblerait qu’il éprouve bien des sentiments contradictoires. Ses cheveux roux bien coiffés, sa vêture élégante indiquent qu’il appartient à une noblesse décadente. Et ses œillades tristes en direction du châtelain sont plus qu’ambiguës.
Un instant, il paraît hors du monde, il ne voit plus rien que Jezebel qui parle nonchalamment avec un prêtre. Puis il aperçoit les nouveaux venus et les salue avec une courtoisie exagérée et une voix forte. Anglais.
- Hum… Je crois que mon jugement était faussé, glisse-t-elle à Siegfried. - Plaît-il ? rétorque-t-il un peu vivement, comme s’il avait oublié sa présence entre deux paroles. - Vous n’êtes pas l’être le plus stupide au monde. Juste le deuxième.
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Esther von Morgenstern

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Sujet: Re: Acte I : Le Vin Amer Dim 19 Oct - 21:08 |
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Confins de l'Alsace, Demeure de Mademoiselle Esther.
Une, deux, une deux. Je compte avec ennui et sans vivacité aucune le tic tac de mon carillon. Il va bientôt sonner, le culoté, et me déranger dans mon état au combien amorphe, et donc dans cet instant de repos digne de cette maudite flemme qui m'habite. J'attends donc avec hâte cet instant où je vais pouvoir pester, râler, m'énerver, et de fait, agacée, détruir mentalement ce luxueux mobilier qui m'entoure. Je ferme les yeux, laissant cette insupportable torpeur envahir mon corps et paralyser peu à peu chacun de mes sens endormis, ne laissant dans ma conscience que cet infernal bruit, cette répétition de ces aiguilles diaboliques. J'ai la sensation de m'évader dans ce pays des rêves cauchemardesque quand, enfin, c'est la libération. De sa voix grave, résonnant dans tous mes appartements, l'horloge sonne, introduisant de sa mélodie les sept coups. Sept heures du matin. Je n'ai pas dormi, ou si peu. Mais peu importe, mes insomnies ne me gênent plus vraiment à présent, et j'ai appris à somnoler, ou du moins à me reposer en éclairant à la bougie des ouvrages millénaires de ma sombre bibliothèque.
Je me lève, faussement énervée, déambulant comme un chat dans les pièces finement décorées, observant par les fenêtres aux rideaux pourpres les vallées alsaciennes qui s'étendent par délà les plaines et les petites montagnes bien peu enneigées qui me sont visibles. Féline, silencieuse, je me glisse dans le salon, rangeant avec nonchalance le livre que je tenais dans mes mains blanches quelques instants plus tôt. Anthologie de poésie noire. Perspective séduisante d'une lecture sadique ou romantique. Allez savoir.
Poursuivant mes élucubrations psychologiques, je m'en vais secouer les draps de mon lit, défaits, que j'avais bien rémué dans la nuit noire, ne pouvant trouver le sommeil dès que mon carillon démoniaque a, comme tous les jours, sonné les cinq heures du matin. Je manque de trébucher sur un tapis persan couvrant mon parquet vernis d'acajou, et cette fois, je râle pour de bon, et m'éxaspère, seule, contre ce malheureux tapis qui a toujours décoré le sol de ma chambre de ses vives teintes écarlates et dorées. Cela me rappelle le fils Van Kraft tiens. Lui et ses cheveux éclatants d'une teinte sanglante, et ses yeux dont les pupilles reluisent d'un éclat riche de pépites d'or pur. Je soupire, cette pensée me fatigue. Mais j'ai à faire. Quand je ne dors pas, et quand mon carillon bien aimé m'en donne le signal, je l'ordonne, personne ne dort plus. Je réveille donc la maisonnée dans un boucan d'enfer, m'agitant pour demander un bain d'eau chaude, sans admettre une seule seconde que j'ai pu, une nouvelle fois, réveiller les serviteurs dans leur somme. L'un d'eux, Muriel, se précipite pour me préparer un chocolat chaud, alors que Anabelle se dirige d'un pas fatigué mais pourtant dynamique vers la salle de bains. Je m'en vais donc prendre ce chocolat, et, avec ravissement, je me permets d'accompagner le tout d'une orange bien mûre. Quand j'ai terminé, assurée de mon effet.. Réveillant, je marche avec allégresse vers l'immense baignoire à pattes de Lion.
Retirant ma chemise de nuit bleu pâle, j'entre dans ce bain où ma douce Anabelle a eu la délicatesse d'effeuiller des roses, m'entourant de pétales rouges qui envahissent la surface de l'eau, entourant mes jambes et mon corps, parfumant l'air de leur senteur fraîche et sucrée. Je me laisse aller, profitant de l'eau brûlante qui caresse ma peau. Mes cheveux assombris par l'eau dont ils sont imbibés flottent autour de mes épaules décorées de quelques grains de beauté.
C'est alors que Muriel entre, nullement gêné, comme toujours. Ici, si on se respecte, nous n'en sommes pas pour autant pudiques. Surtout qu'un serviteur n'est pas vraiment une menace pour mon corps, surtout ce pauvre Muriel, dont la fidèlité reste toujours à son poste. Je me tourne vers lui, cachée en grande partie par le rouge sombre des pétales de rose.
"-Mademoiselle, vous venez de recevoir un courrier de la part d'un mystérieux messager. Dois-je vous la lire? -Je t'en prie Muriel, fais donc. Que se passe-t-il?"
Je laisse un instant de suspens, sachant qu'il lit cette missive apparue de nulle part pour savoir comment m'en annoncer le sujet. Si toutefois il savait que ce dernier pourrait me mettre dans une colère noire et inommable, il est probable qu'il n'ose m'en dévoiler les secrets. Impatiente et pourtant silencieuse, je le fixe de mes grands yeux de braise, succube en attente de connaître ce message. Mais Muriel sourit, mitigé. Ce n'est donc point une mauvaise nouvelle, pour le moins.
"-Eh bien, Mademoiselle, Vous êtes conviée de la part de Sire Friedrich Van Kraft à une réception qui se déroulera en sa demeure. -Ah. Bien, merci Muriel, tu peux disposer je crois, reviens d'ici quelques instants, je te prie, dans quelques minutes. Que je réfléchisse."
Il s'en va. J'ai eu le temps d'apercevoir le blason qui signe le cachet de la lettre. Cette dernière, posée sur la commode, reste un appel bien particulier. Lucifer en personne a pris le temps d'écrire pour me faire parvenir cette invitation. Je soupire, amusée, me demandant bien exactement ce dont il retourne. Ainsi, je me redresse, volubile et curieuse, cherchant dans mes pensées toutes les solutions possibles et probables pouvant éventuellement répondre à mes questionnements intérieurs. Esther Von Morgenstern, je crois que ton heure à sonné, ou du moins que quelque chose d'important va se produire. Mais à peine aie-je pensé cela, que Muriel entre, paré comme toujours de cette tenue rouge occulte et argenté, que j'aime tant voir sur les gens de ma maison. Il m'annonce Anabelle, laquelle m'aide à sortir et à me préparer, vantant la fragrance fleurie de ma peau, me maquillant et ajustant mes vêtements alors que je cherche chaque phrase de la main du Sire du regard. Je parcours la lettre, inlassablement. Une fois prête, je sors, et demande à Muriel de faire préparer le fiacre et quelques affaires de voyage. Il ne faut point être en retard, et cet étrange courrier arrive à point nommé, et je serais presque en retard de partir plus tard. Secouant ma coiffure élégante, remerciant Anabelle de ses soins, je me dirige vers le salon, pour un nouveau chocolat chaud réfléchi.
Manoir van Kraft, ** août 1884
Je suis partie de fait aux aurores, si toutefois on peut le dire comme ça, avec dans un coin de la tête l'idée que Gabriella était sans doute conviée, elle aussi, et que ce lien ténu que j'entretenais avec elle m'avait permis d'être conviée à cette petite fête. Outre que mon père et le Comte ont toujours été plus ou moins amis, bien entendu.
Dans cette tenue qui m'est si chère, ce haut bleu roi réhaussé de dorures remontant en un col élégant sur ma nuque, de cette robe large aux broderies fleuries, je regarde le paysage défilant de l'intérieur du fiacre, pensant au calvaire de ces chevaux qui ne peuvent encore s'arrêter dans leur course éffrenée. De beaux yearlings blancs, puissants et gracieux, guidés par une jument de caractère, plus noire que noire, cavalant fièrement au sommet de ce petit groupe. Le cuir usé au travail rutile d'un entretien particulier, et le velours de l'intérieur du carosse me permet de ne point trop ressentir les secousses de cette route un peu endommagée.
Caracolant dans un trot jovial, malgré la transpiration moussante qui perle sur leurs poitrails musclés, mes jolis chevaux poursuivent leur trajet, et s'arrêtent ensuite au parvis de la grande demeure des Van Kraft. Je dois avouer que je suis un peu intimidée, moi qui ne suis pas réellement un membre de cette intrigante famille. Rajustant mon chapeau sur mes cheveux bouclés et brillants, soyeux au soleil, je m'approche de l'entrée. Il est là, le jeune fils. Imperturbable, de son éternel sourire figé. Il est comme les statues de l'antiquité, belles mais ennuyées de cette beauté de marbre qu'on leur a donné et confié pour une vie qui semble une éternité. Son salut est presque un automatisme, et, étouffant un rire pour afficher un sourire raffiné, je me contente de répondre poliment.
"-Enchantée, Sire Van Kraft, c'est un plaisir que d'être conviée en votre demeure."
Une vague réponse, un sourire contrit, et je rentre. Il fait chaud, et je retire doucement mon manteau, qui m'est repris par l'un des serviteurs. L'entrée contraste étrangement avec le richement décoré ambiant, qui règne partout ailleurs. Je hausse un sourcil, gloussant psychologiquement dans une pose ridicule, et entre voir les convives. Que le bal commence.
Ah non? C'est pas ça? _________________ Vas-y. Poursuis moi, déteste moi, jusqu'à ce que la mort nous sépare. |
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Jezebel van Kraft

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Âge: 25 ans
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Sujet: Re: Acte I : Le Vin Amer Sam 1 Nov - 15:08 |
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Il m’a fallu un quart-d’heure à peine. Si Père me voyait et qu’il était en état de me sermonner, sans doute me tancerait-il sévèrement. Je sais bien que je déçois toutes ses attentes, mais je m’en fiche, je préfère et de loin la compagnie de mon cheval à celle de cette bande de fourbes, de lâches et d’imbéciles. Nebel, lui, au moins, ne parle pas pour ne rien dire – son silence est délicieusement reposant. Je l’ai trouvé ainsi, allongé dans la paille, la tête reposant sur ses longues jambes ; il m’a accueilli d’un léger souffle, sans bouger. Je me suis assis à côté de lui, dans la paille, en silence. Je me repose contre lui, contre ses muscles puissants et caresse sa crinière, répondant à ses coups de tête par de légers soupirs de lassitude.
J’ai croisé Katje, avant de venir. Elle ne m’a pas adressé un regard, m’ignorant superbement – et Dieu sait qu’elle l’était, superbe. Sa grâce presque vipérine, ses gestes langoureux et ses regards enivrants ne sont pas sans évoquer les femmes de petite vertu et pourtant, elle impressionne… Enfin… j’imagine qu’il me faudrait mieux penser à autre chose. Je murmure quelques paroles à l’oreille de Nebel, des vers que je tiens de Goethe, « Die Braut von Corinth »… « Die Erde kühlt die Liebe nicht ». Je songe à la mort comme à quelque chose de presque amical avec lequel je vis depuis toujours. Pas une amante, pas fascinante, juste présente. Dans la lignée du sang nous sommes suivis par la Faucheuse depuis notre naissance et chacun de nos actes se fait en fonction d’Elle et de ses insatiables désirs.
Je ne peux m’empêcher de repenser à cette tsigane. Maudite soit-elle qui ose insulter ceux de mon sang si froidement ! Probablement trouvera-t-elle cette nuit quelques âmes obscurantistes aveuglées par sa puissance qui lui accorderont le gîte et le couvert en échange de quelque prédiction, au matin ils se retrouveront dépourvus de leurs richesses si maigres fussent-elles. Nebel soupire. Mieux que personne, il sait sentir mes pensées noires, je lui souris. Somme toute il a raison, à quoi bon ressasser des choses aussi inutiles.
Je dépose un baiser sur ses naseaux et me lève, retournant vers le château. J’ai eu le plaisir d’accueillir mon oncle Siegfried, les Van Rosenrot et le Père Franz ; voici qu’une nouvelle calèche s’arrête devant ma demeure. La demoiselle qui en sort m’est inconnue, je la salue du bout des lèvres, priant qu’elle ne remarque l’odeur de cheval dont je suis maintenant imprégné. Polie, elle répond à mon salut avant d’entrer ; je reste un instant sur le perron. Un frisson parcourt mon échine bien que le temps soit fort clément : un regard s’est posé sur moi. Je lève les yeux vers la fenêtre du couloir du premier étage donnant sur la cour pour y trouver Hargreaves, négligemment appuyé, me fixant avec un sourire moqueur. A travers la fenêtre ouverte, il m’interpelle presque joyeusement.
- Vous êtes un fourbe, Jezebel. - Je vous retourne le compliment. - Congédier ce messager pour toute la durée de la réception… vous êtes un homme bien cruel.
Je retiens un rictus méprisant ; s’attendait-il à ce que je le laisse jouer avec mes serviteurs à volonté ? Ils sont mes employés – oserais-je dire « ma propriété » ? – et je suis seul à pouvoir faire d’eux ce que bon me semble. Si la rumeur se répand dans la région qu’un de mes domestiques tient des mœurs débauchés, je deviendrai la risée de tout un chacun, les agissements des serviteurs font bien souvent la réputation des maîtres et je ne tiens pas à être à la merci des imbécillités de Hargreaves. Il n’a probablement pas conscience de tout cela, je ne lui accorde pas tant d’intelligence, mais il sait combien cela m’énerve. Et rien qu’à voir son regard je puis dire que cela l’amuse terriblement.
- Quoi qu’il en soit… Vous voudriez peut-être prendre sa place ? demande-t-il, les yeux brillants.
Je me contente de hausser un sourcil d’un air infiniment dédaigneux avant de rentrer dans ma demeure. En quelques secondes, je troque mes vêtements contre d’autres dépourvus de cette odeur que j’apprécie tant mais que beaucoup qualifient de méphitique ; un instant plus tard je reviens dans le salon, l’air peut-être plus reposé. La tension dans l’air est palpable, Katje s’est tranquillement assise et feuillette un ouvrage, Franz bavarde avec Dorian et la nouvelle arrivante dont je ne connais pas l’identité, mon oncle a disparu – probablement en quête de quelque pitance pour ses appétits incommensurables – et Marion van Rosenrot s’est presque cachée dans un coin obscur, essayant de passer inaperçue. Je m’approche d’elle avec une ébauche de sourire aux lèvres.
- Madame, il semblerait que la compagnie de ces gens ne vous captive guère.
Sous la voilette, je perçois le mouvement rapide de ses yeux qui viennent se poser sur moi presque violemment.
- L’être humain est l’animal le plus fascinant à observer, ne trouvez-vous pas, Herr Jezebel ?
Sa voix est gutturale, je me demande un instant si elle ne s’est pas trompée de mots – sa phrase est tellement étrange, tellement incohérente. Mais non, la française semble tout à fait sûre de ce qu’elle vient de me rétorquer et cela a quelque chose d’intriguant. De follement intriguant.
- Fascinant ? Je le trouve repoussant de cruauté et d’ignominie. - C’est ce qui le rend si captivant. Et vous-mêmes êtes un humain… - Je n’ai jamais rien nié de ce que j’étais, Madame, je vous rassure. - Oh… vraiment ? répond-elle d’un air absent.
Je fronce les sourcils, sans comprendre ce qu’elle veut dire, si tant est que cela ait la moindre importance à mes yeux. Je m’apprête à partir quand je vois, sur les lèvres écarlates de ma tante presque inconnue, se dessiner un sourire des plus mauvais. J’ai comme l’impression que derrière cette française silencieuse se dissimule une femme que je ne saurais comprendre avec mon esprit obtus…
Je ne lui accorde plus la moindre attention et me détourne comme on ôterait son regard d’une chose trop dérangeante pour être contemplée ; mes prunelles sont aussitôt capturées par l’image fourbe et traîtresse de ma belle-mère, dont les orbes moqueuses se sont posées sur moi comme par défi, comme pour me demander si j’allais réussir à mener cette réception et mes projets à bien. Cette femme sait combien ses critiques même les plus implicites me destabilisent – mais cette fois ce sera différent. L’héritage, le trésor, tout ; tout cela sera l’emblème de ma victoire. Non que je désire tout posséder, je ne m’enorgueillirais jamais d’être un envieux ou un avare, il est simplement des parts qui de droit m’appartiennent et je ferais tout pour que nul autre que moi n’y puisse toucher.
Serrant les dents, je m’apprête à aller présenter mes respects à ma belle-mère comme la tradition le veut quand Mülleimer me retient par la manche, un air ennuyé sur le visage. Son front est soucieux depuis tout à l’heure, il me semble que l’épisode de la bohémienne l’a plus marqué que prévu et ses mains tremblent alors qu’il m’explique à voix basse que d’autres tsiganes attendent dans la cuisine. Une femme, deux hommes et une gamine.
Je ne peux empêcher un sourire de s’étirer sur mes lèvres ; la surprise se lit sur le visage de mon valet. Sans doute s’étonne-t-il de cette réaction sereine qui contraste pour le moins avec ma panique précédente, je le comprends, mais la situation est différente. En effet, ces quatre-là sont mes invités, mes invités d’honneur. J’ordonne à Müll de les faire attendre quelques instants, il me reste une dernière chose à faire avant de m’absenter de nouveau ; il incline la tête et s’éloigne. Derrière lui se glisse la longue silhouette de Hargreaves, presque invisible dans sa discrétion féline – diantre, ce dandy sait donc être discret parfois ?…
Avec un soupir, je me dirige vers le Père Franz et l’arrivante inconnue de tout à l’heure ; je salue la jeune femme le plus gracieusement possible après une accolade au prêtre que j’apprécie, sans m’attarder sur lui. J’ai beau y réfléchir, cette demoiselle m’est parfaitement inconnue, pourtant j’aurais cru ne revoir que des visages familiers à cette réception d’une importance capitale pour l’avenir de notre famille. Elle est charmante, sans nul doute, quoiqu’étonnante ; son regard brille d’une lueur dont je connais les éclats sans pouvoir définir la raison de mes frissons à cette vue. Son sourire a quelque chose de moqueur alors qu’elle me salue en retour et se présente. Esther von Morgenstern… Il me semble savoir que son père a trempé dans un scandale quelconque, il y a de cela quelques années, et que depuis sa famille a perdu toute sa gloire passée. Pourtant, sa vêture prouve sans conteste sa richesse et son maintien est le signe d’une noble éducation ; elle est ici sans détoner le moins du monde par rapport à l’assemblée. Quelque chose chez elle m’intrigue… J’ignore royalement Franz et dépose sur la main d’Esther un baiser galant.
- Ma Dame, je ne crois pas avoir déjà eu l’honneur de vous rencontrer. - Il est vrai, Sire et ami, mais me voici devant vous. Vous êtes sans nul doute Jezebel van Kraft, n’est-il pas ?…
J’esquisse un sourire un peu forcé. Quelque chose dans sa voix me déplaît, son regard m’est plus désagréable encore, pourtant il me faut garder avec elle ce ton mielleux des courtisans. Non que je la croie assez niaise pour tomber dans un piège si évident, il s’agit de demi-mots, de lire entre les lignes… Une fois de plus…
- Je suis celui que vous pensez, Ma Dame, et votre humble serviteur. Vos yeux de tant d’éclat ne sauraient laisser qui que ce soit indifférent. - Que de flatteries, voilà qui serait presque inconvenant, rit-elle d’un ton moqueur. Presque, si je n’avais cette impression qu’au fond, il y a quelque chose de sincère en vous, si maigre soit-ce.
Je m’apprête à répliquer lorsqu’une main se pose sur mon épaule, je n’ai pas besoin de me retourner pour reconnaître celle de Hargreaves. Il ne prononce pas un mot et je sens son regard darder sur Esther.
- Seriez-vous jaloux, Hargreaves ? murmuré-je en moquerie. - Jaloux ? Moi ? Voulez-vous que j’énumère les amants que j’ai dans la totalité de l’Europe ?
Il n’a pas pris garde au volume de sa voix et Franz comme Esther ont entendu ses paroles. Le prêtre se signe avant de disparaître avec un soupir, la jeune femme esquisse un sourire amusé… pour ma part je me retrouve très mal à l’aise.
- En quoi cela devrait-il m’intéresser ? grincé-je. Vous en avez même sûrement aux Amériques.
Je me retourne vers Esther, tentant d’ébaucher un sourire.
- Veuillez excuser mon cousin, ma Dame, il est quelque peu… paysan. - Ce n’est rien, Messire, j’aime assez les personnages … champêtres. - Il se trouve qu’il n’est pas « champêtre » mais bien « bucolique »… Enfin…
D’un haussement d’épaule, je me dégage de la prise du dandy et m’éloigne de quelques pas, prenant congé le plus poliment que je le puis sans céder à mon envie brûlante de trancher les mains du dandy pour avoir osé me toucher. Du coin de l’œil, Esther semble me suivre du regard, toujours aussi moqueuse ; pour ma part je n’en ai cure et c’est sans regret que je quitte le salon pour me rendre à l’office où se trouvent les quatre tziganes.
J’adresse un signe à une servante qui acquiesce au passage, au loin une clochette carillonne, signe que le repas s’apprête à commencer. Tous ne sont pas encore arrivés, peu importe, les absents seront simplement en retard.
Au loin, un grondement retentit, violent et tétanisant. L’orage semble proche et tumultueux, obscurcissant les derniers lambeaux de jour de son imposante présence ; l’atmosphère se fait plus lourde encore. Le ciel qui, il y a à peine quelques minutes, était d’une pâleur tranquille, se voile de tourmente… J’ose espérer que nul ne craint l’obscurité.
[Consigne : Pour les invités présents, passez à table ou dédaignez le repas et commencez à vous mettre en quête du trésor en interrogeant les serviteurs ; pour les absents, tâchez d’arriver au plus vite.]
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Dernière édition par Jezebel van Kraft le Sam 31 Jan - 2:40, édité 1 fois
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Nausicaa

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Date d'inscription: 02/11/2008
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Âge: 5 ans
Pseudo usuel: Anja
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Sujet: Re: Acte I : Le Vin Amer Lun 3 Nov - 14:28 |
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Une mélodie, ou plutôt une ritournelle, se fait entendre dans une roulotte très décorée. Les notes flottent dans l'air autour de la plus grande des roulottes. Elle appartient à la belle Alecto, la mystérieuse tsigane. Pourtant ce n'est pas la jeune femme qui joue de la flûte, mais une enfant. Assise en tailleur sur le grand lit, le mouvement de ses doigts est sûr et son souffle ne se tarit pas. Ses cheveux sont emmêlés, et son visage un peu froissé, il est vrai qu'il se fait tard. Dès qu'une fausse note vient troubler l'harmonie de la ritournelle, la fillette fait une pause, puis reprend consciencieusement. Dans une sorte de transe extatique, elle répète et répète encore. Ses doigts semblent connaître d'eux-mêmes leur destination tant l'entraînement est régulier, quotidien. La tête de l'enfant tourne d'un côté, puis de l'autre, au rythme de la musique. Une si jeune enfant qui joue de la flûte aussi bien, peut paraître étrange. Alecto est un excellent professeur, Nausicaa une élève attentive et perfectionniste. Depuis son plus jeune âge, elle joue de cet instrument simple en apparence. Il est comme elle, simple en apparence.
C'est alors que la porte s'ouvre sur une tsigane un peu troublée, elle hésite, puis entre. Tournant le dos à la porte, la petite flûtiste ne prend conscience de sa présence qu'à l'instant où la main se pose sur son crâne, et vient lui caresser les cheveux. Alors, la flûte se tait, et l'enfant prend la parole sur un ton enjoué.
- Bonsoir, Alecto ! J'peux jouer 'Alouette' devant des gens. J'fais pas d'fautes.
Voyant le visage soucieux, peu enclin à écouter les bavardages de l'enfant, elle se tait, en attendant de voir ce qui va se produire. Presque deux minutes s'écoulent, avant que l'adulte ose enfin exprimer ce qu'elle a sur le cœur, et expliquer la situation :
- Demain matin, il faudra se lever tôt. Très tôt. Nous partons pour le manoir des Van Kraft. Comme c'est assez loin, nous n'arriverons qu'à la nuit tombée. Là-bas, il y aura beaucoup de personnes à amuser. Tu devras être irréprochable... Ça veut dire que tu devras être la plus mignonne de toutes les petites filles. Je pense que ça peut être très amusant, et très enrichissant.
Nausicaa semble boire les paroles d'Alecto, et même si elle ne comprend pas tous les mots, elle sait que cette fête compte beaucoup pour la jeune femme. Aimant celle-ci, elle se réjouit d'avance. Par la suite, elle se laisse aller dans les bras fins de la tsigane, et reste calme quand elle lui brosse les cheveux, elle s'endort presque. Pourtant quand il est l'heure de se glisser sous les couvertures, elle se réveille tout à fait, et ne peut plus fermer l'œil. Trop de choses trottent dans sa tête, comme des cheveux dans leur manège au moment de la répétition. Elle imagine le grand manoir, cette bâtisse gigantesque pour elle, et les invités, des gens divers et variés. Peut-être qu'il y aura des enfants, peut-être que les invités la cajoleront, peut-être qu'Alecto sera fière d'elle. De nombreuses espérances lui traversent l'esprit, et son sommeil s'en trouve agité. Elle ne ferme pas l'œil avant de tomber de fatigue. Alors sa respiration se fait plus lente, et ses genoux légèrement remontés vers la poitrine.
Au petit matin, elle a du mal à ouvrir les yeux pour déjeuner avec Alecto. Heureusement, elle se dit qu'elle pourrait dormir toute la journée du voyage. Alors, elle se lève avec difficultés, et se joint la femme qu'elle considère comme une mère. Une couverture sur les genoux, tout à côté de cette mère de substitution, elle grignote sans faim réelle. Un réveil si précoce ne lui a pas ouvert l'appétit. Alecto rejoint les autres, laissant Nausicaa retourner se coucher. Dormant la moitié du temps, elle ne voit pas la journée se passer.
Le soleil est bas, quand elle émerge enfin de cette journée cotonneuse. Elle se dégourdit les jambes en marchant de long en large, et bientôt les chevaux qui tirent la roulotte où elle se trouve s'arrêtent. Sautant de cette maison sur roues, Nausicaa court flatter les flancs des vieilles juments. Bien que le temps soit doux, la sueur couvre leur robe bai. Les mains de la fillette se trouve vite empuanties de l'odeur forte de l'animal. Soudain, une main ferme se pose sur l'épaule de la gamine. Elle se retourne vivement. C'est Alecto qui lui ordonne d'une voix un peu sèche, certainement parce qu'elle n'est pas encore prête :
- Va te laver, t'habiller et te coiffer. Tout est sur la coiffeuse. Je t'attends chez Demetrius. - Oui.
Aussitôt dit, aussitôt fait. En quelques minutes, Nausicaa se lave le visage, les bras et les jambes. Elle brosse vigoureusement ses cheveux châtains mi-longs, et termine sa toilette par une robe blanche et de petites bottines foncées. Elle prend aussi son petit sac de peau où se trouve tout ce dont elle à besoin pour les représentations : ses deux flûtes, quelques feuillets et une petite bourse. Ainsi vêtue, elle se rend à la roulotte de Demetrius.
Trois adultes l'y reçoivent chaudement avec le sourire. Comme aime le dire Cassandre, ils sont tous en 'habit de scène', ce qui fait rire Nausicaa, même si elle ne comprend pas ce qu'il veut dire par-là. Tous trois l'avertissent du rôle qu'elle devra tenir pendant toute la durée de la réception, elle accepte sans rechigner. Ils lui donnent aussi quelques noms pour qu'elle se repère mieux. Après d'autres conseils, ils se remettent en route. Seule, Nausicaa a rejoint la roulotte qu'elle partage avec Alecto. Assise sur le bord du lit, les mains posées sur son sac porté en bandoulière, elle attend sagement leur arrivée au manoir. La forêt qui les entoure ne la rassure pas, un sentiment d'oppression la rend mal à l'aise. Elle ne comprend pas pourquoi, mais ne peut s'empêcher de le ressentir. Quelques minutes plus tard, un quart d'heure peut-être, la roulotte fait halte à nouveau. Avant de descendre, Nausicaa accroche à ses lèvres rosées le plus pur des sourires.
Tous les quatre découvrent les alentours de la demeure, mais ne peuvent s'attarder. Ils sont conduits dans leur quartier : deux pièces qui leur ont été attribuées, l'une pour les hommes, l'autre pour les femmes. Ce sont de minuscules pièces qui ne ressemblent en rien à des chambres, tout au plus à des caves, voire des geôle sans barreau. Un peu effrayée, Nausicaa espère qu'elle pourra retourner dormir dans la roulotte, bien plus familière et accueillante que ces endroits impersonnels et froids. Pourtant, Alecto y installe déjà ses affaires : robes, instruments de musique et autres objets utiles pour ce genre de fête. Elle conseille à sa petite protégée d'aller se présenter aux premiers invités qui semblent déjà impatients de découvrir la suite.
Avant d'entrer en scène, Nausicaa noue un loup blanc sur son visage avec un ruban de même couleur. |
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