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Acte II : Vitriol Romain

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Jezebel van Kraft



Féminin
Age: 16 Date d'inscription: 03/01/2007 Nombre de messages: 1070 Statut: Fils du Comte Âge: 25 ans Pseudo usuel: Ruth

MessageSujet: Acte II : Vitriol Romain Lun 29 Déc - 22:19

Père… mort. Malgré son état lamentable, je n’osais croire jusqu’à présent qu’une chose pareille pouvait arriver – et pourtant Hildegarde n’aurait aucune raison de me mentir. A moitié effondrée entre les bras de l’infirmière, Cordélia, elle bredouille qu’au moment d’aller chercher Père afin de savoir s’il pouvait ou non rejoindre la réception, elle l’a trouvé étendu sur son lit, du sang sur sa gorge. Sous le choc, je ne parviens pas à répondre.

Mon Père… mort. Père. Mon Père qui me paraissait invincible jusque-là, mon Père incroyablement mauvais, presque trop pour mourir. Non… Ce n’est pas possible. J’ai l’impression de revivre le cauchemar de la mort de Mère. C’est pareil. Exactement pareil.

Blanc comme un linge, je tends une main à Hildegarde, tant pour la rassurer que pour me retenir à quelque chose. Au lieu de cela, c’est Cordélia qui saisit mes doigts et me soutient. Hargreaves et quelques autres se sont levés, comprenant à retardement ce qu’il se passe. Reprenant peu à peu mes esprits, je hasarde un regard vers Gyllian – elle a levé les yeux vers moi, me fixe, blême, comme si elle savait ce que cette nouvelle impliquait. Elle a sans doute compris, elle aussi : une gorge qui saigne… Notre Père…

Je frissonne violemment, assailli de soupçons que je ne pourrai confirmer que si je vais voir le corps, c’est la seule option qui s’offre à moi. Dans un soupir, j’ordonne à Hildegarde de me suivre jusque dans les appartements de Père, avant de me remémorer mes devoirs envers mes invités. Je me tourne vers eux et, tentant de faire bonne figure, je lance :

- Les circonstances m’empêchent malheureusement de respecter mon devoir d’hôte et d’honorer avec vous ce repas. J’ose croire que vous me pardonnerez si je vous quitte pour me rendre au chevet de mon père…
- Jezebel…
intervient Hargreaves, esquissant un geste pour saisir ma main – qu’il arrête à temps, heureusement pour lui. Puis-je… Pouvons-nous venir ?
- Mon Frère, je tiens pour ma part à voir ce qu’il en est, et chacun ici en a le droit.


La voix de Gyllian est curieusement sombre, ses yeux d’or brillent d’une lueur des plus étranges qui m’arrache un frisson – seigneur… j’ai l’impression de voir dans un miroir le reflet de ma folie. Se levant, elle déclame d’un ton presque nonchalant :

- Je ne connais aucune mort naturelle induisant de se retrouver avec du sang sur la gorge.

Elle l’a dit. Je grimace, sans répondre, et me dirige vers les appartements de Père dans lesquels je n’ai jamais eu le droit d’entrer ; je découvre une suite d’immenses pièces sombres, dont la décoration est à dominante verte, plutôt angoissantes. Je sens une ambiance désagréable dans ces chambres et antichambres, mais ce n’est sans doute que mes propres inquiétudes irrationnelles face à sa mort et sa personne… Même mort, cet homme me terrifie.

Il gît là, muet à jamais, paisible dans son sommeil – son sommeil de mort. Si son teint n’avait pas semblé si blafard, si le sang n’avait pas couvert sa chemise éclatante, j’aurais pu le croire endormi – un instant il me paraît avoir retrouvé toute sa superbe de jadis. Ce pli hautain sur sa lèvre inférieure, cette façon dont ses yeux sont fermés, ses mains croisées, c’est…

Je saisis la main de Gyllian, discrètement, et la serre entre mes doigts – sans doute ne comprendra-t-elle pas un tel geste. Elle n’a jamais compris, je crois, les sentiments qui me relient à mon père, pas plus que son obstination à chercher notre malheur. Tant mieux au fond, il vaut mieux qu’elle le croie plein de haine à notre égard, et qu’elle puisse lui en vouloir de cette haine, plutôt que de savoir ce que je sais… Cette abomination-là.

Je n’arrive pas à me débarrasser de ce goût amer…

Lâchant ma sœur, je m’approche doucement du lit et caresse les cheveux du cadavre : ils sont fins comme des fils de soie, argentés, brillants, et couverts de ce sang gluant. Ils ressemblent à ce qu’ils ont certainement été jadis, lorsqu’il étincelait dans sa jeunesse et que sa chevelure avait la même teinte purpurine que la mienne. J’en frémis de dégoût – pour lui et pour moi. Je cherche sur sa gorge quelque trace de ce qui s’est produit – enfin je trouve ce que je cherchais. Un rire sourd s’échappe de mes lèvres. Oh… c’est si grossier… si mesquin… si facile !

- Il a été tué.
- J’ai vu une silhouette, Mein Herr,
souffle Cordélia en posant sa main sur mon bras. J’ai cru que c’était vous qui veniez visiter votre père avant le dîner, je ne me suis pas inquiétée, c’est seulement maintenant que nous l’avons découvert.
- Appelez Mülleimer et … Léandre. Je veux savoir quelque chose.


Le silence règne, les autres invités m’ont suivi, semblerait-il. Je frissonne sans interruption depuis tout à l’heure, le vin coule sur ma main, à la fois glacial et brûlant comme de l’acide, mais il ne me vient pas à l’esprit de l’essuyer. Je suis fixé sur ce cadavre.

J’ai le vertige…

La colère remonte, une fois de plus, plus violente que contre mon indiscret parrain. Il n’a pas le droit de mourir. Pas maintenant, pas comme ça, pas sans rien dire… Mes lèvres forment ces mots sans que je m’en rende compte, je murmure en boucle ma litanie sidérée. C’est totalement impossible – ce n’est pas normal – ce n’est pas logique – ce n’est pas ainsi que ça devrait être. Je chancelle. Il ne faut surtout pas montrer ce bouillonnement, cette émotion trop forte. Fermant les yeux, je ravale ma rage, mon incompréhension, je me force à rester droit – avant de me rendre compte que quelqu’un me retient déjà pour m’empêcher de tomber. Je n’ai qu’à voir la main qui soutient mon épaule pour deviner de qui il s’agit.

- Herr Jezebel, Léandre et Müll sont là…

Sans me retourner vers eux ni vers Hildegarde, je lâche :

- Avez-vous vu qui que ce soit, en-dehors des autres serviteurs, de nos invités et moi-même entrer ou sortir de cette demeure ?
- … Non, Mein Herr ...
- Quel dommage... et ô combien prévisible.


Je me retourne vers mes invités, serrant les poings à m’en faire blanchir les articulations – je veux oublier ce cadavre à mes côtés, je veux oublier cette douleur-là, maintenant. Mes lèvres dessinent un rictus mauvais.

- Père a été assassiné. Et, surprenant, n’est-ce pas, l’assassin est l’un d’entre vous…
- D’entre « nous », mon neveu ?
raille Siegfried. Vous vous excluez d’une si belle équation où vous avez une place toute trouvée ?
- Quelle raison aurais-je de tuer mon père ?
- Vous n’avez jamais eu de bonnes relations… D’autre part vous êtes le mieux placé pour recevoir l’héritage, il est avantageux pour vous d’éliminer votre père avant qu’il ne désigne quelqu’un à votre place. Enfin, vous avez quitté la réception pendant un long laps de temps.


Un sourire moqueur me vient – malgré la situation, je ne peux m’en empêcher. Ma main saisit les doigts rigides de mon père, je ne songe pas à me dégager des mains de Hargreaves qui me retiennent toujours… Je serais coupable de meurtre… moi ?

- Votre raisonnement ne tient pas plus debout que moi, mon oncle. Je n’aurais pas monté toute cette mascarade, contrairement à certains ce que je fais est toujours net et sans bavures, si je devais tuer mon père nul n’en aurait la moindre idée et je ne l’assassinerai pas de manière aussi absurde.

Je dévoile la gorge de Friedrich, tirant sur sa chemise, exhibant deux trous baignés de sang dans sa chair. Une mise en scène pour le moins amusante, l’assassin a voulu imiter les vampires des romans populaires. Un haut-le-corps me prend soudain, je dois me raccrocher à Hargreaves, il me faut un effort de volonté incroyable pour demeurer calme, sans pleurer. Bon sang, je suis fils de comte, peut-être comte moi-même désormais, je n’ai pas à pleurer comme une donzelle !

- De plus je suis sorti voir mon cheval, Hargreaves m’a vu et peut témoigner.

Il acquiesce… mais paraît songeur. Douterait-il de moi ?… lui ? Lui qui a tant désiré – je le sais – la mort de mon père, lui qui promettait si ardemment de me « sauver » ?
… Lui qui …
Je secoue la tête, je n’ai aucun droit de suspecter qui que ce soit. Un frisson parcourt mon échine, je me détache de Hargreaves et me laisse tomber sur le lit, à côté du corps – je préfère ça au contact de cet homme.

- J’ai toutes les raisons de croire qu’il s’agit de l’un d’entre vous… Mes serviteurs savent… ce qui les attend s’ils se font attraper, eux.

Mülleimer et Hildegarde se regardent d’un air gêné, peu rassuré, blêmissant à vue d’œil. Je caresse machinalement la chevelure de Père – je me ferai un plaisir de leur faire payer. Je serai absolument ravi même… de leur montrer certains petits jeux qui m’ont toujours fasciné. De nouveau je regarde ma montre à gousset, il est dix-neuf heures quarante. Dix minutes seulement se sont écoulées… J’aurais cru que plusieurs siècles étaient passés, déjà. Un nouveau frisson me parcourt, je détourne la tête pour surprendre à point nommé un regard équivoque de Marion en direction de Ludwig. Qu’est-ce que…

Quelle importance après tout… J’ai d’autres soucis.

- Voilà donc une raison de vous parler de l’héritage, grincé-je. J’ai contacté récemment le notaire qui doit nous rejoindre avec le texte exact du testament de Père, je suis l’exécuteur testamentaire… Il est d’ailleurs très inquiétant qu’il ne soit pas encore là.

L’orage qui gronde semble vouloir me donner tort, m’assurer que n’importe qui aurait été coincé chez lui par une pluie aussi diluvienne. Oui, sans nul doute… C’est sans doute cela.

- Herr Jezebel, lance soudain la voix d’un serviteur, tenant une lettre à la main. Un messager de la ville vient de porter cela pour vous.

Intrigué, je déplie la missive.
Lorsque je prends conscience de son contenu, elle me tombe des mains, révélant à chacun un message tracé à l’encre brune en pattes de mouche et doté d’un post-scriptum plus illisible encore.

Nous avons le regret de vous faire part du décès du regretté Maître Balghaur, notaire du village, dans la journée du 30 avril.
P.S. : Il semblerait que Maître Balghaur ait été assassiné sauvagement, comme dévoré par une bête sauvage. Soyez sur vos gardes, Herr van Kraft.



Consignes : l'orage empêche désormais toute allée et venue hors du manoir, vous êtes coincés à l'intérieur de la demeure, avec un cadavre et un notaire dévoré par les bêtes. Jezebel jure son innocence, mais au fond il est tout aussi suspect que chacun d'entre vous, n'importe qui aurait pu agir en utilisant son retard à la réception comme un prétexte... Il est donc évidemment hors de question de donner le bal, certains peuvent choisir de mener l'enquête (pour savoir qui est l'assassin et peut-être éviter de mourir soi-même, car un tueur a tout intérêt à éliminer ceux qui sont prioritaires sur lui dans la liste de l'héritage ou pour trouver le trésor caché dans les murs de la demeure sous un fallacieux prétexte). D'autres pourront préférer se retrouver au calme...
Dans tous les cas... je vous souhaite bonne chance.

_________________


Dernière édition par Jezebel van Kraft le Sam 31 Jan - 2:47, édité 3 fois
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Léandre Holingren



Masculin
Age: 28 Date d'inscription: 01/01/2009 Nombre de messages: 75 Statut: Majordome du manoir. Âge: 25 ans Pseudo usuel: Twilight

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Jeu 1 Jan - 20:51

La soirée commençait presque bien pourtant. Les invités s’étaient tous présentés et semblaient décidés à se parler civilement. Pourtant ce n’était certainement pas une chose simple étant donné le nombre de rancœurs qui subsistaient derrière les mots parfois aimables. Il est incroyablement intéressant de sentir la tension augmenter dès qu’une parole est prononcée. Cependant, je n’ai pas eu la possibilité d’écouter entièrement toutes les conversations, cela aurait été mal avisé et surtout mal venu de ma part. Herr van Kraft ne l’aurait de plus pas laissé passé et je ne veux point le décevoir, après tout, pour le moment il est le seul à réellement diriger le manoir.

Par contre, lorsque les portes de la grande salle se sont ouvertes à la volée, j’étais proche de la pièce. Il n’est pas étonnant que j’aie été là, proche et près à servir le fils de mon Maître. Mon Maître, quel terme frustre et impossible. Je n’ai pas de Maître, c’est mon employeur, celui qui me paie, mais certainement pas mon Maître. J’ai donc entendu la brave Hildegarde prononcer les mots funestes et je me suis immédiatement dirigé vers les cuisines.

Arrivé là, j’ai ordonné rapidement aux domestiques de suspendre le service, je me suis douté que l’affaire ne serait pas rapidement réglée et il fallait bien que les plats soient chauds. Herr van Kraft a fait préparer tellement de plats que je ne sais si nous n’auront pas la possibilité de goûter ces mets délicats. Cela serait donc totalement stupide et inconséquent de ma part de laisser brûler de tels délices. Les domestiques et les commis me regardent avec une lueur d’incompréhension et je me refuse de leur expliquer la mort de l’homme qui les a employés. Après tout ce n’est pas mon rôle et quelqu’un d’autre s’en chargera sans aucun mal. Les rumeurs semblent voyager à un tel rythme que je me demande s’il est bien nécessaire de les informer de quoi que ce soit.

J’indique à un commis d’aller dans la grande salle pour vérifier la pièce et pour surveiller les bohémiens. Ils n’ont pas l’air particulièrement voleur, mais on ne sait jamais et je refuse que quoi que ce soit d’autre que le Comte disparaisse ce soir. Je souris ironiquement en ayant cette pensée.

Je regarde l’horloge de la cuisine et sourit en entendant la porte s’ouvrir. Je n’ai qu’à me retourner pour voir ma sœur, Cordélia, l’air plutôt calme et décidé. Je la regarde un instant avant de m’avancer vers elle et de lui parler.

- Je pense qu’en effet ma présence est nécessaire. Il a demandé à voir Müll également je suppose ?

Rien que ses yeux parlent pour elle, je sais immédiatement que j’ai raison et que la présence d’un simple page est nécessaire pour confirmer mes dires. Il ne m’aime pas ce nouvel employeur, mais il a besoin de moi au moins jusqu’à la fin de cette réunion familiale et je ne compte pas partir aussi simplement qu’il pourrait le croire. Un page, un simple objet pour l’homme j’en suis certain, une chose qui fait partie des meubles tout comme nous tous les domestiques. Nous n’avons à ses yeux que l’intérêt d’une fonction et s’il avait pu choisir son majordome je pense qu’il aurait préféré son pot de chambre à moi.

Mais encore une fois, il n’a pas le choix, je lui suis nécessaire pour le moment. Je suis ma sœur dans les couloirs pour aboutir à un lieu que je n’ai vu qu’une fois depuis mon arrivée, les appartements du Comte. Il pourrait être et paraître étonnant que je ne les connaisse pas plus que cela, mais je ne suis pas le serviteur personnel de l’homme et ma sœur s’en occupait presque à temps plein. Donc ce n’était pas la peine que je le rencontre plus avant.

La seule et unique fois que je suis entré dans ce lieu où la lumière ne semble pas avoir droit de cité, c’était pour me faire engager. Et depuis je ne suis jamais retourné là-bas. Müll nous a rejoints et ma sœur nous précède dans les couloirs. Je ne peux pas lui parler librement, j’aimerais pourtant savoir exactement ce qui s’est passé et ne pas arriver ainsi sans informations. Mais l’enfant pâle à mes côtés m’empêche de parler. Je ne lui fais pas confiance et je crois que c’est réciproque. Mais comment faire confiance à cet enfant ? Le nouveau comte semble y parvenir, comme quoi, je ne suis pas du tout proche de l’homme.

En pénétrant dans la pièce, je suis assailli par la vue de la famille, le groupe présent est important, trop peut-être et le corps m’est dissimulé. Alors que Cordélia se fraye un passage au sein de la nuée, je les observe tous. Ils semblent des mouchent attirées par la mort et le sang. Le cadavre les attire autant qu’il les révulse. Pauvres nobliaux, certains risquent de tourner de l’œil en voyant de si près le sang et la mort !

Le comte s’adresse à nous sans se retourner, et nous interroge sur les allées et venues. Je ne suis même pas étonné d’entendre Müll répondre d’un ton affirmatif qu’il n’a vu personne. Ce gosse n’a pas tord en plus si les serviteurs avaient vu quelqu’un ils m’en auraient informé. Du moins je l’espère fortement pour eux. Quand au savoir de Müll, cela s’explique par ses regards et sa manie de s’informer de tout ce qui se passe au manoir. Je suis le seul à, réellement, avoir besoin de tout savoir. Tout autre domestique n’en a pas l’usage, mais ce gosse horripilant n’a pas la même philosophie que moi.

Le comte se satisfait de la réponse donnée et continue à parler. Quelle belle assurance alors qu’il parle de l’assassin de son propre père, je ne sais pas si je pourrais en faire autant en découvrant le cadavre. Mais il a raison sur un point, pourquoi tuer quelqu’un d’une manière aussi macabre alors qu’il avait la possibilité de le faire plus sournoisement ? J’aime le nœud d’intrigues qui commence à se nouer et je crois que finalement, il est fort probable que d’autres choses disparaissent durant la nuit.

Et voila que les alibis commencent à se monter. Il me semble déjà possible que certains soient coupables et une recherche du meurtrier pourrait presque s’avérer payante, mais particulièrement dangereuse. Je me demande si quelqu’un tentera d’en savoir plus rapidement. En tout cas, je m’approche légèrement lorsqu’il montre la blessure. Très intéressante cette manière de tuer et très primitive également. Je jette un regard vers ma sœur. Je ne sais pas trop comment elle va réagir une fois que la situation sera un peu détendue. Je pose rapidement une main sur son bras et je serre dans un geste qu’elle ne pourrait manquer de reconnaître, un geste plein d’affection et de réconfort.

Et voici que l’homme qui va devenir mon Maître, dieu que ce mot est laid, nous met en dehors des soupçons par un argument tout ce qu’il y a de plus fallacieux. Il faut être comme le gosse ou elle pour être aussi impressionnable. Oui, elle, je ne vois pas pourquoi je lui ferais l’honneur de penser à elle par son prénom ou son grade. Quoi que, une intendante aussi servile, cela est risible. Mais je ne me la mettrais pas à dos pour autant, rester gentil et aimable avec elle est la moindre des choses.

Ces deux là ont une peur bleue de ce que pourrait leur faire le châtelain. C’est très intéressant à voir et à savoir, sans compter que leur réaction est tellement visible sur leurs visages qu’il est impossible de les croire trompeurs. Les autres ont certainement dû constater leur peur et moi aussi je me dois de réagir en baissant le regard. Pourtant ce n’est pas dans mes habitudes de rester si soumis alors que la situation nécessiterait plus d’action. Mais ce n’est pas mon père qui a été assassiné et effectivement le choc est peut-être important pour le nouveau comte.

Je me sens presque en dehors de la scène quand l’héritage arrive dans la conversation. Ainsi l’exécuteur testamentaire est le nouveau comte, cela parait si évident que je me demande pourquoi il en parle. Je reste là pour entendre d’éventuels ordres et de les voir s’apprêter à se déchirer alors que le vieil homme est mort en est délectable. Et les fait évoluer dans mon esprit, une promotion exaltante pour eux alors que les mouches deviennent des charognards. Je sais déjà qui qualifier de vautour et qui de hyène, certains ne restant que des mouches ou des fourmis attirées par la lumière et l’appât du gain.

Il faut cependant croire que la chance n’est pas du côté du comte puisqu’il est interrompu par un serviteur. Le garçon reçoit de ma part un regard noir et semble comprendre qu’il aurait dû s’annoncer plus franchement. Mais la lettre se doit d’être importante car elle glisse sur le sol. Je sais que Müll va la redonner à son Maître donc je ne bouge pas. Je reste à ma place, lisant les lignes et sentant les coins de ma bouche se relever presque imperceptiblement.

Je comprends que quelqu’un ne veut pas que cet héritage soit rendu public et qu’il cherche un moyen de troubler l’ordre naturel des choses. Le pire est que cela peut-être n’importe lequel des invités, tous ont une possibilité de devenir les héritiers de la fortune. Et même nous, pauvres domestiques pourrions être tentés. Enfin, pas tous, à voir la tête du gosse, lui n’en a pas du tout l’envie, il est si pâle et si risible que je dois faire appel à tout mon sang froid pour ne pas me moquer ouvertement de lui.

Je laisse passer quelques secondes et prend pour la première fois la parole. Certains vont me trouver sans gène et sans aucune pudeur pour ce moment qui pourrait s’apparenter à du recueillement, mais je sais qu’il faut battre le fer pendant qu’il est chaud.

- Monsieur le comte, peut-être serait-il préférable de continuer cette conversation hors de ce lieu de recueillement ?

Je m’interromps en me reculant et en me fendant d’une révérence bien trop prononcée pour ne pas être provocante et sur une grimace de peur, je poursuis.

- Veuillez pardonner mon impertinence, je n’ai pas à décider pour vous. Cependant, quand dois-je faire servir le repas ?

Je me délecte des expressions outrées passant sur les visages et je suis ravi de voir que tant d’entre eux finalement parviennent sans mal à ne pas blêmir. Ils sont tous bel et bien des charognards se repaissant de la mort de l’homme et aimant le sang. Cette famille a réellement tout pour ne pas paraitre ennuyeuse à mourir, oh suis-je sot ! La mort est certainement la seule chose possible chez eux.

Le comte, lui, me regarde comme si j’étais un insecte répugnant et je pourrais presque blêmir à mon tour comme le gosse. Mais mon teint est suffisamment pâle avec la poudre sur mon visage pour que rien ne paraisse. Et de le voir ainsi réagir est excessivement jouissif surtout qu’il ne peur pas me chasser, pas encore. Sa réponse ne tarde pas.

- Sors immédiatement !

Très bien milord, comme vous le voudrez, je n’ai pas besoin de rester pour savoir ce qui va se passer. Et les rumeurs doivent déjà avoir fait le tour du manoir, sans compter que, j’ai faim et il semble qu’il y aura plus de restes encore que prévu. Ce serait dommage de gâcher ces mets délicats, vraiment dommage.

Je m’incline un instant avant de sortir dans un mouvement rapide, la grande salle m’attends et de passer la soirée en tête à tête avec un mort ne m’enchantait guère, comme quoi, même s’il n’est pas d’accord avec moi, le comte a tout de même parfois des qualités.
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Katje van Kraft



Féminin
Age: Date d'inscription: 25/08/2008 Nombre de messages: 90 Statut: Epouse du Comte Âge: 35 ans Pseudo usuel: Idril

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Ven 2 Jan - 16:59

Les conversations s’enchaînaient autour de la table des Van Kraft, les langues finissant par se délier, sans doute grâce aux effets bénéfiques du délicieux vin servi par les domestiques. Mais Katje semblait distraite, comme absorbée par ses pensées. Les propos de son voisin qu’elle trouvait pourtant charmant n’y faisaient rien ; la Comtesse s’ennuyait et le siège vide réservé à la jeune Ada Silke von Ruthven y était sans doute pour quelque chose. Comme pour passer le temps, elle porta à nouveau à ses lèvres son verre rempli du breuvage aux teintes pourpres et aux saveurs délicates. Elle n’eut guère le loisir de se délecter de l’arôme subtil de la boisson, surprise par le fracas qui se produisit : les portes de la salle à manger s’ouvrirent à la volée pour laisser pénétrer la chambrière Hildegarde affolée, le visage baigné de larmes et suivie par Cordélia, l’infirmière attitrée du Comte, toute aussi blême que la domestique, mais un brin plus calme. Un silence oppressant régnait désormais dans la grande pièce, les yeux des convives tous braqués dans la direction de Jezebel qui s’était levé pour sommer la camériste de parler. D’une voix étranglée, Hildegarde bredouilla quelques mots. Katje qui s’était levée précipitamment lâcha son verre qui se brisa à terre, répandant son contenu rougeoyant sur le carrelage de la grande salle. La Comtesse réprima un hoquet de surprise, alors que son teint prenait une couleur blafarde. Elle se sentit vaciller et se retint sur son siège, ses doigts blanchis par la forte pression exercée sur le dossier. Friedrich … mort ? Impossible. Ce vieux fou ne peut pas mourir maintenant ! Plusieurs invités se levèrent, sous l’effet de la surprise, la seconde révélation de la chambrière étant lourde de sous-entendus. Du sang sur la gorge ? Qui diable aurait eu la stupidité d’assassiner un vieillard sénile prêt à rendre l’âme à tout moment ? C’est pure folie ! Gyllian fut la première à formuler à haute voix ce que tous les invités pensaient, provoquant chez le beau-fils de Katje une grimace peu encourageante. Sans prendre la peine de répondre, Jezebel quitta les lieux, en direction des appartements de son paternel, comme si lui aussi refusait de croire à cette nouvelle sans l’avoir jugée de ses propres yeux. Sa belle-mère quitta à son tour promptement sa place et partit dans la même direction que le châtelain, tandis que d’autres convives plus hésitants, se demandaient s’ils pouvaient également aller voir par eux même l’étendue du drame …

Katje emboîtait le pas de Jezebel aux côtés duquel se tenait la perfide Gyllian, parfait miroir de son beau-fils. Elle sentait ce dernier tétanisé, bien qu’il dissimula plutôt habilement son trouble à l’assemblée. Mais elle, elle savait quelle crainte lui inspirait le Comte. Ils traversèrent différentes salles magnifiquement meublées, pour enfin arriver à l’endroit où gisait ce vieillard repoussant. La lèvre supérieure de Katje se révulsa dans un signe de dégoût apparent, ses poings serrés si fort que ses ongles entaillèrent sa chair … Ainsi donc, Hildegarde ne mentait pas. Friedrich était mort. Assassiné plutôt. Comment le bel homme qu’il était autrefois avait-il pu finir comme une loque ? Comment cet homme qui avait été si impressionnant par le passé avait-il pu en arriver là ? Assassiné dans son sommeil. Un sentiment d’amertume et de colère monta subitement en Katje. Jezebel examina le cadavre et en déduisit que son paternel avait été tué. Un rire cynique mais silencieux s’échappa des lèvres tremblantes de sa belle-mère. Comme son beau-fils était futé ! La jeune femme se sentit nauséeuse. Un silence morbide et malsain s'établit dans la pièce, seulement troublé par les murmures incompréhensibles de Jezebel. Katje jeta un coup d’œil circulaire pour observer la petite assemblée qui s’était formée dans la pièce. La curiosité déplacée des convives redoubla sa répugnance et elle crut vomir sur l’instant. A moins que ce ne fût sa propre indiscrétion qui provoquait en elle tant d’écoeurement ? Elle chancela vers une chaise et s’y laissa tomber sans ménagement, prenant son visage entre ses mains. C’en était fini pour elle. Sans la présence protectrice de ce vieillard, Jezebel allait se faire un plaisir de la démolir. Enfin, elle avait encore un peu de temps car son beau-fils semblait étonnamment ébranlé par la mort subite de son père. Elle aurait sans doute le temps de couvrir ses arrières et peut être même de … Elle se releva, droite et fière. L’abattement n’avait jamais rien amené de bon. A cet instant, Müll et Léandre arrivèrent, suite aux ordres de Jezebel. Evidemment, ils n’avaient rien constaté d’anormal. Le nouveau Comte en titre se retourna vers les convives et porta des accusations qui déclenchèrent des cris d’indignation dans l’assemblée. Siegfried fut le premier à répliquer, rejetant l’accusation à l’accusateur. Katje fronça les sourcils. Jezebel n’était qu’un lâche, un bon à rien, comment aurait-il pu tuer ce père qui l’effrayait tant ? Pour la veuve, cette situation était des plus improbables, même si l’idée d’une vengeance où son beau-fils portrait le chapeau d’un parricide était alléchante. Le nouveau Comte prétexta une sortie avec son cheval, demandant à Hargreaves de confirmer. Ce que le dandy fit. Facile. Dorian était prêt à n’importe quoi pour sauver la mise de son cher Jezebel. Un rictus mauvais se dessina sur les lèvres de la Comtesse. Tous des imbéciles.

Avec une habilité morbide, Jezebel informa l’assemblée que le notaire s’occupant du testament devait bientôt arriver. Katje eut à nouveau un rire cynique et mauvais, mais pas du tout silencieux cette fois-ci. Elle jeta un regard en direction du cadavre de son époux, murmurant d’une voix inaudible pour elle-même plus que pour les autres :

« Tu n’es pas encore froid que nous parlons déjà de ton testament … Quelle ironie ! »

Un domestique apporta une lettre à Jezebel et tous les regards se tournèrent à nouveau vers lui. Le jeune noble déplia la missive, et au fur et à mesure que ses yeux parcoururent le bout de papier, son trouble augmenta. Il laissa tomber la lettre et les invités se rapprochèrent avec une curiosité maladive. Katje ramassa le bout de papier et lut à haute voix le message inscrit en lettres brunes :

« Nous avons le regret de vous faire part du décès du regretté Maître Balghaur, notaire du village, dans la journée du 30 avril. Il semblerait que Maître Balghaur ait été assassiné sauvagement, comme dévoré par une bête sauvage. Soyez sur vos gardes …Quelles sont donc ces diableries, Jezebel ? Cherchez vous à effrayer vos hôtes ?! »

Le ton de Katje était particulièrement cinglant, signe de son trouble et de son agitation. Les coïncidences de ce genre ne lui plaisaient guère et elle préférait accuser son beau-fils d’une quelconque manigance. Son esprit terre-à-terre sans aucun doute …

_________________
Elle rit à la Mort et nargue la Débauche.
Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche,
Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté
De ce corps ferme et droit la rude majesté.

~Baudelaire~
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Mülleimer




Age: 24 Date d'inscription: 07/01/2009 Nombre de messages: 129 Statut: Valet et confident de Jezebel van Kraft Âge: 18 ans Pseudo usuel: Kyni

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Dim 11 Jan - 19:14

Cette réception était synonyme de cauchemars et de maux d’estomacs en ce qui me concerne. J’ai toujours été persuadé qu’il n’était pas bon de réunir autant de personnes, d’autant plus que les unes et les autres se portent une animosité à un degré parfois fort élevé, autour d’une même table. Certes, ce n’était absolument pas mes affaires. Je ne suis qu’un valet, un simple valet, et ce statut ne me permet donc absolument pas de juger ni de discuter les décisions de mon maître… néanmoins, quelque chose me dit que cette réception est annonciatrice de malheurs. Une intuition vieille comme le monde qui déchire mes viscères de ses serres puissantes et empoisonnées…

… et j’avais raison de m’inquiéter.


* *
*


« - Messire Jezebel, Dorian Hargreaves est arrivé. »

Le premier arrivant de la réception ne fut autre que Dorian Hargreaves. A lui seul déjà, cet homme m’accablait de soucis. L’adage a beau dire qu’on ne mord point la main qui nourrit, chacune de ses visites en ces lieux remet en question ma loyauté envers Herr van Kraft.

« - Envoie-lui un… non… quatre valets pour prendre ses bagages. Et fais-les porter dans la chambre bleue. »

Heureusement, pour l’instant, mon maître n’a pas encore décelé mon trouble et c’est avec une joie sourde et malsaine que je l’entends lui attribuer la chambre bleue que cet homme exècre… certes, il s’agit là d’une bien basse vengeance et d’une compensation bien plus maigre encore, mais la nature humaine est ainsi faite paraît-il… et c’est avec l’équivalent mental d’un sourire tordu que je m’exécute.

C’est avec une infinie reconnaissance que je suis les domestiques quelques minutes plus tard sous l’injonction silencieuse de mon maître. Je n’avais vraiment aucune envie d’affronter le Lord anglais pour le moment, mais je sais que le répit ne sera pas bien long, je devrai de toutes façons subir son chantage habituel… les pièces brillantes dans ma main… je m’en donne la nausée moi-même rien que d’y penser à ces pièces, si brillantes, si attirantes et si… répugnantes.
Je chasse rapidement ces idées sordides de ma tête en arrivant sur le palier du premier étage où l’un des valets me fixe d’un air interrogateur. Une œillade malveillante suffit à le dissuader de poser la moindre question et nous nous remettons en marche…

* *
*


La seconde invitée, qui n’en est pas exactement une à vrai dire, réussit à me glacer le sang d’entrée de jeu… Dame Gyllian van Kraft, aussi belle qu’inquiétante, a un visage semblable à celui de mon maître ; du moins, c’est l’impression qu’elle me fit lorsque je leur apportai, à elle, ainsi qu’à mon maître et à Dorian Hargreaves, un verre de tokay hongrois fraîchement débouché. Alors que je me penche pour servir Herr van Kraft, il me glisse un mot à l’oreille ; comme toujours, obéissant, je quitte la pièce, aussi discrètement qu’à mon arrivée et m’en vais quérir le Comte van Kraft, son père, afin de l’amener dans la pièce.

Le pauvre hère me jette un regard lourd de reproches, non loin de la haine et du dégoût. Mais ce n’est pas à son service que je suis ; c’est au service de son fils. Et même si ce vieillard m’inspire une certaine pitié –Dieu seul sait ce qui m’arriverait si quelqu’un pouvait m’entendre penser-, je le mènerais quand même dans le salon… même s’il doit me maudire sur sept générations pour cet acte. Je passe donc derrière lui et me mets à pousser son fauteuil roulant jusqu’aux invités malgré ses gémissements et ses grognements.
Le Comte a tellement crispé ses doigts sur les accoudoirs du fauteuil que les jointures de ses doigts ne sont non plus blanches mais transparentes… spectacle triste à voir s’il en est.
Je ne pousse pas le vice jusqu’à assister au spectacle qu’offre ce vieillard prématuré à ses «proches », je m’en vais tout de suite après avoir accompli ma tâche ; discret, comme toujours… J’aperçois juste l’ombre d’un sourire sur les lèvres de mon maître avant de refermer silencieusement la porte…

A quoi pouvait-il bien penser ?

* *
*


A peine suis-je sorti du salon où sont rassemblés Herr van Kraft, sa sœur et leur cousin qu’un valet à peine plus jeune que moi me rejoint, le teint cireux, en se tortillant les mains. Je sens sans aucun problème sa peur s’évaporer de toutes les pores de sa peau mais je ne m’en montre que plus glacial envers lui. Les sourcils froncés, je l’interroge tandis qu’il me supplie de le suivre à l’office. Pourquoi moi, c’est sans doute ce que n’importe qui se demanderait… mais la réponse en est pourtant simple : parce que ce serait sans doute à moi d’annoncer la chose –quelle qu’elle soit car pour l’instant je n’ai rien compris des bredouillages de cet idiot- à Herr van Kraft… et c’est donc les oreilles déjà passablement bien échauffées que j’entre dans la pièce où s’affairent les domestiques.

Au milieu de cette ruche où s’agitent six ou sept servantes, une vieille femme qui n’y a pas sa place, assise devant le feu de cheminée… une tzigane. Je ne vois pas vraiment l’intérêt de tout ceci mais le page et ses mimiques de froussard m’ennuient tant que je ne m’en sens plus le choix…
Sans que je m’en sois rendu compte, la vieille chouette a posé le regard sur moi et tandis que je m’apprête à aller annoncer son intrusion à mon maître, elle me sourit. Un horrible sourire narquois qui me glace. L’espace d’un instant, je crois comprendre le malaise du jeune valet mais cette impression fugace s’évanouit dès lors que je passe l’encadrement de la porte pour à nouveau me rendre au salon.

Il n’a guère du se passer beaucoup plus de dix ou quinze minutes durant mon absence mais l’ambiance –qui n’était déjà pas fort folichonne- semble s’être considérablement refroidie. Herr van Kraft m’a vu entrer, pour preuve, il a levé les yeux vers moi. Je le rejoins donc d’un pas rapide mais silencieux avant de me pencher vers lui pour lui annoncer la nouvelle à voix basse, prenant bien attention à ce qu’il soit le seul à pouvoir m’entendre…

« - Une vieille femme s’est introduite dans le château Herr Jezebel… elle désire parler au maître des lieux, ceci dit… je ne sais pas du tout ce qu’elle peut bien vous vouloir à part des ennuis… »

Il y a trop d’oreilles indiscrètes et de curieux dans cette pièce, en particulier Dorian Hargreaves, auquel je ne peux m’empêcher de jeter un bref coup d’œil, bien malgré moi.

« - Elle terrorise les domestiques à l’office avec ses paroles dénuées de sens, ils ont bien tenté de la renvoyer mais rien n’y fait. Elle ne cesse de répéter des inepties concernant la lignée des diables et d’autres absurdités… »

Il ne fallut pas une seconde de plus pour que mon maître se lève de son siège, pâle comme un linge, et ne traverse la pièce à pas pressés, me forçant à trottiner derrière –moi qui suis plus petit que lui- pour ne pas le perdre de vue dans les couloirs. Le Comte laisse échapper un ricanement à notre passage, comme s’il voyait là pour nous une juste punition pour l’exposition honteuse dont il est présentement l’objet… peut-être.

« - Herr Jezebel, ce n’est que… qu’une vieille folle sans intérêt. Je ne crois pas qu’il y ait lieu de vous alarmer outre mesure. »
« - Tu ne crois pas, Müll ? Tu ne crois pas ? Et si cette folle, comme tu le dis, sait « certaines choses » et prend plaisir à les répéter ? »
« - Ce n’est qu’une zinghara… »

La réprimande qui suivit me fit baisser le nez. Je n’aime pas être grondé par mon maître, ce qui est, sommes toutes, logique… mais ici, j’ai l’impression de l’avoir blessé, et ça m’est d’autant plus insupportable… je le suis néanmoins, jetant un regard derrière mon épaule pour constater que les invités nous ont suivi.
Herr Jezebel observe la vieille folle d’un œil attentif et studieux, me mettant d’autant plus mal à l’aise. Aurais-je mal jugé la situation ?

« - Alors, Müll ? N’est-ce vraiment qu’une vieille folle stupide ? »
« - Pour l’instant je ne vois rien d’autre… elle n’a même pas remarqué votre présence. »
« - Crois-tu ?… »

La conversation qui suivit me laissa muet de stupeur. Cette vieille chouette était vraiment folle ! Et elle osait insulter la famille de son hôte par-dessus le marché. J’aurais préféré être sourd que d’entendre ça. Je ne fis pas le moindre geste pour prévenir sa chute, j’en fus même le témoin réjoui. Ca peut être triste et cruel à dire mais je hais cette femme et sa douleur présente –ou future si elle est vraiment en transe comme elle semble l’être- me procure une joie malsaine qui compense le mal qui me ronge l’estomac.

Une fois terminée sa petite « conversation » avec mon maître, je l’attrape par un bras, en même temps qu’un autre valet et nous la traînons dehors. Elle nous insulte, se débat et crie. Une fois le portail en vue, elle tente même de nous griffer aux bras et au visage avant de se mettre à pleurer. Cette vieille ridicule n’arrête plus de répéter ses malédictions, dans sa langue étrange, avant qu’on ne referme le portail sur elle. Elle me crache au visage et me jette un regard noir.

« - Maudits, soyez tous maudits ! » Hurle t’elle finalement dans notre langue… mais je ne l’écoute déjà plus, je suis en train de rebrousser chemin, la main crispée sur l’estomac… j’ai du mal à l’admettre, mais j’ai vraiment un mauvais pressentiment.

Et le rire étranglé de la vieille folle derrière moi ne fait absolument rien pour arranger l’état pitoyable dans lequel se trouve ma conscience. Elle savait quelque chose sur moi, j’en suis persuadé. Elle savait pour tout le monde d’ailleurs… et dire que la soirée ne fait que commencer… je pense que j’aurais un besoin urgent de boire un verre de lait pour calmer le feu qui consume mes entrailles… Mais ce n’est pas le moment, hélas.

* *
*


Le début de soirée, qui avait déjà prouvé ô combien cette réception serait chaotique -et ce quels que soient les efforts que déploieraient les domestiques pour la rendre impeccable- s’annonçait à nouveau sous de sombres auspices quand une caravane de gens du voyage arriva au château. D’autres gitans encore… mais ceux-ci possédaient une invitation au moins, ce qui ne me rassurait pas plus que cela, j’en avais déjà soupé pour la soirée des Roms… voire même pour le mois entier.

C’est donc avec l’esprit préoccupé, et le corps tiraillé par les aigreurs d’estomac qui ne se sont toujours pas calmées, que je me rendis dans la salle de réception et que j’abordai timidement Herr van Kraft en lui tirant la manche. Je me racle la gorge avant de parler, craignant qu’elle soit trop sèche pour que le moindre son compréhensible puisse en sortir. Néanmoins, comme un petit miracle, un son presque clair en sortit, puis une phrase complète.
La réaction presque réjouie de Herr Jezebel me choque un peu et il a du le voir à mon regard mais je ne proteste pas… je ne suis que valet, et c’est donc à contrecœur que j’incline la tête quand il me somme de les faire attendre avant de m’éloigner. Il ne me fallut pas longtemps pour sentir une présence dérangeante derrière moi et m’arrêter au milieu du couloir pour regarder par-dessus mon épaule.

… Hargreaves.
J’étais déjà suffisamment chamboulé sans qu’il ne vienne ajouter son grain de sel… un léger plissement des lèvres signale au dandy mon état d’énervement déjà conséquent et c’est la voix légèrement enrouée que je m’adresse à lui.

« - Vous désirez quelque chose en particulier ? »

Bien sûr, je sais à peu près ce que veut ce grand idiot intriguant… mais toute vérité n’est pas forcément bonne à dire non plus… à réflexion faite, peut-être qu’aucune vérité n’est bonne à dire, surtout à lui…

« - Ne joue pas aux imbéciles avec moi Mülleimer ! Tu sais très bien ce pour quoi je te paye ! »

Je l’ai mis en colère, probablement, mais je m’en fiche complètement. Je ne l’aime pas, c’est viscéral. Je l’apprécie peut-être encore moins que les gitans qui attendent dans la cuisine d’ailleurs… néanmoins… Je détourne le regard en soupirant. Toute bravade est inutile, je le sais, et mon courage s’en est allé en même temps que ma résolution à lutter dès l’instant où fut prononcé LE mot qui me révulse. Je commence à parler, lentement, réglé comme une machine bien huilée… Ce n’est pas l’envie qui me manque de me mordre la langue ou de me l’arracher pourtant.
Je lui dis tout ce qu’il y a à savoir sur ces quatre années hors de nos murs ; les nouveaux valets, le majordome, l’état de santé du Comte… bien sûr, je tâche de ne pas y mettre trop de détails mais… j’ai honte, vraiment.

« - Et concernant les invités ? Kail Wyhlem sera t’il présent ? »

Avec un air agacé, je lui énumère la liste des invités ; mais j’ai un doute concernant le peintre… avec un grognement significatif, je détourne à nouveau le regard et décide que la conversation est terminée.

« - Je vérifierai pour M. Kail Wyhlem… maintenant si vous voulez bien m’excuser. »

Je me détourne du Lord sans attendre la moindre réponse de sa part pour repartir en cuisine à grands pas. Les invités n’attendent pas, même lorsqu’il s’agit de Roms.
Je remplis ma tâche auprès de mon maître en leur faisant passer le message et en suggérant qu’on les installe, puis, avec précipitation, je m’éclipse afin d’aller vérifier la liste des invités.

Une fois ceci fait, je me poste à l’entrée du salon, cherchant Dorian Hargreaves du regard pour lui donner la réponse à sa question. Oui, Kail Wylhem serait bien présent… et maintenant, j’ai besoin d’air… Dieu que je me méprise… plus encore que je ne méprise Dorian Hargreaves d’ailleurs.


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Mülleimer




Age: 24 Date d'inscription: 07/01/2009 Nombre de messages: 129 Statut: Valet et confident de Jezebel van Kraft Âge: 18 ans Pseudo usuel: Kyni

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Dim 11 Jan - 19:14

* *
*


La soirée aurait pu continuer relativement normalement après cela. Tout aurait pu se passer comme il le fallait ; mais ce mauvais pressentiment ne m’avait pas quitté. Ce n’était pas Dorian Hargreaves que je craignais le plus finalement, sinon, rien que le fait d’en rester éloigné aurait suffi à calmer mon malaise. Non, c’était bien pire que cela.
Et, tandis que les convives s’étaient rassemblés dans le salon, s’envoyant boutades et sarcasmes comme certains se lancent des fleurs, les quatre tziganes avaient été installés ; la petite fille s’étant apparemment mêlée à la famille de mon maître plus tôt que les trois autres.

Une heure passa à peu près avant que les plats ne soient servis. Tous se mirent à table et les bassesses recommencèrent de plus belle. Je ne voyais pas tout cela, mais je m’en doutais quelques peu -comme me le reproche souvent le majordome, je laisse traîner mes oreilles un peu partout. Trois des gitans font leur numéro dans la salle à manger… mais du quatrième, point de nouvelle, ça ne m’inquiète pas outre mesure, peut-être s’agit-il d’un second spectacle, réservé pour un peu plus tard… ?

Mes oreilles, encore traînantes, perçoivent les murmures de deux valets qui ont vu briller un objet coupant dans une manche de la danseuse. Tiens donc… des gitans armés… comme c’est étrange et inattendu. Je me promets de jeter un œil sur la compagnie durant la nuit, au cas où… mais je n’ai pas vraiment le temps d’y penser plus avant qu’un cri de femme retentit à l’étage du dessus…


* *
*


Personne n’ose émettre d’hypothèse sur ce cri et les valets se remettent sans exception au travail après un léger moment de flottement. Le ventre noué d’un doute affreux, je me dirige vers la salle à manger où se trouvent les convives… je me décide à entrouvrir discrètement la porte et ce que j’entends me terrifie littéralement...

« - Herr Jezebel… votre Père… il est… Il est mort ! »

Ca ne peut être qu’une farce n’est-ce pas ? Pourtant non… jamais Hildegarde ne ferait une farce aussi douteuse, surtout avec l’affection qu’elle semble porter à mon maître.
Je referme discrètement la porte, ne voulant en entendre davantage… je me sens comme glacé, paralysé. Aussitôt je pense au tzigane manquant à l’appel… Je suis terrifié, autant par l’événement que par mon manque de vigilance… Comment une chose pareille a t’elle pu se produire ? ! Comment se fait-il qu’on ait laissé le Comte seul ? Etait-ce un assassinat ?

Un mouvement de masse se produisit alors, les invités sortant tous à la suite de mon maître. Ils passent tous à côté de moi sans me voir, discutant entre eux pour la plupart, tandis que je suis caché dans l’ombre de la porte grande ouverte.
Quand passe Lord Hargreaves, je ne peux m’empêcher de tenter de le retenir pour… pour quoi d’ailleurs ? Pour en savoir plus ? Probablement… mais non, ce serait s’abaisser.
Il se dégage sèchement et me foudroie du regard avant de se mettre à aboyer.

« - Peux-tu me dire ce qui se passe ici ? »

Si seulement je le savais, je n’aurais pas tenté de vous retenir ! Bien que j’avoue, ce geste de ma part était particulièrement stupide et déplacé. Je m’en veux d’ailleurs d’en avoir -ne fut-ce qu’un instant- eu l’idée saugrenue.
Bien que je doive être livide et que j’ai l’impression d’avoir les jambes en coton, je tente de me recomposer une certaine prestance et je me racle la gorge avant de répondre…

« - Je n’en sais pas plus que vous. »

Ma voix tremble bien plus que prévu… ce n’est pas bon signe, il faut que je me reprenne coûte que coûte ou sinon…

« - Mülleimer ! »

Je sursaute.
Bon sang mais que veut-il de plus ? ! Ce n’est pas à lui que je devrais faire un rapport ! Je cherche mon maître du regard mais il est déjà depuis longtemps monté à l’étage… il me faut gagner du temps…

« - Oui, je sais. Mais je veux être sûr que vous me donnerez l’argent. »

Ce qui, sommes toutes, n’est pas faux, même si ce n’est pas du tout ma priorité à l’instant.
Hargreaves, ne voyez-vous pas qu’il y a plus urgent ? Laissez-moi partir !

« - Sangdieu, Mülleimer ! Ce nom te va décidément à ravir ! Tu es une vraie corbeille à déchet ! Owen a déposé une belle somme dans ta chambre. Qu’as-tu besoin de me retarder pour ces idioties ? Dis-moi plutôt si tu as vu le corps ? »

Dieu que je hais cet homme de plus en plus… C’est plutôt lui qui me retarde !
Je secoue légèrement la tête, plus qu’agacé cette fois et ma réponse se fit sèche, même à ma propre oreille…

« - Non, je n’ai encore rien vu. Tout ce que je peux dire c’est que les Tsiganes sont armés, et que l’un d’entre eux n’était pas dans la salle au moment du dîner. »

C’est tout. Tout ce que je sais, tout ce que j’ai appris.

« - C’est tout ? »
« - Oui. »
« - Bien. »

Je le regarde se précipiter vers les appartements de Friedrich van Kraft, sans aucun doute pour tenter de rattraper les autres invités et Herr Jezebel. Mes jambes manquent de me lâcher… j’ai encore parlé, c’est plus fort que moi… je ne suis vraiment qu’une ordure, il n’avait pas le droit.
C’est Herr Jezebel qui aurait du être informé de cela, pas lui !
Une fois de plus, je porte la main à mon estomac, crispé…

* *
*


Le pire s’est bel et bien produit cette fois. J’avais raison de redouter cette soirée ; entièrement raison. Appuyé contre le mur de la salle de réception, j’essaye de me remettre de ces émotions. Quelques minutes –qui paraissent aussi longues que dix années- seulement se sont écoulées depuis le départ des convives vers les étages. Je me force à me décoller du mur et à me mettre en marche.

Mon maître aura besoin de moi, je m’en doute.


* *
*


Dans les couloirs menant vers les appartements de feu Friedrich van Kraft, je croise Léandre et Cordélia, se rendant eux aussi sur les lieux du… crime… si j’ose m’exprimer ainsi. Nous n’échangeons guère le moindre mot… que dire de toutes façons ? Il n’y a rien que je puisse dire de plus ce que ce que j’ai entendu d’autres jusqu’à présent.
J’ai beau avoir des yeux et des oreilles à peu près partout, ce n’est jamais à tous les endroits à la fois… et sur un laps de temps aussi court que celui de cette soirée, il me fut quasiment impossible de récolter suffisamment d’informations concernant cette affaire… j’avoue avoir eu d’autres préoccupations à l’esprit et bien mal m’en prit…

Quand nous entrons finalement dans la pièce, tous les regards se tournent vers nous… et je me sens d’autant plus mal à l’aise à la vue de ce cadavre sur le lit dont je peine à détacher les yeux… je dois une fois de plus me secouer mentalement pour prêter attention à ce qui m’entoure et je constate avec une certaine surprise la proximité de mon maître et de Lord Hargreaves… bien que ça ne m’étonne guère de la part du Lord anglais, j’ai peine à croire –ou plutôt à constater- que Messire Jezebel ne tente guère d’échapper à sa prise ; sans doute est-il retourné lui aussi…

« - Avez-vous vu qui que ce soit, en dehors des autres serviteurs, de nos invités et moi-même entrer ou sortir de cette demeure ? »
« - … Non, Mein Herr ... »
« - Quel dommage... et ô combien prévisible. »

La réponse est sortie automatiquement sans qu’il n’y ait nul besoin de réflexion… par contre, l’échange qui suivit entre Herr Jezebel et son oncle manqua fortement de me hérisser le poil. Si tout le monde commence à se tirer dans les pattes concernant cette affaire, on ne s’en sortira pas… c’est certain. De plus, il faut avoir un fameux culot pour oser parler ainsi et accuser mon maître aussi honteusement dans la chambre d’un mort… en présence du cadavre en plus. Je ne peux rien dire, mais ce n’est pas l’envie qui m’en manque pourtant… car c’est un manque total de savoir-vivre ; même la plus vile des pécores le confirmerait… Il est vrai que le beau-frère de feu Monsieur le Comte ne fut jamais réputé pour sa bienséance… mais tout de même ; là, ça dépasse l’entendement.

Puis, tout se passe encore une fois trop vite ; l’arrivée d’un jeune page tenant une lettre, Herr Jezebel qui la laisse choir au sol et Katje van Kraft qui la ramasse avant même que j’aie le temps de la ramasser pour lui… sans y prendre garde, je lui jette une œillade frustrée tandis qu’elle énonce à voix haute ce qui s’y trouve. Comme si ce n’était pas assez, voilà que Léandre, qui se croit décidément tout permis, rivalise de culot avec les propos précédents…

« - Monsieur le comte, peut-être serait-il préférable de continuer cette conversation hors de ce lieu de recueillement ? »

Ne se rend-il pas compte qu’il a l’air ridicule avec ses bravades ? Ce n’est vraiment pas le moment de se faire remarquer par Herr Jezebel de cette façon ; pas que ça ne soit jamais le moment d’ailleurs, mais là…

« - Veuillez pardonner mon impertinence, je n’ai pas à décider pour vous. Cependant, quand dois-je faire servir le repas ? »

Déglutissant, je jette un regard en coin à Cordélia… comment son frère peut-il être si impertinent alors qu’elle est si discrète ? C’est à n’en rien comprendre… mais je serre les dents. Mon maître ne tarde pas à le chasser et il s’exécute sans demander son reste, quant à moi, d’un regard, je comprends qu’il a une mission à me confier.
La boutade du majordome a au moins eu pour effet de remettre d’aplomb mon maître qui ne me semble plus aussi pâle et peu assuré que quelques minutes plus tôt… je ne sais cependant pas si je devrais l’en remercier au non… Je me penche vers Messire Jezebel et l’entend donc me confier cette mission.

« - Rends-toi au village, va voir de quoi il en retourne et reviens me faire ton rapport tout de suite après. »
« - Bien Messire Jezebel. »

Je m’incline et, à l’instar de Léandre quelques instants plus tôt, je sors de la pièce. La tempête fait rage dehors, mais malgré cela, l’urgence de la situation ne me permet pas de minauder. J’ai juste le temps d’attraper un long manteau et de secouer le palefrenier pour m’aider à rapidement seller un cheval -et m’aider à le sortir de l’écurie, cette sale bête refusant d’affronter le grain et freinant des quatre fers en faisant un boucan du diable- et je suis sur la route, peu rassuré.

Des tas de questions me traversent l’esprit tandis que je lance ma monture au petit galop sur la piste entre les arbres. La pluie tombe dru et la végétation, ainsi que moi-même, est fort secouée… mais j’avance tout de même, bien que je n’y voie pas bien loin, faisant confiance au cheval pour ce qui est de rejoindre l’étable de la ville d’à côté qu’il connaît si bien… Mon Dieu… pourquoi fallait-il en plus qu’il y ait cette tempête ? Les événements n’étaient-ils déjà pas assez compliqués en eux-mêmes ?

(La suite… au prochain post XD)


Dernière édition par Mülleimer le Dim 11 Jan - 21:40, édité 1 fois
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Cassandre Nyx




Age: Date d'inscription: 22/11/2008 Nombre de messages: 124 Statut: Jumeau d'Alecto - Prestidigitateur Âge: 20 ans Pseudo usuel: Blewark.

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Dim 11 Jan - 21:35

Deux gouttes.
Seulement deux gouttes, pas plus. Là. Sous la langue.
Immonde. Je ne me ferais jamais à ce goût. Peut être devrais-je songer à le glisser dans de la nourriture. Ce serait du gâchis. Je supporterais.
L’effet est rapide, heureusement.
M’assoir. Je dois m’assoir… Je dois…
Sang !
Un lit. Un homme. Une épave.
Sang !
Des marques. Des marques dans le cou.
Planté, dans la chair.
Le sang qui coule.
Rouge !
La chemise. Les cheveux.
Rouge !
Le fils ! Les doigts du fils !
La mort.
Froid.
Des lambeaux de peau.
Gémissements.
Hurlements.
Dévoré. Dévoré. Dévoré.

« Cassandre ! »

Claquement.
Douleur.
J’ai reçu une violente gifle sur la joue droite.
Je ne connais qu’une personne qui oserait me faire ça…
Lorelei.
Lorelei, c’est bien elle.
Des cheveux blonds coupés aux épaules, une vêture plus osée encore que celles des tsiganes…
Lorelei.
Ce regard là. Ce regard profond et vif qui est le seul à comprendre vraiment. Ce sourire cruel qui ferait frémir n’importe qui.
Lorelei…

« C’est quoi ? »

Voix autoritaire.
Elle parle des fioles. Celle que je viens d’utiliser est tombée sur le lit, près de la petite pipette.
Tu sais très bien ce que c’est, Lorelei.

Ses sourcils se froncent. Dieu qu’elle est belle…

Mains.
Sourires.
Baisers.
Rires.
Des corps. Une lame…
NON !
Je ne veux pas voir ça. Je ne veux pas !

Je secoue la tête.
Lorelei n’aurais pas pu tomber plus mal. Les effets de la drogue durent encore.
Depuis combien de temps suis-je ainsi ? Ai-je bougé de la chambre ? Quelqu’un m’a-t-il vu? Comment savoir…

Nouvelle gifle.
Je lève les yeux vers la jeune femme.
Elle brandit devant mes yeux une seringue, qu’elle a sans doute trouvée dans ma mallette.
Eh oui, Lorelei, j’ai besoin de stimulants. Je ne suis pas comme toi, tu sais. Je ne suis pas aussi fort.

Tuer.
Sang. Le sang. Encore. Rien d’autre.
Rouge.
Tuer.
Rouge.
Des marques. Des trous dans sa peau.
Mérité.
Monstre ! Infâme !
Mérité.
Rouge.
Meurt !
Libère. Libère le.
Son sang. Ses mains.
Pourquoi ?
Dégoût.
Colère.
Haine.
Mort. Il est Mort.
Il est… Mort.

« Il est mort ? »

Sa voix me ramène de nouveau à la réalité.
Oui, Lorelei. Il est mort. Il est vraiment mort.
Tué.
Qui l’a tué ? Je l’ignore. Je ne sais pas. C’est peut être toi. Ou moi. Je ne sais pas.
Et peu importe. Tout le monde sera suspecté. Tous, sans exception.
Peut être même Nausicaa.

Elle s’assoit près de moi. Trop près.
Non, Lorelei. Pas si près !

Chaud.
Des corps.
Plaisir intense.
Voix sublime. Cri d’extase.
Chaud. Palpitant. Le cœur. Sa bouche…

Plus rien.

Soupir de soulagement. Les effets s’estompent aussi rapidement qu’ils n’apparaissent. Cet homme savait de quoi il parlait. En cela, il est regrettable…

Des doigts dans mes cheveux. Doux et fermes. Un souffle frai dans mon cou.
Elle dépose un baiser sur ma joue.

« Je suis contente de te voir, Cassandre. »

Moi aussi, Lorelei.

Je la regarde. Ses yeux d’un bleu trop clair brûlent de ce feu qui ne la quitte jamais. Malheur à celui qui lui voudrait du mal…
Belle. Si Belle. Ne t’approche pas si près. Tu m’effraie, Lorelei.

« S’il est mort… »

Oui. Ça change tout.
Il faut la prévenir. A moins qu’elle ne le sache déjà ?
Il est mort mais… le danger est toujours là. Il est toujours là. Tu le sens ? C’est pire même.
Il faut la prévenir. Tu dois la contacter, Lorelei.

Elle acquiesce. Ses doigts glissent de mes cheveux, effleurent le bandeau qui ceinture mon front, puis ma joue. Elle glisse la seringue dans ma main.
Je la retiens par le poignet.

« Cette femme… »

Son regard me transperce.
Cette étrangère parmi les convives, Lorelei, méfie toi d’elle. Méfie-toi !
Elle sourit.
Déjà, la voilà debout. Elle sort de la minuscule chambre, sans se retourner. D’un pas vif et silencieux. Son dos, ses épaules nue, sa robe rouge…
Rouge.
Sublime Chaperon Rouge.



Bien. Je suis déjà en habit de scène. Voilà une chose bien inutile. Je ferais mieux de me changer tout de suite. Mettre quelque chose de plus discret.
Chemise blanche, veston noir, pantalon noir, chaussures noires.
Ainsi, je leur ressemblerais presque… Je vois déjà la moue d’Alecto me reprochant de ne pas me vêtir comme un gitant.
Sois sans crainte, ma belle, mon bandeau et mes cheveux longs mi-tressés mi-mêlés ne tromperons personne. Je n’ai même pas fermé correctement ma chemise, et quel jeune homme de bonne famille afficherait lors d’une réception une barbe de deux jours ? J’avais prévu de me raser… peu importe maintenant. Il n’y a même pas de miroir, de toute façon, je risquerais de me couper bêtement.
Je retrousse mes manches au trois quart, dévoilant certaines de ces vieilles cicatrices qui ont grandit avec moi.
Vingt ans. Vingt années seulement. Nous avons tant vécu de choses.
Trop, peut être… La vie va-t-elle durer encore longtemps ?
J’aimerais pouvoir prédire ça.

Je sors de la chambre, et referme derrière moi, une fiole et la pipette glissés dans la poche de mon pantalon. Mieux vaut que j’en garde sur moi, au cas où on viendrait fouiller la chambre et tomberait sur mon matériel. Je n’ai aucune confiance en ce Mülleimer, assez dévoué à son maitre pour le trahir à la simple vue d’une somme cocasse. Je hais les hommes avides. Leurs raisons sont absurdes. Ils se perdent pour rien.

L’odeur des cuisines. Délicieux fumets. J’en saliverais si ma faim n’était pas coupée par ce sang, cette mort, ce danger.
Des petits pas. Nausicaa accoure vers moi, sans me voir, dirait on. L’enfant se fige, et s’incline, m’adressant des salutations dignes d’une adorable fillette soumise à la bienséance. Demetri et Alecto l’ont bien préparé. Un rire m’échappe, peut être un peu amer.
L’enfant me reconnait. Je l’écoute m’expliquer sa présence ici. Au fond, je me fiche de la raison.

« Fais vite. »

Ses petits pas disparaissent dans un petit couloir, vers la réserve. Fais vite, oui. Demetrius m’en voudrait de t’avoir laissé filer en sachant que les choses ont bougées.
Bien sûr, ce n’est pas comme si ça pouvait vraiment changer son sentiment à mon égard…

Nouveaux bruits de pas.
Un homme avance dans le corridor. Au vu de sa vêture je dirais que c’est un domestique haut placé. Le majordome du compte sans doute. Très bel homme, il affiche un visage calme, presque heureux. Étrange. Peut être ne sait-il pas… Ou me serais-je trompé ?
Non. Il est mort. Bien mort. Son corps est sans vie. Aucun doute.
Il entre dans les cuisines. J’entends sa voix ordonner qu’on arrête le service, sans donner d’explication.
Alors il sait. Et ça ne semble pas l’ébranler le moins du monde.
Il commande à un commis de se rendre dans la grande salle… de surveiller les tsiganes.
Je plisse le nez, pas vraiment surprit. Pour quelle raison ferait-il confiance à des romanichelles de bas-étages ?
Vivement, je rejoins Nausicaa dans la réserve. Une domestique lui a servit un bol de soupe, et l’enfant boit tranquillement dans un coin, son loup blanc toujours sur le nez. Petite chose, tu as toujours su te débrouiller, n’est-ce pas ?
Je lui fais signe de me suivre, le regard ferme, et m’engage de nouveau dans le couloir, guettant ses pas précipités derrière moi.
Dépêche-toi… Dépêche-toi !

Le voilà, le regard noir de Démétrius qui se pose sur mon visage. Ses sourcils froncés, l’air mauvais qu’il cherche à me dissimuler… Je ne serais pas surprit qu’il me soupçonne du meurtre, c’est un homme intelligent.
Alecto n’est pas là.
La salle à manger s’est vidée. J’ai aperçu l’infatigable dandy se précipiter à l’étage après avoir quitté Mülleimer, et deux demoiselles s’éloigner vers le salon. L’une d’elle, très jeune, quinze ans, tout au plus, avait l’air bouleversée. Les mains devant la bouche, les yeux écarquillés d’horreur… Peut être une naïve qui voyait un homme bon en la personne du Comte. Voilà qui est odieusement ironique.
Nausicaa se glisse près de Demetri, et attrape sa main d’un air un peu angoissé, mais pas encore suffisamment, à mon idée.

Le silence règne. J’avoue ne pas savoir comment réagir.
Jezebel. Nous somme là pour vous. Nous somme là parce que vous l’avez voulu. Alors dites nous, maintenant. Que somme nous sensé faire ?

« Demetrius. »

La voix de Lorelei ne me surprend pas, froide et ferme, ça ne ressemble même pas à une salutation. Je l’écoute s’approcher dans mon dos, devinant son sourire et son regard excité. Ne connait-elle donc pas la peur ? Est-elle toujours si sûre d’elle ?
Les yeux de Demetrius se posent sur la jeune femme, qui s’est arrêtée à mon niveau.
Elle se penche pour saluer Nausicaa, et lui adresse un regard froid, presque cruel, auquel l’enfant répond par un sourire un peu crispé.
Lorsqu’elle se redresse, Lorelei n’a pas perdu son sourire. Elle me regarde du coin de l’œil, presque malicieuse…

« Tu viens ? J’ai à te parler. »

Demetrius me toise. Je dois rester avec eux. Je dois rester près d’eux, attendre qu’Alecto revienne.
Le rire glacé de Lorelei me fait frissonner. Elle n’insiste pas, mais attend patiemment, comme si elle savait que j’allais finir par la suivre.
Ne me pardonne pas, Demetri, je vais encore lui céder. Parce qu’elle comprend… Elle comprend ce que vous ne comprendrez jamais.

« Je vous tiendrais au courant. »

Une lueur de rage passe dans son regard.

« Cassandre ! 
- Je vous rejoins bientôt. »

Je tourne les talons, et emboite le pas à la jeune femme. Elle ralentit pour m’attraper le bras, un sourire radieux aux lèvres.
Lorelei, tu ne changeras jamais.


Dernière édition par Cassandre Nyx le Mar 20 Jan - 0:52, édité 2 fois
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Marion van Rosenrot




Age: Date d'inscription: 21/09/2008 Nombre de messages: 28 Statut: Epouse de Ludwig Âge: 50 ans Pseudo usuel: Ruth

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Mer 14 Jan - 20:55

Ombres… et lumières.
Les bougies chancellent les unes après les autres comme mille soleils prêts à s’effondrer. Une touche de rouge… et quelques esquisses couleur poison. Les pantins s’animent pour danser les uns avec les autres, pour se saluer, se glisser quelques mots perfides. Quant aux fils ils se perdent loin dans les obscurités et peut-être sont-ils déjà tellement emmêlés que le marionettiste lui-même a abandonné. Un nouveau lancer de dés… Bientôt les verres vont se briser.

Les conversations montent et retombent comme les vagues sur le bord de la mer. Marion n’écoute déjà plus que d’une oreille distraite les conversations autour d’elle ; ni la demoiselle qui tente vainement de faire parler Gabriella, ni les babillages du dandy idiot qui a réussi à attirer son demoiseau à son côté. La dame d’ombre surprend un regard du châtelain dans sa direction, elle lui adresse une esquisse de sourire qu’il ne peut voir sous la voilette. Les yeux mi-clos, elle se retourne vers les tsiganes. Là… la parfaite beauté, la plus sublime extravagance se situe dans leurs gestes sauvages, dans leur nature au fond si éloignée de tout ce qui est « humain ».

Humain.
Animal.
La frontière est bien mince entre la raison et l’instinct pur…

Ombres… mais surtout lumières.
Eblouissantes.
Sa tête l’élance, le vin dans son verre semble soudain chavirer, ses sourcils se froncent. Mauvais pressentiment… Marion serre les dents. Quelque chose ne tourne pas rond. Les tsiganes dansent, la famille boit, mange, parle, les domestiques vont et viennent – tout paraît normal, et pourtant… pourtant…

On sert le « millefeuille de rouget et trévise » ; la dame grimace. Que d’écarlate… Sans grand appétit, elle dissèque patiemment le plat à l’aide de sa fourchette, se prenant à rêver de gibier fraîchement chassé… mais bien sûr, on ne chasse pas chez les Van Kraft ; d’autres le font à la place des seigneurs ! Les valeurs se perdent. On ne mérite plus ce que l’on mange, on attend que l’assiette se remplisse d’elle-même.

Marion grimace alors qu’un valet remplit son verre de vin. Elle n’a jamais apprécié ce goût trompeur, détestable, fruité et suave comme une de ces petites garces qui ricanent derrière leurs éventails et ne jurent que par les beaux yeux de ces messieurs. Elle leur préfère la chair tendre et délicate d’une demoiselle en fleur, encore naïve… Un rapace aime à fondre sur les proies les plus immaculées. Quel dommage… Il n’y a aucune de ces perles rares parmi eux.

Un petit cochon de lait, cette jolie truie aux regards énamourés – ils ont dit qu’elle s’appelait Grace ? Jamais nom ne fut plus mal porté ! – et dire que le dandy va devoir l’épouser. Ils feront un joli couple. L’imbécile aux allures de petit caniche pomponné et son porcelet…

Elle ne peut retenir un rire suraigu, presque inaudible ; son voisin la regarde à peine. Obsédé comme il l’est par le faramineux décolleté de son épouse, il a autre chose à faire que de lui prêter quelque attention. Hommes stupides, si facilement esclaves d’eux-mêmes.

Elle pousse un profond soupir. Ce qui l’intéressait au début l’ennuie déjà, elle a observé les invités et aucun ne lui semble intéressant. Ils sont somme toute trop humains, trop mesquins, et trop fatalement prévisible que c’en est lassant ; Marion a l’impression de pouvoir prédire à l’avance les actes et les paroles de chacun. Jezebel qui fixe son verre. Franz qui lui parle – ou plutôt qui parle dans le vide, si tant est qu’il y ait quoi que ce soit d’autre que du vide chez le châtelain – et Katje qui fait son numéro de charme à un Siegfried qui est plongé dans ses pensées – plutôt dans la poitrine de son épouse…

C’est d’un vulgaire…

Marion effleure le « caramel d’agrumes » du bout de sa fourchette. Un peu plus rougeoyant et on aurait aisément pu le confondre avec du sang. Tout ici semble vouloir rappeler au visiteur qu’il est entré dans l’antre de la lignée des monstres, les rideaux de velours drapé aux iridescences écarlates, le pourpre des vins, les chevelures flamboyantes disséminées çà et là autour de la table… La dame d’ombre passe le bout de sa langue sur ses lèvres sèches. Elle a exceptionnellement pris la peine de se maquiller. Sous la voilette, sans doute cela ne se voit-il pas – mais quelle importance…

Soudain, la porte s’ouvre brutalement ; Marion sursaute. Ses illusions languissantes explosent comme du verre, retournant à la réalité, elle fixe Hildegarde qui s’effondre à moitié aux pieds de son maître.

Les paroles de la servante la choquent encore plus, elle crispe légèrement la main sur sa fourchette, plus maîtresse d’elle-même que cette petite dinde de Katje et le châtelain.

Ombre… où est la lumière…
Friedrich… mort ?
Déjà ?
Un rire moqueur s’échappe de sa gorge, rauque. En voilà une coïncidence. Katje laisse exploser son verre au sol, imbibant le beau tissu de sa robe de liquide – dans un sourire mesquin, Marion ne peut s’empêcher de songer qu’elle versera sans doute des larmes plus amères pour sa tenue que pour son époux. Quant à Jezebel, les morceaux de son verre lui écorchent la paume, il paraît égaré, et ses yeux… ce regard ! Il n’a duré qu’une seconde, mais la dame d’ombre aurait juré avoir vu ses pupilles se rétracter jusqu’à n’être plus que deux têtes d’épingle.

Dans un geste presque théâtral, elle se lève, imite la basse-cour pour se rendre au chevet du coq défunt. Les étoiles sont enfin entrées en collision, voilà tout… quelle charmante explosion. Elle n’arrive pas à retenir le rire qui, sans interruption, se déverse de ses lèvres en un odieux vomissement – Dieu soit loué, personne ne fait attention à elle, ils sont bien trop occupés à jouer l’affectation et la peur. Elle reste précautionneusement au bout du cortège funèbre, il est toujours plus intéressant de savoir ce que font ceux qui traînent. D’ailleurs, Hargreaves est resté en arrière ; voilà qui ne lui ressemble guère, il aurait plutôt été du genre à courir vers Jezebel pour profiter ardemment de la situation.

Au détour d’un couloir, Marion cesse ses pas et se dissimule dans l’ombre, prêtant l’oreille à la conversation qu’entretiennent Mülleimer et le dandy. Tiens… alors ce petit chien de garde serait moins fidèle à son maître qu’il n’y paraît ? … Qu’importe après tout, si Jezebel ne sait s’assurer la loyauté des siens, il en est bien le seul fautif.

Elle reprend le chemin de la chambre à pas vifs pour assister au spectacle le plus curieux qu’il lui ait jamais été donné de voir. Jezebel, effondré, au chevet de son père dont le cou est percé de deux pointes sanguinolentes. Elle échange un regard avec Ludwig. Peut-être sait-il ?… Ce serait de très mauvais goût. Avec une grimace, elle se retourne vers le châtelain, soutenu par le dandy manifestement mal à son aise. Ils sont adorables, on dirait deux jeunes époux encore naïfs qui se lancent des regards énamourés, et c’est précisément pour cette raison que Marion trouve cette scène répugnante.

L’amour n’est rien qu’une fadaise philosophique, et comme toute philosophie, elle n’est utile que pour ceux qui aiment à se contempler le nombril.

Et puis cette lettre, Maître Balghaur assassiné dans son office. Un sourire se dessine à nouveau sur les lèvres de la dame, dévoré par les bêtes sauvages hein ? Mais en chacun sommeille une bête, après tout, une créature instinctive dépourvue de toute morale qui n’hésite nullement à poignarder ses semblables dans le dos si elle y trouve quelqu’intérêt. Chez certaines personnes, comme Siegfried, cette créature est la surface… chez d’autres elle est mieux cachée…

La voix stridente de Katje s’élève – bon sang, les femmes ont des voix si hideuses qu’elles devraient toutes se taire et se contenter d’être ce pour quoi on les a créées, des utérus et des poitrines. Elle accuse le châtelain de quelque diablerie, cette succube, voilà qui est ironique ! Le châtelain lève les yeux vers elle, il paraît un instant troublé… attristé ? Puis ses lèvres esquissent un rictus de profond mépris et de nouveau ses pupilles se rétractent, l’espace d’un instant.

- Le rôle de veuve éplorée vous va mal, mon amie, vous qui étiez si… souriante il y a peu.
- Gardez donc votre fiel pour une meilleure occasion,
persifle-t-elle, manifestement en colère.
- Il ne s’agit pas de fiel, je ne fais que constater… Il est vrai que votre époux ne vous préoccupait guère lorsque vous vous pavaniez devant Herr Von Herzen…

Amusant. Marion esquisse un sourire, suivant passionnément l’échange ; Katje trahit tant son trouble que c’en est risible, quant à Jezebel sa voix tremblante contraste avec ses paroles pleines de morgue. Sa malfaisance semble être un automatisme, il ne s’est même pas rendu compte du mouvement de sa main gauche qui a saisi les doigts de Hargreaves comme pour s’y raccrocher. Le geste est si discret que nul ne l’a remarqué, sans doute, ils sont tous focalisés sur la dispute cinglante.

La comtesse s’apprête à répliquer, hargneuse, quand Hildegarde pose une main apaisante sur son bras. La pauvre femme est blême, tremblante, elle garde les yeux obstinément baissés… Pathétique spectacle que celui de la servante éplorée. Pis encore que cette veuve hypocrite.

- Mes enfants, ce n’est ni le lieu ni le moment de vous disputer ainsi,
murmure-t-elle d’une voix lasse.
- C’est pourtant probablement ce qu’il aurait voulu.

Le ton amer de Jezebel jette un froid dans la pièce. La dame d’ombre commence à trouver cette situation amusante, de nouveau. Elle susurre à Siegfried, assez haut cependant pour être entendue :

- Quelle charmante exhibition de… comment dit-on amour filial en allemand, déjà ?…La surprise m’en ôte mes mots…

Le visage glacial de Jezebel se retourne vers la dame d’ombre, elle lui adresse son plus beau sourire. Ah… Friedrich était détestable vivant, mais mort, il présente un intérêt des plus remarquables. Marion ne cache plus son hilarité et sa joie. Sans cesser de sourire, elle s’écarte un peu de la foule rassemblée et se dirige vers la porte.

- Herr Jezebel, on m'avait vanté les divertissements que votre famille sait offrir : ils sont à la hauteur de mes espérances...

Elle esquisse un salut ironique, puis se retourne.
Ombre…
Et plus aucune lumière.
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Dorian L. Hargreaves



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Age: Date d'inscription: 16/08/2008 Nombre de messages: 879 Statut: Vague cousin des van Kraft (très vague) Âge: 25 ans Pseudo usuel: Blewark.

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Jeu 15 Jan - 2:08

Le voilà enfin.
Discret, mal à l’aise, il est entré derrière un jeune homme dont la tenue irréprochable me fait sourire. En voilà un dont on ne pourra reprocher l’extravagance. Sans doute un étudiant à qui on a apprit les règles de la société : un homme se doit de ne pas être trop élégant, au risque d’être jugé efféminé. Quelle idée!
Mais peu importe, ses cheveux coupés de frai et son nœud papillon ne m’intéressent pas.

Kail.
Mon cœur s’est soulevé, j’ai prononcé son nom d’une voix qui, peut être, a trahi mon trouble.
J’ai attendu son arrivée, et maintenant qu’il est enfin devant moi, je voudrais qu’il reparte, qu’il ne soit jamais venu.
Non, Kail, ne reste pas là. Ne reste pas. Fuis !
Il est trop tard. Je le sais, et lui aussi. Il s’est jeté entre les dents du monstre en toute conscience. C’est de la pure Folie. Du suicide.
Je lui souris, sans espérer qu’il me réponde, son dégoût est trop évident. Tout le monde ici peut le voir. Mais ce n’est pas comme si je n’étais pas habitué.
Allez viens, Kail, tu sais que tu le dois, que tu n’as pas le choix. Viens près de moi. Il reste une place libre à ma gauche…
Il grimace, et s’installe, ne croisant mon regard qu’un bref instant, pour me transmettre la haine intarissable que je lui inspire.
Je n’efface pas mon sourire. Jamais. Jamais en public. Mais cela, il ne le sait que trop.
Figé sur sa chaise, il s’efforce de m’ignorer, d’agir comme si je n’existais pas, comme si mon regard n’était pas posé sur lui. Si seulement… si seulement je pouvais lui promettre de le protéger. Si seulement j’étais assez fort.

« Bonjour, Lord Hargreaves. »

Je me crispe. Cette voix ! Non pas cette voix ! Aigue, doucereuse… un piaillement de moineau blessé, en moins agréable.
Grace Dokins. C’est bien elle. Alors Jezebel ne se moquait pas de moi. Il l’a conviée à cette réception…
Ce doit être un cauchemar. A quoi pense-t-il au juste ? Est-ce un jeu pour lui ? Autant jeter une jeune brebis dans le repaire d’une meute de loup !
C’est certain, la présence de cette idiote ne va pas me faciliter les choses.
Pardonnez-moi, Grace, c’est égoïste, mais je ne saurais assurer votre sécurité ce soir.
Elle me pose quelques questions, auxquelles je réponds par un sourire crispé. De toute façon elle ne me laisse pas le temps de répondre. Enfant gâtée. Trop bien élevée. Dégoulinante de ces bons sentiments qui me font vomir
Voyez comme je parle. On croirait entendre Jezebel.
Jezebel… dont la voix glacée s’adresse au Père Franz avec une amère impolitesse. L’homme lui parle de voyages…

« Non, je ne voyagerais pas, Franz, je ne quitterais jamais cet endroit, vous le savez. »

Je ne peux empêcher mon regard de glisser vers lui.
Même en sachant son père mourant, il ne nourrit aucun espoir de liberté.
Mais Jezebel, tu le sais, je ne te laisserais pas… plutôt te tuer que te laisser pourrir ici. Devenir comme lui. Peu importe que tu sois Comte ou affublé d’un autre titre absurde… Peu importe que tu me regardes avec cet air de dédain. Tu devrais le savoir, Jezebel, ce visage ne me trompe pas.
Et pourtant, tromper ne semble pas être sa priorité ce soir. Le voilà qui s’égare à jouer avec ses couverts comme un enfant qui s’ennuie, plongé dans ses réflexions…
Amer, je reporte mon regard sur Grace, qui me dévoile ses dents dans un sourire totalement dépourvu de charme. La pauvre enfant n’est même pas assez appétissante pour me donner l’envie de l’éduquer à ma guise. Comment pourrais-je envisager d’épouser une femme comme elle ? Une femme ? Non. Non, ce n’est pas une femme. Tout juste une jeune fille qui ne sait même pas ce qui l’attend en épousant un homme comme moi. Je pourrais toujours jouer sur sa stupidité pour amener à mon lit de plus belles créatures. Ou bien prendre l’exemple de ma chère mère… et ne jamais cesser de voyager à travers le monde, pour ne pas avoir à rentrer chez moi. Quel bel avenir. Aurais-je la prétention de croire que j’en possède encore les rennes ?

Fracas ! Les portes de la salle viennent de s’ouvrir, m’arrachant à mes absurdes pensées.
Hildegarde, un air d‘affolement et de peur sur le visage. Je crois que je ne l’ai jamais vue ainsi. C’est inquiétant. Très inquiétant.
Et la femme qui la suit… Une infirmière ? Sans doute cette Cordélia, que Müll a mentionné. La sœur du nouveau majordome que j’ai vaguement aperçu tout à l’heure… plutôt bel homme. Et sa sœur ne lui fait pas honte de ce coté.
« Herr Jezebel… »

Hildegarde, douce Hildegarde, que peut-il bien vous mettre dans un état pareil ?

« Votre père… il est… il est mort ! »

Choc.

Impossible.

C’est impossible.
Je l’ai vu pourtant, de mes propres yeux. Mourant. Epave recroquevillée sur un fauteuil, immobile, presque gémissant. L’infâme. J’en ai jubilé, de le voir ainsi. Je m’en suis frotté les mains…
Alors quoi ? Il est mort ? Cet homme là ? Non, pas un homme, un seigneur parmi les ordures de ce monde. Une immonde créature invincible que je n’ai jamais pu que haïr.

Impossible…
Mes yeux se tournent vers Kail. Pour une fois, il me rend mon regard. Doré. Glacé. A quoi songe-t-il ? Où sont passés sa mine angoissée et ses yeux humides ?

Hildegarde parle de sang sur la gorge du comte. Du sang. Alors c’est un meurtre ?
Un meurtre ? Qui tuerait un homme mourant, et malade à n’en plus savoir parler ? C’est d’une lâcheté…

Non, c’est impossible, je n’ose y croire. Mourir ainsi. Comme un chien !
Voilà qui est digne de lui. J’en rirais si je n’étais pas tant pétrifié.
Jezebel ne m’a-t-il pas dit que jamais son père ne le laisserait partir ? Même mort.
Qu’en est-il maintenant ?
Dis-moi, Jezebel.

Son visage est encore plus pâle que d’ordinaire. La main de l’infirmière a saisit la sienne, dans un geste chaleureux, rassurant, qui ne semble bien sûr n’avoir aucun effet.
Il articule une formule de politesse pour se retirer.
Aller voir le corps.
Le Corps !

« Jezebel ! »

J’avance une main vers lui.
Jezebel, tout va bien. Tout va bien maintenant.
Je retiens mon geste, pourtant. Par reflexe, ou prise de conscience, allez savoir. Bien sûr que non. Tout ne va pas bien. C’est même pire que tout.

« Puis-je… Pouvons-nous venir ? »

Non, pas nous ! Que les autres ne viennent pas ! Qu’on nous laisse seul, lui et moi, avec ce corps maudit. En faire un spectacle n’arrangera rien…

« Mon frère, je tiens pour ma part à voir ce qu’il en est. Et chacun ici en a le droit. »

Gyllian. Je l‘écoute vaguement, sans poser les yeux sur elle.
Elle a tort. Ils n’en ont pas le droit. Ni eux, ni moi…
Mais peu importe. Je dois le voir. Si tout le monde doit suivre pour le permettre, alors tant pis.
Jezebel ne répond pas. Il tourne les talons, comme obsédé par le besoin de vérifier que son père est bien mort. Lui plus que quiconque ici ne saurait le croire. Le vieux monstre a bien fait son travail, donner à son pantin l’impression d’être tout puissant… et immortel.

Gyllian lui emboite le pas. Suivie de près par une Gabriella silencieuse et glaciale. La mort de son propre frère lui fait donc si peu d’effet ? Katje, quand a elle, semble bouleversée, elle serre dans sa main un pli de sa robe, à en faire blanchir ses articulations.

Alors que la Comtesse passe la porte, je découvre une jeune fille que personne ne semble avoir remarqué. Elle a porté les mains à sa bouche et ses yeux écarquillés sont remplis d’une indescriptible horreur.
Jeune… si jeune.
Je m’approche doucement d’elle, et attrape ses poignets pour lui libérer la bouche avec douceur.

« Mademoiselle. Vous devriez rester ici, ce n’est pas un spectacle pour vous… »

Elle ne répond pas, figée dans son expression horrifiée.

« Lord Hargreaves ? Que se passe-t-il ? »

De l’anglais. Je reconnais sans peine la voix de Grace. Elle semble troublée, et ne pas vraiment comprendre tout ce qui se passe. Peut être l’allemand est-il trop difficile pour elle, dans ces circonstances. Qui oserait l’en blâmer ?
Je lui fais signe d’approcher.

« Grace, soyez gentille, tenez compagnie à la demoiselle pendant que nous nous absentons.
- Mais… »

Je la fais taire d’un regard.

« S’il vous plait, Grace. Restez ici avec elle. »

Elle opine, les deux mains sagement posées devant sa robe. Capricieuse contrariée. Malgré l’agacement qu’elle m’inspire, je ne peux la laisser se soumettre à la vue d’un corps sans vie.

« Owen se tiendra à votre disposition. »

Comme pour appuyer mes paroles, mon valet s’approche, sans doute attiré par l’agitation.

« My Lord ? 
- Owen, veuillez conduire ces dames dans un endroit calme, je vous prie. »

Il s’incline et ouvre les bras pour inviter Grace et la jeune inconnue à se laisser conduire.
Je les regarde s’éloigner vers le salon…
Une main sèche se pose sur mon épaule.
Je me dégage, et me tourne vers Müll, lui lançant un regard mauvais.

« Peux-tu me dire ce qui se passe ici ?
- Je n’en sais pas plus que vous. »

Sa voix tremble un peu. Malgré l’assurance qu’il se forge, il est clair qu’il est terrifié.

« Mülleimer !
- Oui, je sais. Mais je veux être sûr que vous me donnerez l’argent.
- Sangdieu, Mülleimer ! Ce nom te va décidément à ravir ! Tu es une vraie corbeille à déchet ! Owen a déposé une belle somme dans ta chambre. Qu’as-tu besoin de me retarder pour ces idioties ? Dis-moi plutôt si tu as vu le corps ?
- Non, je n’ai encore rien vu. Tout ce que je peux dire c’est que les Tsiganes sont armés, et que l’un d’entre eux n’était pas dans la salle au moment du dîner.
- C’est tout ?
- Oui.
- Bien. »

Je tourne les talons, et me précipite vers les appartements de Friedrich.


Dernière édition par Dorian L. Hargreaves le Jeu 15 Jan - 12:25, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Jeu 15 Jan - 2:09

Le petit groupe a ralenti devant l’entrée, comme rendus hésitant par une soudaine angoisse.
Sans politesse, je les bouscule pour me glisser à l’intérieur des lieux interdits.
Durant notre enfance, Jezebel en faisait un effrayant mystère. Il ne fallait surtout pas entrer là. Sous peine de ne jamais en sortir.
Aujourd’hui, qu’importe a qui appartiennent ces pièces, ce ne sont rien d’autre que des murs. Des murs qui abritent le cadavre d’un Comte.

J’atteins enfin Jezebel, après avoir essuyé un regard cruel et moqueur de Siegfried von Herzen. Un regard qui me glace encore alors que j’ai peine à le chasser de mon esprit. Cet Homme là…

Gyllian se tient debout près de son frère, face au lit, me bloquant la vue du corps.
Un fourmillement de Colère me parcoure l’échine. La Haine. La Haine que m’a inspirée ce Marionnettiste de Friedrich… Vais-je enfin en être libéré ? Vais-je pouvoir tenir ma promesse ?

Je te sauverais, Jezebel, je te sortirais de ses griffes, dussé-je te tuer pour cela.

Il serre la main de sa sœur dans la sienne…
Est-il à ce point troublé ? Ou bien joue-t-il le rôle de l’enfant chagriné par la mort de son patriarche pour tromper l’assemblée ?
Il se détache de Gyllian, s’approche encore du lit mortuaire.
J’en profite pour m’avancer aussi, me glisser près de lui…
C’est bien Friedrich, étendu là, sans vie. Aucun doute. Il est bien mort.
Le sang sur sa chemise à quelque chose d’effroyablement ironique. Quoi ? Il aurait été égorgé ? De mieux en mieux.

Jezebel s’est penché sur le corps. Il glisse ses doigts dans les cheveux souillés…
Pourquoi ce geste chaleureux ? Pourquoi ? Jezebel, ne me dis pas… que tu aimais cet homme ! Il n’avait rien d’un père. Il n’avait rien à t’offrir d’autre que l’angoisse et la solitude ! Tu ne peux pas l’aimer… tu ne peux pas le regretter !

« Il a été tué. »

L’infirmière, Cordélia, répond quelque chose à propos d’une silhouette. Je n’écoute pas, absorbé dans la contemplation de ce spectacle macabre. Quand Jezebel à soulevé le col de la chemise, j’y ai vu deux marques. Deux petits trous, que le sang coagulé avait déjà rebouchés.
Des trous ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

Jezebel serre le poing. Un éclair de colère passe sur son visage. Il murmure… Je ne veux pas entendre ce qu’il dit ! Je ne veux pas l’entendre pleurer sa perte, et désespérer d’être abandonné !

Il chancelle.
Doucement, j’appuie mon épaule contre la sienne, et glisse un bras dans son dos. Tiens bon Jezebel, ce n’est pas le moment de flancher.

Mülleimer apparaît à l’entrée de la chambre… accompagné d’un jeune homme fardé, absolument sublime, je dois l’avouer. Même dans ces circonstances, j’ai eu un frisson en le voyant. Il écrase totalement par sa présence ce crétin avare de Müll, et dans ses yeux, brille une arrogance qui retient mon attention.
Léandre. Le majordome. Frère de cette Cordélia dont je me méfie comme la peste. Intéressante fratrie.

Je reporte vite mon regard sur le corps, incapable de me laisser égarer trop longtemps.
J’ai un mauvais pressentiment. Ma Haine ne s’est pas estompée…
J’ignore cependant si même dix ans après sa mort je ne continuerai pas à le haïr avec autant de puissance.
C’est dire, j’en aurais presque de l’amour pour mon propre père. Liam Hargreaves, maudit soit le sang que tu partages avec cette souillure. Maudit sois-tu.

Mes doigts se resserrent sur la peau de Jezebel, qui ne semble rien remarquer.
J’entends la voix fascinante de Siegfried von Herzen le provoquer sur un ton délicieusement moqueur. Celle cynique et troublée de Jezebel y répond. Je frémis, incapable d’empêcher mes yeux de glisser vers l’homme dont le sourire n’a rien de joyeux. Un homme, qui brûle de toute son âme d’un feu plus glacé que le vent du Nord.

Les doigts de Jezebel se saisissent de ceux de Friedrich. Geste tendre, triste… celui d’un Pantin livré à lui-même qui cherche à réanimer la main de l’homme qui lui dicte ses mouvements, comme si sans lui, il n’était rien…
Un rire sans joie s’échappe de ses lèvres. Il tire sèchement sur la chemise maculée de sang, dévoilant à la vue de tous, les marques meurtrières.
Soulevé d’un haut le cœur, il se raccroche à moi. Je sens en lui un profond désarroi. Il est perdu.

Prend garde, ceci est ta dernière chance…

Vieille Tsigane, si tu dis vrai, je vais devoir faire preuve de finesse. Les choses sont devenues délicates. Jezebel est fragilisé, et je ne suis certainement pas le seul à m’en être rendu compte. Les hyènes vont se jeter sur lui comme sur la charogne d’un lion tué au combat. Un combat qu’il ne sera peut être même plus capable de mener.

Siegfried semble prendre plaisir à le voir se débattre dans des justifications qu’il écoute à peine. Ses captivants yeux bleus pâles dévient vaguement vers moi alors que Jezebel me prend à témoin de son innocence.
J’acquiesce, bien qu’au fond, je ne puis en être totalement sûr. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’il n’aurait jamais eu le courage de tuer cet homme qu’il appelait « Père » sur ce ton soumis qui lui va si mal. Non. Il ne l’aurait jamais fait. J’en suis certain.
Et si c’était le cas, je ne pourrais que m’en réjouir.

Sous ma peau, je sens son corps frémir. Il se détache de moi… et s’assied près du corps. Mon contact ne lui apporte aucun réconfort. Il me préfère la proximité d’un cadavre. Un cadavre dont il caresse doucement les cheveux…
Répugnant. Ce spectacle m’est insoutenable.
Je serre le poing, plante violement les dents dans ma langue pour me tenir au silence.
Que ma rancune et ma souffrance restent encore un peu en moi. Perdre mon masque maintenant serait peu judicieux.
Je détourne le regard. Mieux vaut ne pas jouer avec le feu.

Siegfried me regarde toujours, un rictus moqueur tordant ses lèvres exquises. Il me transperce, comme s’il cherchait en moi la moindre faiblesse qu’il pourrait exploiter. Piégé par son regard, je ne reprends conscience que lorsque le goût du sang envahit ma bouche. Ma langue semble encore avoir subi la trop forte pression de mes dents. Stupide habitude.

Les iris bleus se désintéressent de moi alors qu’un serviteur entre dans la pièce, tremblant. Léandre lui jette un regard noir qui ne fait que le rendre plus mal à l’aise encore. Il tend une lettre à Jezebel, et sort aussi vite qu’il peut, à reculons, la tête basse.
Il n’est pas exagéré de dire que ces pauvres domestiques sont totalement traumatisés. Owen et le vieux Alfred doivent être choqués, et une fois de plus, bénir le ciel d’être tombés sur moi. Au vu de la tournure des évènements pourtant, ils vont bientôt me maudire à grands cris. Je regrette de les avoir emmenés. J’ai l’infâme sentiment que tout ira de mal en pis.

Je suis d’ailleurs à peine surpris, quand la lettre tombe des mains de Jezebel.
Je m’approche de lui, prêt à le soutenir encore, s’il le faut.
Katje ramasse la missive, devançant ce chien de Mülleimer qui aurait tant voulu réparer la maladresse de son Maître pour lui prouver son incertaine loyauté.
Le Silence se fait, et la voix de la pauvre veuve, pour qui personne n’aura de compassion, s’élève.
Le notaire est mort, lui aussi… Dévoré par une bête sauvage ?
Je ne puis empêcher un sourire ironique de se dessiner sur mes lèvres. Les dents de Vampires, la Bête mangeuse d’homme, et quoi bientôt ?
Un frisson me parcoure l’échine. Je ne devrais pas penser ainsi…
Jezebel tremble. Si peu que je suis le seul à pouvoir le voir. Il adresse à Katje quelques répliques sèches et humiliantes.
Mais je ne les entends pas… saisit de frissons.
Ses doigts ont saisit les miens, ils s’y mêlent… Je retiens mon souffle, me forçant à agir comme si de rien n’était. Il ne doit sans doute pas être conscient de ce qu’il fait. Il va croire que c’est moi qui ai osé…

« Mes enfants, ce n’est ni le lieu ni le moment de vous disputer ainsi. »

Le ton las d'Hildegarde, me ramène doucement à la réalité. Je ne me permets pas pourtant de respirer encore. Tendu, j’écoute la voix amère de Jezebel qui glace l’assemblée.

« C’est probablement ce qu’il aurait voulu. »

Ses doigts se resserrent autour des miens. Presque trop. Mon cœur s’affole. Je ferme douloureusement les yeux.
J’entends vaguement cette femme voilée, Marion van Rosenrot, dire quelque chose qui arrache un frisson de colère à Jezebel. Mes yeux se rouvrent. Instinctivement, j’approche nos mains mêlées de moi… mal m’en a prit, je le sais. Il se crispe, et m’arrache violement sa main, sans m’accorder le moindre regard.
Marion s’éclipse, esquissant un début de révérence visiblement moqueuse.

Jezebel fixe la porte, sans ciller. Son visage crispé semble avoir mit tout le monde mal à l’aise. Bien plus que la présence d’un mort dans la pièce.
Les autres se retirent aussi, vidant peu à peu les lieux.
Bientôt, il n’y a plus que Jezebel, figé, debout près du lit. Gyllian, qui donne l’impression de ne pas avoir quitté une seconde des yeux le corps de son père.
Sur son visage, je lis l’expression que j’aurais voulu voir porter celui de Jezebel. Du mépris. De la rancune. Et une lueur de réjouissement. Serait-elle capable de l’avoir tué elle-même ? C’est une van Kraft, après tout.

Siegfried s’est attardé aussi, silencieux, observateur. Un Loup affamé qui attends patiemment le moment propice pour se jeter sur sa proie. Mais à l’en voir, je ne puis vraiment savoir s’il lorgne une brebis en particulier au milieu du troupeau galeux que nous formons. Il est diablement fascinant.
Et pourtant, quelque part, il me rappelle cet homme…
Horreur. Je serre violement le poing, et détourne les yeux. Non. Que dis-je ? Il ne lui ressemble pas même un peu. Je dois garder ces vieux souvenirs loin de mes esprits. Je dois rester maître. Je ne peux pas me permettre d’échouer !

Non loin de la porte, je découvre Kail, le visage blafard, les mains tremblantes, fixant le lit sans oser approcher.
J’avance vers lui. Il ne semble pas me voir, comme tétanisé.
Doucement, je pose une main sur son épaule, et murmure son nom. Il ne réagit pas, comme dans un état de choc.
J’attrape son poignet, plus fermement, et l’entraine hors de la chambre, sans rencontrer de résistance.

« Kail ! »

Ma main libre effleure sa joue.

« Kail. Tout va bien, c’est fini… »

Il se crispe, dans un léger sursaut. Son regard croise enfin, le mien, horrifié. Il se dégage avec violence.

« Non ! Ce n’est pas fini. Ça ne finira jamais ! »

Il recule, chancelant.
Je n’ose le toucher de nouveau, conscient que je n’ai rien de rassurant à ses yeux.
Une immense vague de tristesse m’envahit. Je ne peux rien. Je ne peux rien pour lui.
Il recule encore, un bras serré autour de ses côtes, avant de tourner les talons, et fuir hors des appartements.

J’esquisse un mouvement pour partir à sa poursuite, mais une voix sombre et glaçante me fige sur place, oubliant presque Kail et mon impuissance à apaiser son désarroi.

« Où allez-vous donc, Herr Hargreaves ? »

Je me tourne, pour me trouver de nouveau emprisonné par le regard de Siegfried, dont les iris pâles semblent impénétrables.
Son visage se fend d’un sourire qui me fait frissonner d’un sentiment que je ne connais que trop.
Suis-je fou ? Désirer ainsi un homme qui respire le danger à plein nez, et dans des circonstances pareilles… Jezebel a raison, je suis incurable.
Je ne réponds pas au sourire, incapable de détacher mon regard du sien. Il est plus grand que moi, plus imposant aussi. Un homme comme il est rare d’en croiser dans le milieu où je vis. Fascinant. Simplement fascinant.

« Je… n… nulle part. »

Mes lèvres ont enfin daigné s’étirer, en un sourire sans doute un peu troublé. Voilà qui ne me ressemble pas. Je bafouille, c’est à peine si je parviens à contenir le tremblement de ma voix.
Il avance d’un pas, et je me surprends à reculer.
C’est Mauvais. Très Mauvais.
Je ne vois que lui, et son regard cruel, qui ne semble me vouloir aucun bien.
Non ! Pas ces souvenirs ! Je ne veux pas ! Ces vieilles peurs absurdes… qui m’affaiblissent inutilement.

Soudain, il lâche un rire mesquin, presque victorieux. Je parviens enfin à détourner les yeux, et les fixe derrière lui.

« Veuillez m’excuser. »

Reforgeant doucement mon masque, je lui adresse un sourire charmeur, et lointain, avant de retourner vers la chambre.

Jezebel en sort, me croisant à l’entrée sans me regarder, le visage froid. Il me bouscule même, sans y prendre garde.

« Jezebel… »

Pas de réponse.

Je soupire.
Kail a raison.
C’est bien loin d’être fini, en effet.

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Dernière édition par Dorian L. Hargreaves le Mar 20 Jan - 1:04, édité 3 fois
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Siegfried von Herzen




Age: Date d'inscription: 25/08/2008 Nombre de messages: 490 Statut: Beau frère du comte - Joailler Âge: 47 Pseudo usuel: 'Christa

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Jeu 15 Jan - 8:30

    - Amalberga est QUOI ?

    Siegfried lève le nez de son journal et lance un regard acéré en direction de son père, installé face à lui.
    Le vieil avocat lève les yeux au ciel avant de répondre, vivement agacé :

    - J'ai dit que la Comtesse Van Kraft était décédée. Avec ta manie de découcher, tu es le dernier à ne pas être au courant !

    A la mention de découcher, Gabriella Von Herzen, installée à l'autre bout de la table, le plus loin possible de son époux, se lève posément et quitte élégamment la salle à manger, de toute évidence peu disposée à entendre le père et le fils deviser de sujets qui l'incommodent. Siegfried la suit silencieusement du regard tandis qu'elle quitte la pièce avant de reporter son attention sur son père.

    - Et depuis quand…
    - Depuis deux jours, coupe sèchement Ulrich von Herzen. Nul ne connaît les raisons de son décès, on l'a découverte morte dans son lit. Par contre il semblerait qu'elle ait tenté d'empoisonner son époux, il y avait des traces de poison dans son verre.
    - Elle aurait dû s'y prendre plus tôt, marmonne Siegfried, elle a été prise de vitesse.
    - Pardon ?
    - Rien. Je suis simplement étonné d'apprendre qu'une femme telle qu'Amalberga ait été jetée à bas aussi aisément.
    - La Comtesse van Kraft, insiste Ulrich d'un ton agacé.
    - Sauf erreur de ma part, elle ne l'est plus tellement, ironise le joailler.

    Ses pensées se tournent vers la Comtesse. Une femme qu'il n'aurait probablement pas hésité à qualifier d'égale tant leurs caractères et préférences se rejoignent. Pas une amie, non. Ni l'un ni l'autre n'ont d'amis. Mais oui, sans aucun doute une égale. L'imaginer morte, allongée dans un cercueil, son beau visage pâli par la mort, ses mains inertes croisées sur sa poitrine, est quelque peu dérangeant. Se laisser empoisonner de la sorte, ou quel qu'ait été son sort… une erreur absurde, une erreur fatale.

    La voix de son père le ramène à l'instant présent.

    - Ils ont refusé d'inviter qui que ce soit à la cérémonie funéraire, pour le cas où cette idée t'aurait traversé l'esprit.
    - Moi ? A une cérémonie funéraire ? Voyons, père, seriez vous tombé sur la tête ?

    Il ne laisse pas à son père le temps de lui répondre et enchaine, d'un ton guilleret.

    - Et personne n'a trouvé à redire de la mort d'Ama… de la Comtesse ? Les Van Rosenrot, peut-être ?
    - Aucune plainte n'a été déposée, si c'est ce que tu entends par ta question. Quant aux forces de l'ordre, elles ont conclu sur une mort naturelle.
    - Mort naturelle ? Je suppose que quelques coupures ont changé de mains… Je me demande combien la mort de la comtesse peut valoir.
    - Siegfried, au moins sois respectueux envers les morts !

    Ulrich s'est levé, ulcéré, mais il grimace en portant une main à sa poitrine. Ce n'est pas la première fois que ça lui arrive, et Siegfried ne s'en formalise guère. D'un mouvement souple, il se lève à son tour, remettant le journal à un de ses domestiques et ordonnant aux autres de débarrasser la table. Les deux hommes se dirigent vers le salon personnel de l'avocat, lequel chancelle légèrement.

    - Vous semblez fatigué, père, vous devriez vous reposer.
    - Epargne-moi ta fausse sollicitude, Siegfried, elle ne me sera d'aucun secours !
    - A votre guise.

    Siegfried suit son père dans le salon, sans seulement proposer son bras au vieil homme, qui s'installe en grimaçant dans son fauteuil. D'un geste, Siegfried congédie les domestiques présents avant de se tourner vers Ulrich.

    - Ces Van Kraft… commence le joaillier, aussitôt interrompu.
    - Ils n'ont rien à envier de toi, Siegfried. Leur lignée semble maudite et n'oublions pas les cas que j'ai eu à défendre pour eux. Depuis le temps que tu es marié à l'une d'entre eux, tu as bien dû t'en rendre compte.

    Gabriella… Siegfried ne peut s'empêcher de songer à l'épaisse chevelure couleur de sang, à ce regard dépourvu de la moindre émotion, à ce corps désirable et inaccessible par une magie qu'il ne comprend pas et qu'il hait de toute son âme. Car oui, ce ne peut être que de la magie, une infâme magie qui l'empêche de seulement effleurer un cheveu de son épouse, quand bien même l'envie lui en dévore les entrailles.

    Ulrich remarque le regard soudain brûlant de son fils et secoue la tête.

    - Cela fait plus de dix ans que vous êtes mariés, et je ne vois toujours aucun enfant légitime dans cette maison. Combien de temps comptes-tu te laisser mener par le bout du nez par une femelle ? Van Kraft ou non, c'est ton épouse, elle t'appartient. Ou du moins, elle devrait.

    Siegfried ne répond pas, mais sa mâchoire crispée et ses poings serrés explicitent clairement son état d'esprit. Ulrich se laisse aller contre son dossier et soupire.

    - Ne tombes pas sous son emprise, Siegfried. Tu risquerais de le payer cher.

    De ta vie.


Maintenir les apparences. Conserver l'honneur des Von Herzen, du moins faire honneur à leur titre de nobles. Nobles ? Est-ce la noblesse qui a permis à Siegfried d'obtenir richesse et renommée ? Certes, Gabriella Van Kraft lui a été donnée parce qu'il faisait partie de cette caste privilégiée que sont les nobles de naissance, et avec elle une somme remarquable, mais… Au diable ces nobles maniérés, dissimulant leurs vices derrière ce qu'ils appellent l'étiquette ! Son argent, il ne l'a pas gagné en minaudant.

L'argent des Van Kraft… Probablement aussi souillé que les joyaux de Siegfried. Qui d'autre que lui mériterait d'emporter cette fortune entachée par le sang des innocents ? Siegfried n'a jamais pardonné à son père d'être pauvre. Lui qui a passé sa jeunesse entière à arpenter leurs terres à dos de cheval quand son père faisait des courbettes. Pendant que l'avocat empochait les pots de vins, Siegfried chassait le sanglier et le cerf pour nourrir sa maison. Si le joailler n'a pas autant d'éducation que toute cette basse cour de nobles, c'est parce que son père a tout fait pour maintenir les apparences, et ce même quand ils crevaient de faim et de froid en hiver, contraignant le jeune homme à délaisser les études pour la chasse et la collecte des impôts de leurs terres. Et pour quoi, au final ? Ulrich von Herzen avait fini foudroyé dans son lit, pitoyablement, pendant que son fils amassait une fortune dont il n'aurait jamais rêvé.

Siegfried sait que toute cette belle société le qualifie de parvenu dans son dos. Mais ils ignorent tout de la satisfaction perverse qu'éprouve le joailler à commercer avec des nobles tout aussi désargentés que l'était son père, tout autant concentrés à maintenir les apparences. Vendre des joyaux au prix de la vie humaine. Douce, délicieuse vengeance.

- Vous me semblez songeur, Herr Von Herzen, murmure Marion à ses côtés.

Un sourire déplaisant étire les lèvres de l'homme, qui admire la robe du vin de qualité emplissant son verre.

- En effet… Je pensais à mon commerce.
- Ah, oui… On m'a dit que vous étiez passionné par vos joyaux.
- Vous n'avez pas idée d'à quel point.
- Oh, peut être que si…

Siegfried s'apprête à répondre, quand ses yeux croisent ceux de son épouse. Celle-ci arbore une expression étudiée, et il semble que son regard transperce le joailler, observant Diable sait quoi derrière lui. Ses mâchoires se crispent, il détourne le regard vers les tsiganes, la jeune femme qui se déhanche pour le plaisir des nantis.

L'homme, habitué à porter des couteaux dans ses vêtements, ne cille qu'à peine quand il remarque l'éclat révélateur des poignards. La danseuse est armée… en quel honneur ? Voilà qui est des plus intrigants. Cette maison est un nid de vipères, reste à savoir qui mordra en premier.

Siegfried se laisse hypnotiser par la danse menaçante des tsiganes. Celui qui manipule le feu semble être le seul membre de l'assemblée à sembler aussi dangereux que lui-même, avec ce corps musculeux et les flammes qui dansent autour de lui, comme douées d'une vie propre. Probablement est-il armé, lui aussi. Et la fillette ? L'enfant au loup blanc… Délicieuse petite…

Non. Il est en société, mieux vaut qu'il ne se laisse pas aller à des pensées qu'il pourrait laisser transparaître malgré lui.

Au dehors, la pluie qui avait commencé à tomber à son arrivée s'est muée en un orage violent, et quelques éclairs zèbrent le ciel, parant les visages d'une lueur fantomatique et fugitive, jusqu'à ce que les domestiques aillent fermer les épais rideaux. Le grondement menaçant de l'orage semble rendre l'atmosphère électrique.

Par une soirée pareille, on s'attendrait presque à ce qu'un meurtre soit commis dans l'ombre…

La réflexion de Siegfried est interrompue à point nommé par l'irruption soudaine de l'intendante, affolée, suivie d'une jeune femme inconnue à Siegfried. Le fils du compte se lève, l'air manifestement inquiet. Il presse l'intendante de s'expliquer, pâle comme la mort.

Les mots fatidiques résonnent dans la salle aussi violemment qu'un coup de tonnerre :
- Herr Jezebel… votre Père… il est… Il est mort !

Entre les doigts du jeune van Kraft, le verre éclate, et le vin rouge s'écoule, pareil à du sang, tombant goutte à goutte sur la nappe. Du sang, oui. Comme celui qui, aux dires de l'intendante, tâche le cou du comte désormais mort. Siegfried esquisse un sourire sarcastique.

- Sept ans, Amalberga, murmure-t-il pour lui-même. Il lui aura fallu sept ans pour agoniser et mourir égorgé comme un vulgaire agneau, n'est ce pas délicieusement ironique ?

Seul le silence lui répond.

A l'imitation des autres convives, il se lève sans se presser, guère paniqué malgré la situation critique. Un vieillard qui meurt, quelle importance ? Son beau neveu devrait en être satisfait, il accède ainsi au titre de comte. Mais au vu de son excessive pâleur, Siegfried en conclut qu'il n'en est rien. On dirait un pantin qui vient de perdre les ficelles lui donnant vie. Et pourtant… Il parvient à garder une contenance en s'adressant à ses invités.

- Les circonstances m’empêchent malheureusement de respecter mon devoir d’hôte et d’honorer avec vous ce repas. J’ose croire que vous me pardonnerez si je vous quitte pour me rendre au chevet de mon père…

Absurde, songe Siegfried. Quel noble digne de ce nom pourrait continuer le repas en sachant qu'un mort git sous ce toit ? Lui le pourrait, certes. Peut être aussi cette femme méprisante au visage caché par un voile. Mais même eux, il leur faut maintenir les apparences.

- Jezebel… intervient le dandy d'une voix hésitante. Puis-je… Pouvons-nous venir ?

La sœur du nouveau comte ne laisse pas à ce dernier le loisir de refuser en exprimant le fond de sa pensée.

- Mon Frère, je tiens pour ma part à voir ce qu’il en est, et chacun ici en a le droit…

Un silence, puis elle ajoute :

- Je ne connais aucune mort naturelle induisant de se retrouver avec du sang sur la gorge.

Joliment dit, songe Siegfried en observant la petite troupe empressée qui s'engage sur les pas de Jezebel en direction des appartements de l'ex maître des lieux. Il les suit à son tour, intéressé par la tournure des choses, non sans jeter un coup d'œil en direction des tsiganes. Où sont la fillette et le deuxième homme ?

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MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Jeu 15 Jan - 8:30

Dans les appartements du comte, ils découvrent le cadavre du vieillard. Lui n'a pas eu droit à une mort paisible – et ô combien abjecte – dans son lit. On l'a égorgé. Le sang trempe la literie et les cheveux du vieillard, en un tableau qui ne manque pas de séduire Siegfried.

Le dandy, pourtant le premier à demander à Jezebel s'il pouvait l'accompagner, est en retard. Le voilà qui se faufile entre les invités pour rejoindre le jeune Van Kraft. Siegfried lui lance un regard pénétrant, amusé par son empressement soumis.

Le nouveau comte fait convoquer son personnel, mais celui-ci n'a rien de probant à lui apprendre. Chancelant, soutenu par le dandy à l'air inquiet, Jezebel se tourne alors vers ses distingués invités.

- Père a été assassiné. Et, surprenant, n’est-ce pas, l’assassin est l’un d’entre vous…

Oh, quelle originalité, mon beau neveu. Croyez vous vraiment que je vais laisser passer cela ?

- D’entre "nous", mon neveu ? raille Siegfried. Vous vous excluez d’une si belle équation où vous avez une place toute trouvée ?
- Quelle raison aurais-je de tuer mon père ?

Le joaillier esquisse un geste vague.

- Vous n’avez jamais eu de bonnes relations… D’autre part vous êtes le mieux placé pour recevoir l’héritage, il est avantageux pour vous d’éliminer votre père avant qu’il ne désigne quelqu’un à votre place. Enfin, vous avez quitté la réception pendant un long laps de temps.

Siegfried s'abstient de signaler que c'est aussi son cas. Il se plait à tourmenter le jeune homme, aussi désirable et froid que son abominable tante. Le jeune Van Kraft s'empare convulsivement des mains de son père avant de répondre, chancelant :

- Votre raisonnement ne tient pas plus debout que moi, mon oncle. Je n’aurais pas monté toute cette mascarade, contrairement à certains ce que je fais est toujours net et sans bavures, si je devais tuer mon père nul n’en aurait la moindre idée et je ne l’assassinerais pas de manière aussi absurde.

Il désigne alors la blessure du comte défunt à ses invités. Le cou est perforé de deux trous, et même un homme aussi dépourvu de culture que Siegfried est capable de faire le rapprochement avec les légendes populaires. Amusant, vraiment.

Pris d'un haut le cœur, Jezebel se raccroche au dandy avant de poursuivre, d'une voix faible mais toujours aussi glaciale :

- De plus je suis sorti voir mon cheval, Hargreaves m’a vu et peut témoigner.

Le dandy acquiesce, évidemment, pourquoi ne le ferait-il pas, soumis à Jezebel comme il est ? Siegfried pose son regard sur le jeune homme à la mise extravagante. Encore un qu'il prendrait plaisir à entrainer dans son lit. Il doute que Hargreaves lui résiste énormément, avec le beau Van Kraft qui refuse délibérément ses avances, il ne peut que se sentir frustré. Ce dernier se dégage d'ailleurs des mains de son ami, se laissant tomber sur le lit souillé par le sang de son père.

Un instant, Siegfried suffoque, troublé par la similitude entre le sang encore frais du comte, et la chevelure du jeune homme.

- J’ai toutes les raisons de croire qu’il s’agit de l’un d’entre vous… Mes serviteurs savent… ce qui les attend s’ils se font attraper, eux.

Oh mon beau neveu, vous semblez partager avec moi des jeux qui me semblent tellement inappropriés à votre caste… songe le joailler en surprenant le regard que s'échangent les domestiques. A nouveau, son regard dévie vers Dorian, si soumis à Jezebel et ne recevant en échange qu'un mépris affiché. Il se demande si le dandy a expérimenté le genre de punition que leur hôte se plait à appliquer à ses serviteurs.

Il est cependant surpris quand Jezebel se met soudainement à parler de l'héritage. Tellement inapproprié. Délicieusement inapproprié. L'entrée d'un serviteur achève de donner une touche d'irréalisme pervers à la scène. Quel que soit le contenu de la lettre, il fut assez choquant pour que Jezebel le laisse tomber au sol, laissant à sa belle mère le soin de ramasser le message et de le lire à voix haute, après l'intervention déplaisante d'un des domestiques, très vite expulsé par le jeune van Kraft.

- … Nous avons le regret de vous faire part du décès du regretté Maître Balghaur, notaire du village, dans la journée du 30 avril. Il semblerait que Maître Balghaur ait été assassiné sauvagement, comme dévoré par une bête sauvage. Soyez sur vos gardes … Quelles sont donc ces diableries, Jezebel ? Cherchez vous à effrayer vos hôtes ?!

Charmant. Un vampire, et maintenant un loup garou. Qu'est-ce que le folklore leur réservera par la suite ? Jezebel a l'air soudain fatigué. Aimait-il donc son père à ce point ? Cela ne l'empêche pas de distiller son venin si typique. De toute évidence, lui et la comtesse ne s'apprécient guère.

- Le rôle de veuve éplorée vous va mal, mon amie, vous qui étiez si… souriante il y a peu.
- Gardez donc votre fiel pour une meilleure occasion, persifle-t-elle, manifestement en colère.
- Il ne s’agit pas de fiel, je ne fais que constater… Il est vrai que votre époux ne vous préoccupait guère lorsque vous vous pavaniez devant Herr Von Herzen…

Siegfried lance un regard glacé au jeune homme. Seriez vous jaloux, mon neveu ? Non, bien sûr. Pas de moi. Ni d'elle. Vous tentez de rejoindre le cercle des malfaisants, mais vous n'êtes rien de plus qu'un coucou qui infeste le nid, un parasite, Jezebel. Rien de plus..

Katje est manifestement prête à en rajouter, mais l'intervention d'Hildegarde l'en empêche.

- Mes enfants, ce n’est ni le lieu ni le moment de vous disputer ainsi, murmure l'intendante d’une voix lasse.
- C’est pourtant probablement ce qu’il aurait voulu, réplique froidement Jezebel.

Ses doigts sont mêlés à ceux du jeune homme roux à ses côtés. Ne s'en rend-il donc pas compte ? Pauvre sot, incapable de comprendre ses propres sentiments, et cependant tellement vulnérable. Siegfried se passe distraitement la langue sur ses dents, de plus en plus intéressé par cet étrange couple.

Les propos de leur hôte font réagir la femme voilée aux côtés de Siegfried, qui se penche à son oreille et lui murmure, de façon tout à fait audible, le fond de sa pensée :

- Quelle charmante exhibition de… comment dit-on amour filial en allemand, déjà ?…La surprise m’en ôte mes mots…

Elle esquisse un sourire enjoué et commence à s'éloigner, ajoutant d'un ton ironique :

- Herr Jezebel, on m'avait vanté les divertissements que votre famille sait offrir : ils sont à la hauteur de mes espérances...

Et tandis qu'elle quitte les lieux, Siegfried voit Jezebel arracher violement sa main de celle du dandy, laissant ce dernier désemparé. Peu à peu, le reste de l'assistance évacue à son tour les appartements du comte, mais Siegfried n'en ressent pas l'envie. Il ne se sent pas mal à l'aise face à un cadavre. Au contraire, cela lui procure des sensations… intéressantes.

- Sept ans, Amalberga, murmure-t-il pour la seconde fois.

Du coin de l'œil, il aperçoit Dorian qui entraîne ce peintre abject hors de la pièce. Que veut donc ce dandy délicat d'un rustre qui n'a pas sa place parmi les invités et mériterait d'être traité comme les autres domestiques ? Contrarié, il leur emboite le pas, et assiste à leur échange, dissimulé dans l'ombre.

Au moment où Khail s'enfuit, sur un gémissement angoissé, Siegfried sort de l'ombre. Ne souhaitant pas voir le dandy lui échapper pour un peintre miséreux, il l'interpelle.

- Où allez-vous donc, Herr Hargreaves ?

Ce dernier réagit comme un papillon soudainement épinglé, et Siefried ne peut s'empêcher de sourire. Oh oui, absolument délicieux. Le beau dandy est loin d'être frêle comme les prostitués qui partagent couramment son lit, mais ses réactions d'amoureux effarouché sont tellement attirantes…

- Je… n… nulle part, lui répond le jeune homme, troublé.

Le Lord Hargreaves esquisse un sourire timide, et celui de Siegfried s'accentue. Il se surprend à dévisager le jeune homme de haut en bas, s'imaginant explorer les courbes de son corps de ses mains et de ses lèvres.

Un rire rauque lui échappe, et Dorian semble miraculeusement échapper à son emprise.

- Veuillez m’excuser, murmure précipitamment le dandy avec un doux sourire, avant de s'éclipser vers la chambre ou l'attendent un comte mort et un fils de comte tout aussi mort émotionnellement parlant. Sans oublier Gyllian van Kraft, mais Siegfried doute que la demoiselle intéresse particulièrement Lord Hargreaves.

Qu'importe, ce n'est que partie remise. Siegfried n'a jamais laissé échapper une proie, mais il aime leur laisser de l'avance. Un sourire aux lèvres, il quitte les appartements aux tapisseries vertes, pour tomber nez à nez avec Julian van Rosenrot, à demi dissimulé dans l'ombre.

- Vous aussi, vous vous êtes absenté, murmure l'homme d'un ton sifflant.
- Vraiment ? Je doute que quiconque dans l'assemblée puisse nier s'être absenté au cours de la soirée, Herr van Rosenrot.
- Mais peu ont les mains tâchées du sang de leurs amis, Herr von Herzen.

Le sourire de Siegfried disparait lentement tandis qu'il tente de décrypter l'expression de l'avocat. Mais celui-ci le regarde fixement, le visage sans expression, seuls ses yeux brillant d'une lueur menaçante.

- Je n'ai pas d'amis, Herr van Rosenrot, réplique froidement le joaillier, avant de s'éloigner d'un pas vif, rejoignant la salle à manger.

Il ne s'y attarde guère, un des serviteurs des Von Herzen lui murmurant que ses affaires personnelles ont été déposées dans sa chambre. Cela tombe bien, il a quelque chose à y récupérer.

En quittant la pièce, il croise le regard de son épouse. Un léger sourire orne les lèvres de sa glaciale femme, et Siegfried ne peut s'empêcher de frissonner malgré lui. Cette femme le rendra fou. De haine, de désir et de rage.

Parvenu dans la chambre qui lui a été octroyée, il constate que le feu a été allumé dans l'âtre et ses affaires personnelles soigneusement déposées à leurs places respectives.

Sur le guéridon, un petit paquet enveloppé d'un ruban. Un cadeau ? L'écriture délicate ne lui est pas inconnue : A mon respectable époux, avec tous mes sentiments. Quelle plaisanterie cruelle est-ce là ? Il arrache le ruban et l'emballage, découvrant une petite boite à bijoux.

Dans la boite, une mèche de cheveux rouges sang, tenue par un ruban de la même couleur. Les cheveux de Gabriella.

Un instant, Siegfried est aveuglé par la rage sanglante qui s'empare de ses sens. Avec un hurlement de rage à peine humain, il projette la boite qui se fracasse contre le mur. Maudite femelle ! Misérable sorcière, puisses-tu brûler dans les flammes de l'enfer avant la fin de cette nuit !

Haletant, il contemple la mèche de cheveux au milieu des débris de la boite, hypnotisée par sa teinte cramoisie. Les paroles de son père lui reviennent en mémoire tandis qu'il récupère l'objet de sa fureur.

Ne tombes pas sous son emprise, Siegfried.

Il reste un long moment à contempler les cheveux couleur de sang, le ruban qui les enserre. Puis, convulsivement, il laisse tomber l'horrible cadeau dans la poche de son veston.

Contre son cœur.

Tu risquerais de le payer cher.

De ta vie.

De ta raison.

Et de ton âme.

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Ludwig von Rosenrot




Age: Date d'inscription: 15/10/2008 Nombre de messages: 31 Statut: Frère de la défunte Amalberga Âge: 50 ans Pseudo usuel: Mel

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Jeu 15 Jan - 16:59

Au nom du père...

Ludwig ressort dans le couloir, la main posée sur sa poitrine, le regard échangé avec la dame en noir lui ayant transpercé l'âme.

"Qu'avons-nous fait?"

Ludwig retourne dans la salle de réception, là où le dessert trône sur la table, luisant dans la lumière tamisée des chandeliers. L'homme s'approche de la table, avise les couverts abandonnés aux côtés des assiettes. Friedrich est mort.

...du Fils...

Il se souvient des silhouettes rouges de son neveu et de sa nièce près du corps. Oh quel abominable spectacle! Et il repense à l'arrivée de la lettre, l'excitation qui l'avait saisie, la folie sanglante prenant possession de son âme. Quelle horreur!

"Marion que faisons-nous dans cet antre du diable?..."

Penser à sa femme l'apaise. A sa main qui se poserait doucement sur son épaule pour le réconforter. Marion, qu'il n'a plus touchée depuis l'arrivée de sa soeur.

Il secoue la tête et caresse la croix dissimulée sous son vêtement. Friedrich est mort. Amalberga est vengée. Mais pas tout à fait. Dans ses enfants il reste encore du sang de leur père. A commencer par leur chevelure monstrueuse. Pourquoi n'ont-il pas pris plus de la beauté de leur mère?

Assis à table, Ludwig n'entend pas passer le couple Herzen. Ne pas les remarquer est salutaire pour lui, voir ce duo répugnant suintant la luxure et la fange aurait mis bien à mal ses tentatives pour se calmer. Non il ne remarque pas le couple maudit mais un autre. Les deux retardataires du dîner. Le peintre est entré comme un enfant fuyant le noir dans la salle. Ludwig ignore ce qu'un tel homme fait ici dans cette "réception". Mais apparement, sa présence semble le calmer et il retourne s'asseoir à ce qui fut sa place. La main tremblante, il reprend ses couverts et termine le dessert qu'il avait abandonné plus tôt. Puis il se relève et fait les cent pas dans la pièce, et c'est alors qu'arrive Aloïs, un ami de son propre fils. Il semble ébranlé et, triturant ses boutons de manchettes, se penche vers Kail pour lui parler.

Ludwig décide de les laisser seuls, il y a quelque chose qu'il doit encore faire. Remontant les étages, suivant les couloirs, il retourne dans la chambre désertée de Friedrich. Seul avec son beau-frère, il contemple son corps avec pitié.

"Je te souhaite que le démon qui a pris ton âme ait pitié de toi Friedrich."

... et du Saint-Esprit.

Sortant un couteau, il taille dans le montant du lit une pointe en bois. Puis il ouvre la chemise rougie et, de toutes ses forces, l'enfonce dans le cœur sans vie. Essuyant la sueur qui coule de son front, il reprend son souffle et se penche sur le visage de l'homme qu'il a haït tant d'année. Et il lui tranche la gorge. Profondément. Si la décapitation est incomplète, il espère cependant qu'elle sera suffisante. Aux quatre coins du lit, il grave une croix rouge.

Amen.

C'est ce qu'il aurait du faire. Mais il n'y parvient pas. Alors, à la place, avec la lampe de chevet, il brise l'unique miroir de la maison. Avec les bris de verre, il forme un poisson et une croix sur le sol. De sa poche, il sort un chapelet et le pose dans les mains froides de Friedrich.

Il prend soin en sortant de verrouiller la porte. Il frotte la croix sous sa chemise une dernière fois et part à la recherche des enfants maudits.
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Nausicaa



Féminin
Age: Date d'inscription: 02/11/2008 Nombre de messages: 37 Statut: Flûtiste Âge: 5 ans Pseudo usuel: Anja

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Dim 18 Jan - 23:13

On ne m'aime pas du tout,
Mon poil n'est pas doux.
On ne m'aime pas du tout,
Je vis au fond d’mon trou.
On ne m'aime pas du tout,
On m'chasse de partout.
On ne m'aime pas du tout,
On m'appelle l'méchant loup.
On ne m'aime pas du tout,

Et j'hurle comme un fou...



Dans la réserve accolée aux cuisines, une fillette tendait l'oreille. Un homme venait d'ordonner que le service soit interrompu. Obéissants, tous les commis et serveurs s'exécutèrent ; cessant toutes activités. Nausicaa allait retourner à son bol, quand Cassandre apparut dans le cadre de la porte. Il l'appelait, silencieusement comme à son habitude. Elle jeta un dernier regard à la soupe, puis le suivit dans le couloir. Elle dut forcer l'allure pour le rattraper ; le tsigane ne se retourna pas, et continua sa marche rapide jusqu'à ce qu'il se trouve nez à nez avec Demetrius.

Ils étaient de retour dans la salle de réception. Nausicaa remarqua d'abord que la pièce, pleine il y a peu, était presque vide de ses occupants. Effectivement, les invités avaient délaissé leur dessert pour une activité plus intrigante. La comédie hypocrite qui s'était jouée dans la salle de réception avait soudain laissé place à une atmosphère de nervosité et de tension. De plus, une étrange distance s'était glissée entre Demetrius et Cassandre. Les regards échangés étaient empreints de confusion. N'ayant pas été prévenue de la sinistre nouvelle, Nausicaa ne comprenait pas de tels comportements. Habituellement, les deux hommes s'entendaient plutôt bien ; leur relation était amicale, tout du moins étaient-ils en de bons termes. Plus intime avec Demetrius, elle se tint à ses côtés, puis lui agrippa la main. Elle fut soudain drôlement attirée par ses bottines ; échappant ainsi au regard insistant du jumeau d'Alecto.

Nausicaa dut tout de même relever la tête à l'apparition inopinée de la jeune femme. La fillette avait déjà aperçu cette Lorelei plusieurs fois, mais ne l'avait pas appréciée. Aujourd'hui encore, elle n'aimait pas son apparence -ce costume extravagant- et son attitude -la façon qu'elle avait d'examiner les gens. Nausicaa se contenta de sourire crispé, ne pouvant prononcer un mot dans un tel environnement. Ce qui ne semblait pas désorienter Lorelei rendait tout le monde sur le qui-vive, prêt à se défendre face à une attaque subite. Elle s'adressa à Cassandre, lui demandant une discussion à l'écart ; il lui accorda après quelques instants de réflexion et d'immobilité. Demetrius tenta de le retenir. En vain.

Il les suivit donc des yeux, impuissant. Demetrius aurait dû éclaircir la situation avec la fillette, lui en dire les grandes lignes. Il resta toutefois muet et immobile. Nausicaa ne savait que faire, elle était paralysée par une sorte d'engourdissement ; ses jambes et ses bras étaient raides et insensibles, comme s'ils avaient appartenu à une autre personne. Elle n'avait conscience que de sa main droite, celle qui était prise dans l'étau indéfectible que formait le poing fermé du tsigane. Si elle avait tenté de la retirer sans permission, elle aurait échoué sans aucun doute. Elle s'efforça de reprendre ses esprits, malgré le trouble environnant. Quand elle prit la parole, sa gorge lui joua le mauvais tour de ne laisser qu'un mince filet d'air s'échapper. Sa voix d'ordinaire fluette fut réduite à un chuchotis.

- Je fais quoi. Je fais quoi...

La gorge soudain remplit de sanglots, et elle dut retenir son souffle pour éviter ce débordement. Elle ne savait pas ce qui se passait dans ce manoir sordide, mais sentait tout. Demetrius reprit pied dans la réalité ; il sursauta, semblant sortir d'un rêve -ou peut-être d'un cauchemar. S'il lui disait ce qu'elle devait faire, elle se sentirait mieux, elle en était sûre. Il n'en fit rien. Toujours silencieux, il hésite, puis se penche vers elle, lui caresse les cheveux tendrement. Sa mine est troublée, son regard douloureux, sa bouche triste, sans sourire. Ce visage que Nausicaa ne peut déchiffrer, semble s'ouvrir à elle. Un instant, elle croit même qu'il va lui parler, lui dire quelque chose, même si elle n'a jamais entendu le son de sa voix, elle sait qu'elle serait apaisée. Puis ses yeux se tournent vers une fenêtre, vers l'extérieur -où les éléments se déchaînent- aussi dangereux que l'intérieur de ce manoir.

Soudain, elle est soulevée dans les airs, ses bottines ne touchent plus le sol. Un tel geste d'affection venant de Demetrius -Demetrius l'insensible- est si rare qu'elle n'hésite pas une seconde à se blottir contre lui. Elle passe les bras autour de son cou et enfouit sa tête dans le cou de cet homme rassurant -Demetrius la force tranquille. Ainsi chargé de la fillette, il s'engouffre dans un couloir sombre. Nausicaa se sent protégée, mais n'est-elle, portée de cette manière, son bouclier à lui ?

Rapidement, ils rejoignirent la chambre que leur avaient offert les Van Kraft. Nausicaa n'avait pas besoin d'explications, elle comprenait ce que Demetrius cherchait à faire : la mettre hors de danger. Un rapide coup d'œil jeté par dessus son épaule, et il disparut. La clé tourne deux fois, les pas s'éloignent, puis plus rien. La pièce était exiguë, les murs n'avaient pas de fenêtres, et le lit ressemblait à tout sauf à une couche. Le froid se faisait d'autant plus pénétrant que seules deux chandelles éclairaient le lieu. Nausicaa les repositionna sur la petite tablette qui servait de console près de la porte, traîna un vieux tabouret de ce côté et s'emmitoufla dans une courtepointe.

L'enfant resta assise durant un laps de temps indéfini. Presque assoupie, elle eut du mal à comprendre ce que signifiaient les bruits qu'elle entendait. Des domestiques chicanaient non loin de sa porte sur ce qu'ils avaient entendu dire ou non, ils se chamaillaient pour savoir qui avait raison. L'un disait qu'Il était mort naturellement, l'autre qu'Il avait été assassiné. Nausicaa perçut la nuance que les valets faisaient entre un "il" habituel et ce "Il"-là, la révérence et le dégoût s'y mêlaient. Ce fut cet indice, si minime soit-il, qui informa la fillette que l'homme dont il était question n'était autre que le comte Van Kraft. Elle laissa échapper une exclamation muette. Son esprit lui amena tout de suite la solution du comportement de ses amis tsiganes. En la cachant aux yeux des autres, Demetrius avait placé Nausicaa dans une sorte de sursis. Les autres avaient peur, ils étaient tous en danger, tous pouvaient être suspecté du meurtre. Ils étaient -tous- des loups dans une bergerie.



Voici l'histoire,
Du loup qui se prépare,
Il met ses habits du soir.
Qui a peur du loup ?
Pas nous, pas nous.

Au fond du couloir,
Le loup est sur le départ,
Il s'admire dans le miroir.
Qui a peur du loup ?
Pas nous, pas nous.

Dans notre manoir,
Le loup vient nous voir,
Il a pris son rasoir.
Qui a peur du loup ?
C'est nous, sauvons-nous !

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'A la maîtrise, l'enfant substitue le miracle.'
André Malraux
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Dorian L. Hargreaves



Masculin
Age: Date d'inscription: 16/08/2008 Nombre de messages: 879 Statut: Vague cousin des van Kraft (très vague) Âge: 25 ans Pseudo usuel: Blewark.

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Mar 20 Jan - 18:39

Debout devant moi, les mains sur les hanches, Grace Dokins remue son odieuse bouche pincée d’enfant capricieuse. Elle me harcèle de questions au sujet des évènements qu’elle ne semble pas avoir bien compris.

« Le Comte van Kraft est mort, c’est tout ce que vous avez besoin de savoir. »

J’ai sans doute été un peu trop brutal, puisque la jeune femme se tait aussitôt. Ses joues rougissent de contrariété. Ses yeux bruns se fixent au sol.

« Et vous Lord Hargreaves ? Vous allez bien ? »

Je serre les dents. A quoi joue-t-elle ? Au concours de celle qui sera la plus bête de la réception ? Ne se rend elle pas compte qu’elle a gagné depuis longtemps ?

« Je ne suis ni mort ni blessé à ce que je sache, je vous remercie de vous inquiéter. »

Puis, doucement, je murmure en allemand dans l’espoir qu’elle ne comprenne pas :

« Ou du moins pas encore. »

Elle baisse encore plus la tête, les mains jointes devant elle. Une moue pleurnicharde écrase ses lèvres.
Je grimace.

« Excusez moi, s’il vous plait retournez auprès de cette demoiselle. 
- Mademoiselle von Ruthven.
- von Ruthven… »

Mes sourcils se froncent légèrement. Je connais ce nom. Mon père l’a déjà mentionné quelque fois. Sans doute une autre branche familiale dont je ne connais rien.

« Lord Hargreaves ?
- Retournez auprès d’elle et faite vous conduire à vos chambres. Reposez vous… tant qu’il est encore temps.
- Encore temps ?
- Faites simplement ce que je vous dis, Grace, vous serez gentille. »

Sans vraiment la regarder, je me détourne d’elle pour remonter vers les chambres.
J’ai quitté les appartements de Friedrich juste après Jezebel, qui s’est dirigé vers sa chambre, d’un pas légèrement boiteux, mais sûr.
J’ignore ce qu’il va faire maintenant.
Je suis redescendu au salon, à regret, me prétextant à moi-même la volonté de savoir si la jeune fille bouleversée allait mieux… ce qui ne semble pas vraiment être le cas, mais au fond, que puis-je y faire ?

Je ferais mieux de suivre mes propres conseils. Et profiter de ce court moment de calme pour me reposer. Changer de vêtements aussi, je n’ai plus rien d’élégant dans ceux là.

Un peu las, je monte les escaliers, et m’arrête devant la porte de la chambre qu’on m’a affublé. Cette horrible chambre bleue.
J’aurais dû demander à Kail de m’accompagner, bien que ce ne soit guère la couleur des murs que j’ai envie de lui montrer, présentement. Oui… Je ferais bien de retourner le chercher.
Je pivote sur moi-même, prêt à me rendre dans la salle à manger où mon cher Kail attend je ne sais quoi en compagnie des autres convives. Il va encore me haïr, mais tant pis. J’ai besoin de lui. Je le veux.

Le bruit d’une porte qui claque sèchement attire soudain mon attention. Je tourne les yeux vers le fond du couloir. Siegfried vient de sortir de l’une des chambres. Il semble énervé. Son pas sec et rapide le dirige vers moi, et pourtant, il ne semble pas me voir, le regard brûlant d’une sauvagerie indescriptible.
Bon sang. Comment ai-je pu le comparer à cet homme lâche et maladif !
Siegfried a quelque chose de terriblement bestial. Quelque chose qui m’attire tant que ç’en est effrayant.
Je ne suis plus un enfant. Je ne serai pas faible face à lui… n’est-ce pas ?

« Tout va bien ? Herr von… »

Ses yeux se posent brutalement sur moi. Il me dévore du regard, sans esquisser une ombre de sourire.
Je frissonne, soutenant avec un étrange délice ce regard de bête enragée.
Il se jette sur moi, et me saisit à la gorge d’un geste puissant. C’est si rapide que je n’ai même pas le temps de lutter, il me pousse contre la porte de ma chambre avec tant de violence qu’elle s’ouvre sous le coup. Je grimace en sentant la poignée s’enfoncer dans mon dos.
Il me relâche, sans la moindre douceur. Je toussote, pour reprendre mon souffle, reculant dans la pièce sombre alors qu’il avance face à moi.
Je l’observe refermer la porte derrière lui, et tourner la clef dans la serrure.
Il fait presque entièrement noir, maintenant, et nous n’y verrions probablement rien si de fréquents éclairs ne déchiraient pas le ciel pour nous éclairer.
Siegfried ne sourit toujours pas. Il continue d’avancer lentement vers moi. Je cesse de reculer, les yeux fixés sur lui.

Magnifique.
L’obscurité a effacé la moindre trace de vieillesse sur son visage. Il ne reste plus que son élégance et son regard perçant.
Il semble torturé, malgré son apparence sûre, par quelque chose qui lui fait perdre tout contrôle. Quelque chose qui le ronge de l’intérieur. Se pourrait-il qu’il soit moins différent de moi que ce que je croyais ? Cette pensée m’arrache un étrange sourire. La famille van Kraft dans ses moindres recoins a une odeur d’épouvantable souffrance.

« Tu souris ? Ne sais-tu donc pas ce qui t’attend ? »

Je frissonne.
Ces mots… Ces mots là ! Non ! Taisez-vous ! Taisez-vous !

« Le sais-tu ? Dis-moi… »

Inconsciemment, je recule. Il sourit à son tour, cruellement. Une lueur de satisfaction passe dans son regard.
Non. Il ne lui ressemble pas. C’est différent. Je ne suis plus un enfant. Je ne suis plus faible. C’est différent. Différent.

Dans mon dos, je rencontre le mur, qui s’oppose à ma fuite.
Un nouvel éclair déchire le ciel, me révélant trop clairement le visage de Siegfried. Il me fixe avec une ardeur affamée, le visage tendu sous une colère qui contraste avec son large sourire, et ses dents dévoilées.
Splendide. Terrifiant. Je ne sais plus que penser.

Bientôt, je sens son souffle sur mon visage. Il approche ses lèvres de ma peau, sans me toucher une seule fois.
Je ne bouge pas, figé par des frissons que je ne parviens pas à identifier, partagé entre la terreur de mes vieux souvenirs, et le désir certain que j’éprouve… et qui grandit alors que Siegfried se penche à mon oreille.

« Que dirais-tu si… je jouais un moment avec toi ? »

J’entrouvre les lèvres, conscient pourtant que je ne pourrai prononcer un mot.
Son odeur m’enivre. Je retiens mon souffle. Mes mains se lèvent vers lui, machinalement, et effleurent son poignet.
D’un geste violent, il se dégage pour saisit le mien et le plaque contre le mur, près de ma tête. L’étreinte de ses doigts est douloureuse, je retiens une grimace, les yeux mi-clos.

« Regarde-moi, Hargreaves. Regarde ton bourreau. »

Nouvelle vague de peur.

« Taisez-vous ! »

Son rire cruel résonne à mes oreilles. Il resserre encore plus ses doigts autour de mon poignet. Cherche-t-il à me faire gémir ?
Je serre les dents. Hors de question. Je ne lui donnerais pas ce qu’il veut. J’ai juré que ça ne m’arriverait plus !

« Que je me taise ? »

Je sens sa main libre se poser sur ma jambe, et remonter avec une épouvantable lenteur.
Ma respiration s’accélère, malgré mes efforts pour la retenir. Il rit encore, s’amuse de mes réactions, des frissons qu’il sent sous ses caresses.

« Tu ne lutte pas vraiment. N’as-tu donc pas peur ? »

Une pointe de regret dans sa voix. Ainsi, c’est-ce qu’il attend ? Il veut être craint, le pauvre homme…
Je rouvre les paupières, et plonge mes yeux dans les siens. Il ne sourit plus, agacé par mon arrogance sans doute. Frémissant soudain d’un puissant désir, je dessine un sourire sur mes lèvres.

« Allons, Siegfried. Qu’espériez-vous en vous attaquant à moi ? »

Rictus de mépris. Il me relâche brutalement et s’éloigne d’un pas, agile. Son regard glisse sur mon corps, comme s’il cherchait à me dévorer ainsi, sans bouger d’un cil.
La chaleur monte en moi, le sang bat furieusement à mes tempes, impatient.
Siegfried sourit, le poing serré, comme pour contenir son propre désir. Il cherche à paraitre froid, mais je ne saurais être trompé, même par un homme comme lui.

« C’est de cette manière, que je te torture, n’est-ce pas ? »

Mes yeux ne quittent pas son visage, observant la moindre de ses réactions alors qu’il poursuit son observation.

« Si je reste là, sans te toucher… Ce sera un supplice pour toi. »

Je laisse échapper un rire, entre mes dents serrées. Il est loin d’avoir tort, en réalité.

« Ne soyez pas stupide, vous ne tiendrez pas plus que moi. »

Ses yeux remontent vers les miens, hautains et provocant. Il desserre le poing, comme pour vérifier par lui-même sa capacité à contenir ses pulsions.
Silence. Quelques trop longues secondes passent.

L’instant d’après, il se rue de nouveau sur moi, énervé par sa propre faiblesse. Il arrache mon veston et ma chemise sans la moindre précaution, déchirant par endroits l’étoffe que j’avais fait venir d’Italie.
Mais je n’ai pas le temps de la regretter, ses doigts agrippent ma ceinture et me tirent avec violence vers le lit. Il m’y projette sans effort, j’atterris sur les draps et coussins brodés, torse nu, les cheveux en bataille.
Je dois sûrement avoir l’air ébahi, puisque Siegfried est soudain secoué d’un rire moqueur, et peut être un peu fou.

« Regarde-toi ! Tu es pitoyable. »

Pitoyable ?
Dans un élan de rage, j’élance un poing vers son visage, gêné dans mes mouvements par le moelleux du lit. Il le retient sans la moindre difficulté, et, tordant fermement mon bras, il se penche vers moi, et me repousse sur le lit.
Je serre les dents, de douleur et de colère.

« Je refuse d’inspirer la pitié à qui que ce soit. »

Il sourit de nouveau, sans cesser de tordre mon bras, jubilant sous ma souffrance.
Je ne puis empêcher un gémissement de passer le barrage de mes lèvres.

« Je n’ai de pitié pour personne. »

Ses lèvres enfin, rencontrent ma peau. Il lèche ma gorge, remontant vers mon visage, sans jamais lâcher mon bras.

« Tu as mal ? »

Je réponds par un grognement étouffé.
Oui, j’ai terriblement mal, j’ai l’impression que mes os vont se briser s’il force davantage.

Son autre main glisse sur mon torse, et descend vers ma ceinture. Je me crispe. Une seconde, l’affolement me reprend. Je tente de me redresser, mais la douleur se fait violente, et me force à retomber. Je retiens un cri.

« Arrêtez. »

Ses doigts débouclent ma ceinture.

« Quel ton sec. J’avais dans l’espoir que tu me supplierais… 
- Allez au diable.
- Nous y sommes déjà. »

Il murmure cruellement ces mots à mon oreille.
Sa main enfin, relâche mon bras, pour venir détacher ses propres vêtements.

Mes yeux se ferment. Je me cambre sous lui.
Sangdieu.
Je suis vraiment de la pire espèce.

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Gyllian van Kraft



Féminin
Age: Date d'inscription: 15/01/2009 Nombre de messages: 34 Statut: Soeur de Jezebel Âge: 20 ans Pseudo usuel: Belladonna

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Mar 20 Jan - 19:47

Quel délice ! Ce vin aux curieux reflets d'humanité... Mes doigts s'égarent sur les contours cristallins du verre de soirée, y dessinant de petits cercles incensés. Mes yeux se perdent dans la surface turbulente du nectar rouge, hypnotisés par une telle couleur. Vivace. Mouvante. Une vie achevée semble y naviguer. Si j'aime le vin, ce n'est pas tant pour son goût ou son effet que par l'étrange impression qu'il m'offre. Valsant dans son berceau de verre comme une mer écarlate, ses couleurs vermeilles me ravissent, rivières de sang coulant à flots. J'observe l'assemblée à mes côtés, nobles plus ou moins éloignés de ma famille, domestiques ou simples convives venus animer la fête, et chaque visage a droit à une réaction différente. Il y a les tsiganes dont les danses sont les flambeaux qui donnent le ton de la soirée, dont j'apprécie particulièrement les spectacles. L'un d'entre eux, dont le nom même m'est inconnu, baisse ses yeux quand nos regards se croisent. Pourquoi ? Je l'ignore et m'en contrefiche... Du moins pour l'instant.
Dorian Hargreaves. Le dandy par excellence parmi toutes les têtes présentes aux alentours. Un parfait imbécile, qui ne m'inspire rien d'autre que de la répulsion - non, de la pitié. Vient ensuite Lady Katje, que j'avais - hélas - rencontrée le jour même. Après un échange désagréable, j'avais quitté la pièce la première, exaspérée par sa simple présence... détestable. Certes c'était une femme très belle, mais d'une beauté vulgaire. Je me demande pourquoi mon père s'est remarié avec une telle créature, mais peu m'importe au fond la vie de cet homme. Le grand Comte qu'il fut autrefois était dans un état pitoyable aujourd'hui. Que de personnes dont la simple vue me fait frémir de dégoût... Et tous réunis dans la même pièce, dans un magnifique cauchemar.

Je glisse un regard à mon frère en bout de table, de ces yeux sombres qui m'accompagnent depuis des années. En fait, chaque fois qu'il m'arrive de penser à lui.

Je reste songeuse un moment, mais quelque chose m'interrompt brusquement... La voix d'Hildegarde retentit dans la salle, et tout les invités se taisent au même instant. Mon coeur fait un bon détestable dans ma poitrine. Non, ce n'est pas possible... Comment est-ce possible ? Mon père... Mort... L'instant me parait éternel, je reste figée dans ma stupeur. Instinctivement, je croise le regard perdu de mon frère qui traduit notre surprise aussi jumelle que nos visages. Il détourne ses yeux vers la maîtresse de maison, l'intimant de le suivre jusqu'à la chambre mortuaire de notre père. Jezebel fait mine de cacher partiellement son émotion, s'excusant auprès des convives. J'ai un rictus de dégoût en voyant Hargreaves tenter de saisir la main pendante de mon aîné. Cet imbécile était-il réellement touché ? A en voir ce geste, je me doute qu'il doit le courtiser depuis un moment. Cette pensée s'efface bien vite de mon esprit, la vision de Mon Père revient sans cesse. Mort... Je ne peux pas à le croire, au fond, lui qui a toujours été si cruel envers moi comme envers mon frère. En fait avec tout ceux qu'il côtoyait. On ne peut pas croire, dans un sens, qu'un diable si parfait puisse un jour succomber à la morsure de la faucheuse. Reprenant mes esprits, je me lève d'un coup.

- Mon Frère, je tiens pour ma part à voir ce qu’il en est, et chacun ici en a le droit.

Je le sens troublé, mais je dois avouer qu'il le cache plutôt bien. Il me lance un regard curieux, et j'ai comme l'impression qu'il cherche à observer le fond même de mes iris dorés, si terriblement semblables aux siens.

- Je ne connais aucune mort naturelle induisant de se retrouver avec du sang sur la gorge.

Je n'ai pu m'empêcher de dire à haute voix ce que tout le monde pensait. Mon Frère répond à ma réplique par un rictus de gêne, puis prend directement le chemin des appartements de Notre Père. Je le suis d'un pas direct, marchant à ses côtés d'un air décidé. Nous traversons les couloirs sombres et nous retrouvons au même endroit, là où git mort celui qui fut notre figure paternelle. Je tente de demeurer glaciale, mais je tremble malgré moi. Voir cet homme détruit m'est troublant. Quant bien même il était mon père, je ne pouvais m'empêcher de le haïr. Même dans son sommeil, quelle ironie.

Soudain, mes sombres réflexions se bousculent les unes contre les autres. Je sens la main de Jezebel s'accrocher à la mienne, et tourne immédiatement mes yeux vers lui, troublée par un tel geste. Etait-il réellement si secoué par la mort du Comte ? Ou par les évènements futurs qui en adviendraient ? Je ne peux me départir du visage de mon Frère à cet instant, ne le quittant des yeux qu'un long moment après. Ces gestes de considération avaient depuis bien longtemps disparus entre lui et moi.

Il ne lâcha ma main qu'après un instant de nostalgie... ou peut-être de plus obscures pensées que cela, et se dirigea vers le lit mortuaire où reposait Père. Mes yeux tombèrent vers le sol, me laissant le loisir de réfléchir quelques secondes. J'entendais mon frère à présent levé parler aux autres qui l'avaient suivis dans la salle - moi y compris donc - mais n'écoutais que d'une oreille.

« ...il est avantageux pour vous d’éliminer votre père avant qu’il ne désigne quelqu’un à votre place. Enfin, vous avez quitté la réception pendant un long laps de temps. »

Je me redresse d'un coup, tournant des yeux électriques vers Siegfried. Je n'ai jamais aimé qu'on s'en prenne à mon frère, comme aux membres de ma proche famille, car c'était une tâche que je préférais de loin faire moi-même. Je ne peux m'empêcher de sourire à cette pensée, cette rivalité permanente qu'il y a entre les Van Kraft, mais cette étrange envie de s'allier diaboliquement contre les autres... Ah ! Je crois que je ne me serais jamais lassée de cette vie de famille, si les choses avaient été différentes. Jezebel se défend comme il peut, jurant son innocence devant tous, mais il reste un doute dans chaque esprit. Le mien ? Mes pensées sont trop bousculées pour que je puisse vraiment avoir des soupçons sur mon frère... Pour l'instant. Il met la blessure mortelle de Friedrich aux yeux de tous, mais mon visage reste le même, muet et impassible. J'aurais presque eut un rire, si la situation n'avait pas été telle. Quelqu'un nous jouerait-il une mise en scène de folklore ?

Absurde, vraiment.

Oh, mon Frère s'engage sur un terrain glissant... L'héritage. Et le notaire, qui devrait être arrivé avec le testament de Père. J'ai un léger rire en voyant la curiosité soudain attisée de certains individus présents dans la salle. Pauvres fous...

Lady Katje prend la parole, et je me rend compte qu'elle lit le papier qu'un serviteur a apporté. Le conte pour enfants devient de plus en plus amusant. Le vampire est suivi de près par le loup-garou. Un sourire étire mes lèvres, je ne peux m'en empêcher. Toutes ces histoires deviennent ridicules, et la vue de mon père m'insupporte déjà. J'ai toujours cette impression de torpeur qui m'enserre à sa vue... Il ne saura jamais.
Le temps passe anormalement. Je ne m'en rend pas compte.
Quelques uns sont déjà sortis de cette pièce sordide, mon frère y compris. Que va t-il faire, à présent ? J'ai bien vu qu'il était boulversé par la nouvelle, je ne suis pas crédule. Sans plus attendre, et après un regard rendu au corps sans vie, je sors à mon tour de la pièce, errant dans les couloirs. A l'abri des yeux indiscrets, c'est sans doute bien mieux pour songer à la mort de Père ...
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Acte II : Vitriol Romain

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