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Acte I : Le Vin Amer

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Jezebel van Kraft



Féminin
Age: 16 Date d'inscription: 03/01/2007 Nombre de messages: 1070 Statut: Fils du Comte Âge: 25 ans Pseudo usuel: Ruth

MessageSujet: Re: Acte I : Le Vin Amer Lun 29 Déc - 16:29

Et voilà la grande famille Van Kraft presque au complet, et je dois dire que le paysage est admirable : les femmes ne sont plus que de vulgaires sirènes exhibant leurs charmes – même Gabriella s’adonne à ce jeu qui ne manque tout de même pas d’intérêt – et les hommes m’évoquent quelques chiens grognant pour leur territoire.
En moins intelligents.

Je n’avais aucune envie de venir les rejoindre, j’ai encore moins envie de rester : il paraît qu’il faut être poli et distingué en société, deux choses que je suis radicalement incapable de faire. Quoiqu’on ne puisse guère dire que la politesse étouffe mes invités, ils me paraissent être face-à-face dans une arène. Une arène dans laquelle on a lâché une vingtaine de fauves enragés prêts à s’éventrer les uns les autres, un autre jeu très amusant consistera donc à les observer se déchiqueter mutuellement et avec le sourire.

A la lueur des bougies nos chevelures de feu prennent des teintes diaprées, m’évoquant des lions d’Afrique : Gabriella en tous cas me paraît une panthère, Katje a cette sempiternelle allure de féline languissante, et Hargreaves… Hargreaves est un de ces chats oranges et stupides qu’on croise souvent dans les gouttières. Si je puis me permettre.

Plongé dans mes réflexions acides, je n’ai pas entendu une question de mon parrain, semblerait-il. Il me fixe, l’air d’attendre patiemment que je daigne lui répondre ; un peu gêné, je lui demande de répéter. Je n’aime pas les gens trop curieux, ils ont cette fâcheuse habitude de chercher à savoir exactement ce qu’on désirerait leur cacher. Dans le cas présent, j’aimerais vraiment lui dissimuler l’agacement que sa présence et son insupportable sollicitude me procurent.

- Votre Père n’arrive pas, mon enfant ? Serait-il indisposé ? Je comptais pourtant le voir... Cela fait bien longtemps que nous n’avons pas discuté un brin, lui et moi.

Avec un sourire, il fait signe à un serviteur qui remplit son verre de vin. Les iridescences qui parcourent le liquide pourpre me fascinent un instant, j’en oublie de répondre ; quelques éclats rosés se mêlent au rouge profond de ce grand cru et j’ai l’impression de contempler du sang humain emprisonné dans ce verre de cristal. Merveilleux. Un vin presque noir, très opaque, brillant de quelques éclats de rubis – et cette odeur… cette odeur enivrante me fait presque oublier combien je déteste l’alcool. C’est suave, riche, doux, et pourtant délicieusement trompeur. On dirait un parfum de femme… Le parfum d’une certaine femme. Involontairement, je grince des dents. Si même le vin me fait penser à elle, je crois bien que je n’ai plus qu’une solution, aller m’enfermer dans un monastère jusqu’à la fin de mes jours.

- On m’a dit que ce bon vieux Friedrich serait malade, murmure Franz comme une confidence, sans s’apercevoir de ma fascination. Qu’en est-il ?
- L’excellente santé de Père nous amène à concevoir des projets d’héritage, réponds-je avec un sourire en coin sans lever le nez de son verre captivant, plus glacial que je ne l’aurais souhaité.

Franz se racle la gorge, comme pour effacer mes paroles glaciales, et compose un sourire gentil sur son expression mortifiée – oh, je vous en prie, mon parrain, n’allez pas me faire croire qu’une pique si ridicule vous a réellement blessé, si c’est le cas vous êtes encore plus ennuyeux que vous en avez l’air. D’un trait, il avale son verre de vin, m’arrachant à ma délicieuse contemplation ; je relève la tête vers lui, les lèvres pincées.

- Enfin, quoi qu’il en soit... je passerai voir Friedrich après dîner... on dirait que vous avez fait un bien beau choix ici, mon enfant, ces plats m’ont l’air succulents. De quoi allons-nous régaler nos estomacs ?

D’une voix terne, je lui déroule le menu. Une bonne dizaine de plats, tous copieux, avec des noms alléchants, des allures de mignardises colorées qui plairont à chacun, avec une bouteille de vin pour chaque plat. Ils vont rouler sous la table à la fin de la soirée, mes convives si bien de leur personnes. C’est là tout l’intérêt de ne pas boire soi-même, on peut observer à loisir les autres se ridiculiser et surtout avoir le plaisir, le lendemain, de leur raconter en détail toutes les âneries qu’ils ont pu faire. Je me ferais par exemple un plaisir d’expliquer à Hargreaves qu’il a fini par prendre la virginité de sa fiancée – quoiqu’il s’attaquerait plutôt à une autre proie, si j’en crois ma longue expérience de cet idiot complet… à la réflexion, je préfère encore qu’il soit sobre. En attendant, je constate avec horreur que j’ai oublié de glisser dans mon menu des plats adaptés à mes goûts personnels.

Je sens que je vais devoir retourner en cuisine pour me trouver de quoi manger, cette nuit. Je ne mange pas de poisson et encore moins de viande, je m’abstiens le plus possible de toucher aux oeufs... Et évidemment un menu normal tourne autour de ces denrées. Un sourire ironique se dessine sur mes lèvres à ma propre adresse. Aurais-je été quelque peu tête en l’air ?…

A mes côtés, Gyllian paraît mal à l’aise, un peu nauséeuse sans doute – je la comprends, une telle quantité de plats tous plus abondants les uns que les autres a de quoi rendre malade, d’ailleurs je me demande qui aura le courage de tout avaler. Mon parrain en revanche paraît ravi, il me remercie d’avoir si bon goût en matière de cuisine. En vérité, j’ai passé un temps incalculable sur une question aussi puérile pour pouvoir contenter mes invités. Et le pire c’est que je sais pertinemment qu’à part le gourmet qui me sert de parrain personne ne se souciera de mes efforts, mais quelle importance, cela fera des restes pour mes chiens ou les serviteurs…

- Votre travail m’impressionne, mon garçon, lance Franz d’un air jovial. Vous n’avez pas délaissé vos études pour autant, j’espère ?
- L’étude est une maîtresse exigeante qui réclame une attention constante, lancé-je avec une ombre de sourire.
- Avez-vous fini cette version de latin que je vous avais donnée ? ... La Guerre des Gaules est une oeuvre superbe, ne trouvez-vous pas ?
- Superbe exemple de platitude atroce et de manque total de style, en effet.


Franz en reste ébahi. Sans doute s’attendait-il à m’entendre chanter les louanges de ce texte comme tous les gamins du village à qui il donne cours, mais je ne suis pas de ceux qui mentent pour être appréciés, ou qui recherchent constamment l’approbation de leurs aînés. Dans la plupart des cas, je ne m’embarrasse ni de politesse ni d’hypocrisie.
Surtout avec de vieux prêtres bedonnants un peu trop portés sur l’alcool.

Un serviteur s’approche de moi, demande mon autorisation pour servir le premier plat. Les tsiganes sont entrés dans la salle avec une ponctualité redoutable, une petite fille au visage dissimulé derrière un loup blanc entonne une mélodie aigrelette à la flûte. L’autre femme se tord et se déhanche sur chaque note, elle m’évoque les longs serpents gracieux qui hantent les déserts... Elle parvient à captiver mon regard l’espace d’un instant, plus ardemment que ne l’a fait le vin. Sa sensualité subtile m’en évoque une autre, plus abjecte, plus vulgaire, et pourtant...

Mes yeux se rivent à la courbe de ses hanches, je me surprends imaginant ma main qui les parcourt, mes doigts se crispent sur ma jambe. La douleur qui me prend alors efface la moindre ombre de désir.

Je me détache de la gitane à contrecoeur et laisse mon regard courir le long de la tablée. Quelques-uns regardent la danseuse avec intérêt, cette... Marion notamment la fixe, un petit sourire aux lèvres. J’aimerais savoir ce qu’est son regard, sous la voilette sombre, quelle expression il arbore. Le fait de ne pas voir son visage m’irrite considérablement – elle est fausse, menteuse, trompeuse, une Femelle dans toute sa splendeur. Elle échange quelques mots avec mon oncle d’un air moqueur. Je me suis toujours méfié de qui s’approchait trop d’un monstre comme lui.

Mon parrain a repris ses élucubrations, je ne lui accorde plus la moindre attention. Ses mots m’effleurent à peine, comme une vague qui touche le sable avant de refluer ; il me parle de langues étrangères, de voyages. Je crois qu’il tente de me convaincre de partir en Inde, pour justifier mon apprentissage de l’hindoustani – peu concluant malgré des heures passées sur des versions insipides, mon don pour les langues demeure relativement restreint. De quoi se mêle-t-il encore… A part moi-même j’esquisse un sourire amer : jamais je ne quitterai cette demeure, quoi qu’ait pu dire cette vieille tsigane. Quoique puisse désirer Hargreaves.

Malgré moi mon regard se dirige vers lui. Il n’ose pas trop importuner ce jeune peintre qu’il a attiré à ses côtés, la proximité de sa fiancée semble le retenir : sans doute est-il en train de jauger ses réactions, sa perspicacité. C’est la première fois que je vois cette jeune femme. Elle n’est pas laide, pas jolie non plus, et un peu idiote probablement. La pauvre enfant n’a rien à faire ici, tout ce qu’elle désire est cet homme qui se donne à tous, sauf ceux qui le veulent. L’héritage ne l’intéresse pas. Ce n’est qu’une petite caqueteuse toujours en quête de ragots, innocente malgré tout, un peu sotte, un peu superficielle. Je l’aime bien. Ou disons plutôt que j’ai pitié d’elle.

Mon parrain me regarde d’un air interrogateur. Il veut savoir si je compte voyager, n’est-ce pas... Il veut savoir si j’irai découvrir le monde, moi qui ne suis jamais allé au-delà des clôtures qui entourent notre parc et qui serais probablement effrayé dans la moindre petite auberge de campagne où je croiserais des inconnus. J’esquisse un sourire, n’osant m’imaginer en voyage, ni imaginer le ridicule que je pourrais avoir.

- Non, je ne voyagerai pas, Franz. Je ne quitterai jamais cet endroit... Vous le savez.

Comme s’il m’avait entendu, Hargreaves se retourne vers moi, l’air infiniment triste. Il a l’ouïe très fine... pour avoir perçu mes paroles de là où il se trouve dans ce brouhaha de conversations plus ou moins amicales. Je hausse un sourcil hautain à son adresse. S’il croit que son regard de chien battu a quelque intérêt à mes yeux, il se trompe, son abjecte absurdité me laisse totalement de marbre.

Quelques serviteurs interviennent afin de fermer les lourds rideaux de velours rouge devant les portes-fenêtres de la pièce ; au-dehors l’orage gronde de plus en plus violemment dans la nuit. Je frissonne alors qu’un éclair violent zèbre le ciel, le parsemant de lueurs satinées, je cherche en vain la lueur de la lune. Il me semble qu’elle a choisi de se retirer, ce soir, comme pour se voiler la face devant nos décadences et nos pirouettes mesquines – comme je la comprends. Seuls Fraulein Dokins et mon parrain semblent de bonne humeur, en total décalage avec l’attitude d’autres personnes… On dirait deux marguerites dans un champ de chardons.

Quoique Dokins serait plutôt de celles qui effeuillent deux douzaines de marguerites pour savoir si Hargreaves l’aime…

Je joue avec mes couverts, le menton appuyé sur le poing et le coude sur la table, attitude qui ne manque pas de choquer Franz et sans doute mon oncle Ludwig, qui semble peu à son aise dans un milieu comme le nôtre – quoi d’étonnant, de la part d’un homme pieux et poli propulsé dans un monde où personne ne se donne la peine de respecter les convenances. La noblesse n’utilise aucun des artifices qu’on lui prête dès lors qu’elle se réunit sans l’œil du spectateur, au contraire elle se présente bien plus vulgaire qu’on ne le croit. Mais cela, des parvenus comme mon oncle Siegfried, des imbéciles comme Hargreaves ou des pauvres naïves comme Fraulein Dokins ne sauraient le comprendre… ils se croient sans doute le fleuron de la société.
C’est très amusant.

En attendant, je reste imperméable aux reproches de mon parrain qui semble un brin irrité et à ceux de ma sœur qui tente à voix basse de relancer le sujet de l’héritage. Elle saura tout en temps voulu, qu’a-t-elle besoin de fanfaronner dès à présent ? Tout ce qu’elle peut obtenir est ma colère, présentement, son arrivée m’a passablement irrité. Non que je lui en veuille de quoi que ce soit, bien au contraire, mais son incompréhension de tout ce qui se déroule autour de nous m’exaspère profondément. Elle n’a même pas remarqué que la famille de Mère était présente.

Les Rosenrot ne semblent pas très à l’aise – sauf cette Marion qui me paraît tout aussi vulgaire qu’oncle Siegfried, de toute façon. Ils doivent sans doute sentir que leur présence n’est que le fruit de la bienséance, ils ne sont pas les bienvenus ici et le souvenir de la belle Amalberga est proscrit : c’est une part de son existence que Père désirerait sans doute oublier ainsi que ses conséquences. Quand je nous regarde, Gyll et moi, j’ai tendance à le comprendre : nous formons une belle paire de monstres dépourvus de sentiments, quoiqu’elle s’en tire sans doute un peu mieux que moi.

La pluie crépite contre les fenêtres et un vent léger s’engouffre par chacun des interstices, faisant frémir la flamme des milliers de bougies qui nous éclairent ; le lustre de cristal tremble légèrement au-dessus de nos têtes. Le feu qui brûle dans l’âtre de marbre ne parvient plus à me réchauffer, quelque chose m’inquiète sans que je puisse définir exactement d’où cela provient. Je reprends une attitude plus correcte alors que les serviteurs me servent un verre de vin – je réagis trop tard pour les en empêcher – et une portion de ce fameux « millefeuille ». Il va s’agir maintenant de trouver le chat pour réussir à lui faire avaler cette horreur en toute discrétion…

J’avale une gorgée d’alcool, ma gorge s’enflamme. Je consulte d’un œil distrait ma montre à gousset, nous approchons des dix-neuf heures trente, heure à laquelle le notaire aurait déjà dû arriver – il est censé prendre place avec nous pour discuter du testament. Sans doute l’orage l’aura-t-il retardé… En attendant me voilà quelque peu ennuyé, s’il ne se presse pas je ne pourrai mettre fin rapidement à cette réception absurde. A l’autre bout de la table, Katje aussi semble s’impatienter mais pour une raison toute autre, elle attend probablement Ada, ma cousine et protégée, probablement pour lui inculquer comment être une parfaite peste à son image. Maudite pluie, maudits nuages, maudite nuit…

Soudain, alors que j’avale une seconde gorgée de vin, les portes de la salle à manger s’ouvrent en grand, laissant passer une Hildegarde échevelée suivie par la discrète Cordélia, tentant de la rassurer. Hildie se précipite vers moi, le visage blafard, et bredouille un instant, je me lève comme pour l’inviter à parler. A la table le silence s’est fait, son arrivée en trombe nous a tous surpris, moi le premier. Blafard, je la presse de s’expliquer d’un ton enroué.

Enfin elle parvient à articuler quelques mots d’une voix étranglée :

- Herr Jezebel… votre Père… il est… Il est mort !

Mes doigts se resserrent autour de mon verre à l’en briser, les fragments s’enfoncent dans ma chair, le liquide glacé s’écoule sur ma peau.
Dans ma gorge, le vin a soudain un goût amer.

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