Accueil­FAQ­Rechercher­S'enregistrer­Membres­Groupes­Connexion
Poster un nouveau sujet Répondre au sujet

Acte II : Vitriol Romain

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas
Aller à la page : Précédent  1, 2
Auteur Message
Demetrius



Féminin
Age: 19 Date d'inscription: 23/11/2008 Nombre de messages: 48 Statut: Tsigane - 'papa' de Nausicaa Âge: 30 ans Pseudo usuel: Gaby

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Mar 20 Jan - 21:20

Nos bras se croisent, la lueur de mon feu tourbillonne à nos cotés. J’élève la main et crache avec prudence un flot de chaleur au dessus de nos têtes. Il est bref, bientôt suivit d’une jumelle qui lui fait écho. Il y a la couleur, l’intensité, mais il y a le son aussi, le crépitement d’un vent brûlant à mes oreilles. Il brouille le soudain claquement d’une porte qui s’ouvre avec brutalité.
Alecto s’arrête à ce glas fracassant. Je ne tiens plus qu’un bâton enflammé retombé dans l’oubli. Mes yeux se posent sur les deux inconnues entrées en trombe. Inconnues ? Ah ! J’en aurais presque ri, en un autre temps… Mais ces deux-là me semblent atrocement familières. Ce premier visage rond voudrait prendre toute la place, avec ses folles manies de femme hystérique. J’aurais presque pu avoir un profond sentiment de méfiance à son égard si je n’avais aperçu les jupons qui la suivaient.

- Herr Jezebel… votre Père… il est… Il est mort !

Quelque chose vient de se briser.
Elles flottent devant moi, ces boucles vénitiennes, elles s’affolent de reflets d’or, vibrent autour du tendre visage. Ce ne peut pas être vrai.
Quelque chose que je croyais inébranlable s’effrite soudain. Voilà que je retrouve ce visage, assailli du trouble et de la peine. Comme c’est étrange…
Je revoie la Pologne, le froid et le feu, les danses merveilleuses. A cette époque, il y avait moins de cicatrices. C’était avant l’Italie… Avant les Van Kraft et la petite troupe.
Je reprends peu à peu mes esprits, sans pour autant pouvoir détourner mes yeux de cette apparition. La petite troupe…
Cassandre est toujours porté absent. A ce que je sais de lui, il n’est pas impossible qu’il soit étroitement lié à cette mort soudaine... Une rage sourde brûle mes entrailles à la seule pensée de cet homme. Je le hais comme au premier jour. Pis encore, il me semble que jamais je ne lui aie tant porté d’animosité qu’en cet instant.

Le contact visuel avec l’apparition troublante est rompu par le brouhaha qui s’installe. Les convives se sont levés, c’est la panique parmi les jupons et les vestes brodées d’or. Ils pépient des mots sans importance, bougent, finissent pas quitter la salle. Au diable mes habitudes de bon observateur ; toutes ces gens ne sont plus que des prétextes pour me dissimuler cette chevelure adorée. Elle s’est perdue dans la masse, je détourne les yeux tant qu’il m’est encore possible de le faire.
Ce n’était pas une apparition. Le corps était bien là, ses bras, sa taille marquée, ses petits seins dissimulés par le vêtement. Pourtant, mon esprit refuse l’évidence. Ce n’est pas elle, ce ne peut pas arriver. Pas dans ce manoir étrange, pas parmi ces gens qui m’inspirent tant de méfiance...

Une idée prend soudain place en moi, elle tente de s’imposer comme seule réalité fiable et apaisante. Il faut que je cherche mon petit loup blanc. Il faut que je l’attrape, que je la garde auprès de moi pour me guérir de cette vision troublante. Alors mon corps, de lui-même, se met en mouvement. Il se dirige vers ce couloir par lequel l’enfant avait disparu, mais avant qu’il ne puisse atteindre la première double porte, il se stoppe. Un visage familier est apparu, faisant de nouveau bouillonner une rage évidente. Je la maîtrise du mieux que je le peux, mais le sentiment est si vif qu’il me semble transparaître par tous les pores de ma peau. Cassandre, tu ramènes auprès de moi le petit loup perdu. Pourtant, mon sentiment envers toi ne s’est pas affadi…
Mon prénom prononcé sèchement annonce la présence d’un serpent parmi nous. Il se dresse et nous jette son poison, enroule ses anneaux autour de mon ‘camarade’. Le reptile a le sang froid, il lorgne sur la chair tendre tenue au bout de mon bras. Tu pourras toujours jeûner, ce petit bout d’humain ne finira pas sous tes crocs, vipère. Lorelei se détourne pour revenir à celui qu’elle tient toujours sous son emprise. Mon regard suit le sien, pour se poser sur cette proie toute choisie. Tu vas la suivre, c’est évident. Elle te l’a ordonné. Nous le savons tous les trois, mais je n’en suis pas d’accord pour autant. Et voilà que tu me jettes ce regard faible, passif, obéissant. Ne nourrit pas le feu qui te brûlera, Cassandre. Je te hais, mais je ne souhaite pas te mépriser… Ce regard…

Une toute petite voix vibrante me sort brusquement de mes réflexions. Depuis quelques minutes déjà nous ne sommes plus que deux. Le serpent est partit se repaître à l’abri des indiscrets. Je me tourne vers la source de cette détresse étouffée, et retrouve mon petit loup à bout de souffle, prêt à fondre en larmes. Qu’étais-je donc en train de faire ? Je cherchais tant à la voir auprès de moi, et maintenant qu’elle s’y trouve, je ne fais pas attention à elle.
J’hésite un instant, mais finit par me pencher à son niveau. Son visage dissimulé par le masque laisse apparaître quelques formes rondes et une peau de pêche. Je caresse ses cheveux avec tendresse pour la réconforter. Je suis désolé, ma petite, je ne suis vraiment pas ce qu’on peut appeler un bon père, n’est ce pas ? Et de quelle étrange façon je prends soin de toi… En te menant au cœur de cet antre des dangers dans lequel il me sera impossible de veiller sur toi à tout instant. Je me tourne vers la large fenêtre, assistant au spectacle des éléments. L’orage nous empêche de quitter les lieux. Mais il n’est pas le seul fautif…

Il est temps de bouger. Il me faut veiller sur l’enfant, mais je ne peux pas non plus rester à ne rien faire. Ces murs sont bien capables de dévorer celui qui se laisse passivement déborder par les événements. Mes bras soulèvent la petite innocente. Ce geste m’est si étranger, si inhabituel que je ne réalise l’avoir entreprit qu’une fois le poids plume installé contre moi. Cette proximité est bien apaisante. Elle délie mes muscles tendus de nervosité. Finalement, je me demande lequel de nous deux veille réellement sur l’autre.
Notre destination est toute choisie. Le chemin est relativement court, jusqu’aux chambres dans lesquelles sont installées nos affaires. J’entre dans le petit univers réservé à ces dames et dépose mon précieux colis. Un dernier regard, un doigt sur mes lèvres lui demande de rester discrète. La clé est sur la porte, elle se retrouve bientôt à sceller le verrou pour laisser seule l’enfant. Le chaos est tel que personne ne s’occupera d’elle pour un petit moment. Continuez donc tous à vous cracher vos nobles insultes et oubliez-la pour l’instant.
Il faut se dépêcher à présent, car le petit loup ne restera pas bien longtemps enfermé. Beaucoup de monde dans ce manoir doit posséder la clé de cette porte, si l’on tient compte du nombre de serviteurs…

Mes pas s’éloignent dans le couloir. Je n’ai que peu de temps, avant que mon instinct ne me pousse à revenir ici. Pour l’instant, il me faut devancer les événements si je le puis, et pour cela je vais accomplir un geste que je n’apprécie guère. Mais peu importe. Je suis le chemin emprunté par le serpent, à la recherche de son repaire. Des portes et des portes défilent devant moi, je peux d’hors et déjà laisser tomber celles à double battant à travers lesquelles on entend chuchoter des serviteurs distraits. La langue de vipère est aisément reconnaissable. Je la retrouve au bout de quelques minutes, sèche et glacée, enfermée avec son repas. Je me pose tout contre le mur, sans un bruit, et cela me suffit pour entendre quelques bribes de conversations :

« C’est fait. »

« Ces drogues… »

« Qui te les a données, Cassandre ? Où étais tu pendant tout ce temps ? »


Silence. Quelque chose ne va pas. Je ne comprends pas pour quelle raison Lorelei a cessé de parler. De plus, je n’étais pas franchement venu ici pour entendre ce genre de chose. Vous ne m’apprendrez donc rien sur vos prochains mouvements ? Qu’importe, il me faut m’éloigner car il me semble que rien d’autre ne sortira de cette pièce, maintenant que le silence s’est installé. Un doute me vient, mais je l’éloigne rapidement. Il est impossible que j’eus été repéré…
Mon pas reste calme et maîtrisé. Je reviens vers la salle à manger sans y entrer pour autant. Un petit coup d’œil m’apprend qu’une bonne partie de ces gens sont revenus, mais que certains se sont dispersés dans le reste du manoir. Il manque trop de monde ici pour que l’endroit soit sûr. Et plus que tout, il y a quelqu’un que je ne veux pas croiser dans les environs. Je ferais mieux de retourner aux cotés de la petite…
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Jezebel van Kraft



Féminin
Age: 16 Date d'inscription: 03/01/2007 Nombre de messages: 1070 Statut: Fils du Comte Âge: 25 ans Pseudo usuel: Ruth

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Mar 20 Jan - 22:19

Alors ?
Alors rien. Rien ! Je suis désespérément seul dans cette chambre, seul avec la lumière vague des éclairs. Mes doigts blêmes ferment les rideaux d’un geste sec. Je tremble… je tremble comme une feuille ! Je n’ai pourtant pas peur de l’orage, non… Mon cœur bat pourtant à une vitesse folle. Une main crispée sur mes lèvres, je réprime un haut-le-cœur. Je n’arrive pas à retrouver mon calme, même dans cette pénombre glacée qui m’entoure.

Mais ce n’est pas grave, maintenant, n’est-ce pas ? Plus personne ne peut te voir… plus personne ne peut savoir.

Le sang de mon père a imprégné mes vêtements, nauséabond, immonde. Je ris… je ris comme un dément, sans plus m’arrêter, sans même m’en rendre compte. Ce genre de rires affreux, sans joie, dépourvus de sens et de raison. D’un geste brusque, je détache mes cheveux ; les épingles d’or qui les retiennent tombent au sol avec un fracas qui me paraît assourdissant. La lueur d’un éclair se pose sur elles, les faisant étinceler au sol, les lumières de farfadets… Non… Non…

Le tonnerre gronde.

Lentement, méthodiquement, j’ôte ma veste, mon gilet, ma chemise. Je ne veux plus de ton sang sur moi. Je ne veux plus rien de toi. Ni ta haine, ni cet amour tordu, ni ton mépris, plus rien. Disparais ! Disparais ! Tu es pourtant mort, non ? Mort ! Tu as rejoint tous ceux que tu as envoyés dans l’au-delà, avec tes caprices et tes folies. Pourquoi… pourquoi ? De quel droit m’abandonnes-tu ainsi, de quel droit quittes-tu ce monde, dis-moi ! Quelle comédie absurde joues-tu encore ?

Un frisson me parcourt. Le jeu commence ici, n’est-ce pas ? Maintenant. Avec ta mort ? C’est pourtant le roi qu’on prend en dernier, aux échecs ! Nous ne sommes que des pions, n’est-ce pas, alors pourquoi ? Qu’est-ce que cette comédie ? Père…

Dans un geste d’une profonde lassitude, je déboucle ma ceinture, me débarrasse de mon pantalon. La nudité est la chose la plus laide au monde. Mais la vôtre serait belle. Qui disait ça, déjà ? Ah… oui… évidemment. De nouveau ce rire sans joie qui me secoue, m’étouffe. Je n’arrive plus à respirer. Bon sang ! Je suis donc un pantin si faible que je ne puis vivre sans mon marionnettiste ? Je refuse.

Je veux exister. Est-ce donc trop te demander, Père ? Même au-delà de la mort, je serai ton jouet, est-ce cela que tu désires ? Je sais combien tu me méprises, quoi que je fasse, que je t’obéisse ou que je me rebelle, je sais que je n’ai fait que gagner ton dégoût éternel, mais que veux-tu je ne puis m’empêcher de courir après cet espoir vain. L’espoir que Dieu lorsqu’il a banni Caïn du Paradis l’aimait tout de même quelque peu.

Mon rire suraigu se transforme en soupirs lamentables, mes doigts se coulent le long de ma jambe droite ; jusqu’à cette cicatrice atroce qui ne me quittera jamais. Je détache la courroie de cuir pour mieux la resserrer ensuite, les pointes de métal quittent ma peau pour mieux y pénétrer, entaillant ma chair, faisant couler le sang. Les gouttes vermillon roulent jusqu’à mon pied alors que de nouveau je suis secoué de ce rire inextinguible. Je préfère sentir la douleur que ne plus rien éprouver du tout. Mon rire se transforme en toux, je ne parviens plus à respirer ; tant pis. La douleur au moins est réelle. Mille fois plus tangible que cette mort absurde, inimaginable.

Non, Père, tu ne peux être mort.

Flôts noirâtres dans la pénombre. Ma peau me paraît de marbre, un marbre veiné d’obscurité ; un peu de ce sang sur mes doigts. Le goût de métal dans ma bouche est des plus aigres. Je resserre encore plus l’étreinte de fer, la douleur me monte à la tête, m’empêchant de perdre la raison. Je dois rester maître de moi-même. Maître… de moi-même.

Je dois oublier l’horrible vision de mon oncle entrant dans la chambre de Hargreaves, je dois oublier le visage blafard de Gyllian, la missive funeste, la mort de mon père. Tout cela n’a pas d’importance. La souffrance m’arrache un grognement rauque. Peu importe si je ne dois plus jamais marcher comme avant, peu importe la laideur de cette marque rouge sur ma jambe.

Bruit de rouages. Sa vie va s’éteindre. Son dernier souffle – son dernier souffle entre mes lèvres. Criez donc. Des profondeurs de la terre vous pourrez bien clamer, plus personne ne peut vous entendre ici, vous êtes aussi abandonnés que moi, aussi solitaires. La clé dans la serrure se tourne – frénétiquement – vous ne me quitterez jamais ! Jamais ! Vos visages douloureux… la douce chaleur de vos corps lacérés… Ils sont plus laids que le mien, n’est-ce pas ? Vous êtes tous plus laids que moi.

Et vois-tu, mon amour, toi aussi tu finiras ainsi. Je ne laisserai à personne ce soin là, celui de tenir ta mort entre ses bras, celui de savourer le lent passage vers l’au-delà de ton corps brisé. Tes mains blanches ne pourront plus jamais rien toucher et tes lèvres immondes ne saliront plus personne de leurs baisers. Tu finiras là, comme eux, comme ces enfants au destin tragique. Là… tu reposeras ici… cette tombe sera parfaite pour toi. Quoi de mieux pour des monstres comme nous que cette couche répugnante ? Tu pourriras dans le sol et les vers rongeront ton corps, mon macabre trésor…


Foin de tous ces gens… toutes ces plaies… Ils disparaîtront bien un jour. Je ne veux plus croiser un seul de leurs regards. Tout à l’heure, oui, je revêtirai d’autres habits, je retournerai là-bas, faire ces ronds de jambe absurdes, je serai là, mais laissez-moi… Rien qu’un instant… M’évader.

Que la douleur se fasse insupportable ! Je veux disparaître moi aussi. Que ma conscience s’envole. Adieu, adieu ! Oui, c’est cela, adieu ! Oh, cessez donc de hurler… Cessez de hurler dans ma tête… JE SAIS ! Je sais bien… Combien je suis faible…

Nous le savons tous, au fond. Nous ne sommes rien de plus que de misérables humains, prisonniers de leurs sentiments, de leurs atrocités, de leurs émotions absurdes. L’homme et la femme, face à face, ne sont que les ordures jetées du haut d’Eden. Qu’on soit laid, qu’on soit beau, nous sommes tous esclaves de nous-mêmes ; qui a osé crier le nom de Liberté ? L’ironie m’étrangle. Moi je ne serai jamais libre. Prisonnier de ma laideur, de ma haine, de ce désir qui me consume, de cette folie insidieuse… Pour toujours.

Ce n’est pas moi… Je n’ai rien fait… Tous ces corps, ce charnier… Que font-ils là ? Je ne comprends pas, je ne comprends pas, tout ce sang, rouge, rouge comme moi, dites-moi, pourquoi est-il là ? Il coule – il coule entre mes yeux, sur ma gorge, à mes pieds, partout… Est-ce… ma faute ? Je ne voulais pas… je ne voulais pas qu’il meure ! Pas lui ! Pas ça ! Ce n’est pas ma faute… s’il est mort… ce n’est pas… à cause de moi…

« C’est ta faute s’il est mort. »

Non… Non…
Wo… bist du ?...

« Faites disparaître ce maudit corps ! Je ne veux plus le voir. »

Ich suche dich unter jeder Stein... Wo bist du ?...

So allein... will ich nicht sein...
Wo bist du...
Wo bist du...


Dorian...

_________________


Dernière édition par Jezebel van Kraft le Sam 31 Jan - 2:55, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Alecto Nyx



Masculin
Age: 20 Date d'inscription: 09/11/2008 Nombre de messages: 30 Statut: Chef des Tsiganes - Violoniste et danseuse Âge: 20 ans Pseudo usuel: Ohiro

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Mer 21 Jan - 17:08

Elle tourne et tourbillonne. Elle tend ses jambes, pose son pied nu un instant avant de le soulever à nouveau. Elle ferme les yeux, un sourire de joie intense vient étirer son visage. N’existe plus qu’elle, et la danse. Ses jupons colorés forment autour d’elle une ronde mouvante et gracieuse, et ses quelques bracelets scintillent au rythme des ondulations de ses bras. Elle ne prête plus attention qu’à ses mouvements, et le monde pourrait s’arrêter sans qu’elle ne s’en rende compte. Elle pose son pied au sol, une dernière fois, et courbe tout son corps vers l’arrière, ses bras s’ouvrant comme des ailes. Elle ouvre les yeux, et cesse sa danse.

A l’instant précis où j’ouvre les yeux, les portes s’ouvrent en grand, et Hildegarde pénètre dans la salle, visiblement affolée. Ou plutôt terrifiée. Je reste un instant courbée à la regarder d’un angle inhabituel, me demandant ce qui a bien pu la choquer et lui faire peur à ce point.

Puis je me rappelle l’absence de Nausicaa et de Cassandre…

Je me relève, et, instinctivement, je m’approche de Demetrius et pose ma main sur son bras. Serait-il possible qu’ils soient… J’empêche mon esprit d’aller plus loin. Je refuse de penser de telles choses. J’essaye de me raisonner, de me dire que je m’emballe inutilement, et qu’ils vont sans doute très bien tous les deux.

Je n’y arrive pas. Une partie de mon être est affolée, tentant déjà de me préparer à la perte des deux êtres auquel que je tiens le plus. Je suis des yeux la fidèle servante qui accourt vers son maître, mais qui, pour moi, semble avancer infiniment lentement. J’ignore ce que je crains le plus, qu’elle me confirme ce que je pressens, ou bien qu’elle me laisse plus longtemps encore dans l’incertitude. Elle arrive enfin devant Jezebel.

- Herr Jezebel… votre Père… il est… Il est mort !

Je respire à nouveau, rassurée. Ils n’ont rien, Dieu merci, ils n’ont rien… Malheureusement, mon répit n’est que de courte durée. L’autre, derrière Hildegarde, annonce avoir trouvé du sang sur la gorge de feu le compte. Cela ne peut signifier qu’une seul chose.

On l’a tué. Alors que Cassandre était absent. Le lien entre les deux n’est pas compliqué, surtout que nous sommes Tsiganes. Il est difficile de trouver meilleur bouc émissaire.

Non ! Je dois l’empêcher. Ils ne peuvent pas faire ça. Il faut que je trouve le moyen d’éloigner tout de danger de lui. Il faut que je trouve le véritable assassin. Avant qu’on accuse mon jumeau. Les invités filent vers la chambre du mort, probablement pour s’assurer de la réalité de ce qui, je n’en doute pas un instant, les arrange. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que fort peu d’entre eux sont ébranlés par cette nouvelle.

Je jette un regard à Demetrius. Il semble perdu dans ses pensées. Sans doute s’inquiète-t-il pour Nausicaa. Je me retourne et me décide. Je suis les voyeurs. Il me faut savoir ce qu’ils se disent.

En restant suffisamment loin que pourqu’ils ne m’aperçoivent pas, je file cette troupe de charognards souhaitant se repaître du spectacle d’un mort. Je m’interroge sur ce qu’ils se disent. Nous soupçonnent-ils déjà ? Nous arrivons enfin à la chambre du mort. Eux entrent, moi pas. Je reste à la porte, écoutant ce qu’ils se disent.

Ce que j’entends me rassure un peu. Ils en sont à se déchirer mutuellement. Une nouvelle voix s’élève, voix qui m’est inconnue.

- Monsieur le comte, peut-être serait-il préférable de continuer cette conversation hors de ce lieu de recueillement ?

Un serviteur ? Il s’interrompt un instant, et reçoit sans doute une quelconque remontrance du nouveau comte.

- Veuillez pardonner mon impertinence, je n’ai pas à décider pour vous. Cependant, quand dois-je faire servir le repas ?

- Sors immédiatement !

Sors alors un jeune homme au visage beaucoup trop fardé. Dans un premier temps, il ne m’aperçoit pas, mais son regard se pose sur moi. Il devient méprisant, et un peu dégoûté… Il s’éloigne, hésite, puis passe auprès de moi, et me chuchote, méprisant :

- Ta place n’est pas ici Tzigane. Enfin, au moins ici tu ne voles rien.

-D’après ce que j’ai pu entendre, ce n’est pas la tienne non plus, domestique.


Il soupire bruyamment, et s’éloigne de moi. Qu’il s’en aille donc ! Mais le message est clairement passé : si je reste ici plus longtemps, je finirai par tomber sur les Van Kraft, et ma présence sera nettement plus compliquée à expliquer qu’à lui. Je retourne donc à la salle à manger.

Cependant, avant d’y entrer, un des serviteur s’approche de moi et me donne un bout de papier roulé. Je l’ouvre, et y déchiffre l’écriture de Jezebel.

Citation:

Ce que je craignais précisément est arrivé... Mon père a été assassiné. A présent la bande de charognards qu'est cette famille va s'ingénier à trouver le meurtrier - ou plutôt à me faire croire qu'ils le cherchent, je les crois plus intéressés par le trésor que par l'identité de l'assassin - et je n'ai confiance en aucun d'entre eux. Aucun. C'est pour cela que je vous ai appelés... Quelque chose se trame et vous êtes les mieux placés pour découvrir de quoi il retourne ; il me semble que c'est un don des tsiganes que de passer inaperçus quand ils le désirent...
Faites vos propres recherches. Si ce n'est pour moi, faites-le au moins pour "elle". Je sais que votre loyauté n'a jamais flanché... Lorelei vous aidera. Si vous trouvez l'assassin, je vous récompenserai en conséquence, bien entendu.
J'espère ne pas accorder ma confiance à qui ne le mérite pas,
J.


Ainsi il me demande de trouver l’assassin de son père… Cela m’arrange. Ce faisant, je pourrai aussi disculper Cassandre. Mais il me manque des informations. Cela fait trop longtemps que j’ai coupé les ponts avec les Van Kraft. Il me faut quelqu’un qui puisse me dire ce qu’il me manque. Lorelei le saura sans doute. Je retourne dans les méandres du manoir, et pars à la recherche de la servante.

_________________
"Seuls les princes et les tziganes se moquent du regard des autres"
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Lorelei Vogelgesang



Féminin
Age: 18 Date d'inscription: 07/01/2009 Nombre de messages: 22 Statut: Ex-servante d'Amalberga résidant au château Âge: 24 Pseudo usuel: Shinzô

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Jeu 22 Jan - 20:14

Lorelei Vogelgesang avait vécu l’agitation qui avait perturbé le manoir ces derniers temps comme un bourdonnement perpétuel et dérangeant. Elle n’avait elle-même pas pris part à l’organisation de la réception ; ce n’était pas son rôle, après tout. Pendant que tous les serviteurs des Van Kraft s’étaient affairés dans le domaine, elle, n’avait pas bougé de la chambre qui lui avait été accordée, des années auparavant, quand la belle Amalberga vivait encore en ces lieux. Les domestiques qu’elle avait croisés lorsqu’elle descendait prendre ses repas avaient souvent grincé sur son passage. L’un d’eux, excédé par la passivité avec laquelle Lorelei vivait les événements, avait même osé lui laisser entendre qu’elle n’était gardée au manoir que pour les… faveurs particulières qu’elle aurait pu rendre. Le pauvre hère n’eut plus vraiment l’occasion de lui dire quoique ce soit par la suite. En un baiser de catin qu’elle lui vola, si soudain et prompt qu’il ne put réagir, elle lui avait arraché la langue de ses dents.

Oh, bien sûr, Herr Jezebel l’avait réprimandée après cet acte. Il avait débordé d’une rage contenue, une colère froide et maîtrisée – effrayante. Lorelei s’était montrée soumise durant leur entretien, incroyablement soumise (comprenez qu’elle avait acquiescer à tout, en se moquant éperdument de ce qu’il pouvait lui raconter). A vrai dire, le seul intérêt qu’elle avait trouvé à ce petit échange était qu’elle s’était retrouvée seule face à la beauté de Jezebel. La colère lui allait parfaitement bien ; c’était un sentiment qui transformait le mannequin de cire qu’il était d’habitude, l’animant enfin, et c’était un véritable délice à regarder. Elle se souvenait qu’elle n’avait pas pris la peine de cacher sa fascination soudaine. Il l’avait remarquée. Et rien n’avait transparu sur son visage. Elle n’avait pu qu’être absorbée par son courroux glacial. Les yeux affamés de la jeune femme avaient adoré la façon dont il l’avait regardée, comme si… comme si elle n’était rien. Inexistante, sans importance. Comme si elle n’avait vécu jusqu’à ce jour que pour subir cette colère-ci, et pour rien d’autre. Si arracher une langue lui avait permis d’être toisée ainsi, elle n’imaginait pas quel plaisir elle retirerait, si elle venait à ôter un cœur, ou pourquoi pas même deux, de la poitrine de leurs propriétaires.


Après cet incident, plus rien ne vint troubler l’affolement quasiment hystérique dans lequel se faisaient les préparations. Au détour d’un couloir, elle avait entendu par des domestiques qu’une troupe de tsiganes viendrait animer cette réception. Elle était remontée dans les étages à la hâte, prise d’une fébrilité folle. Oh ! Aurait-il été possible que ce soit... eux ?! Eux ! Elle avait ri, mue d’un espoir morbide. La liste des invités était bien longue et intéressante… Elle ne put retenir un autre rire. Il monta d’un ton, et se fit perçant.
Elle ne pouvait vérifier auprès de Jezebel lui-même, cela aurait attiré son attention inutilement. Elle alla donc directement s’entretenir avec le messager chargé de leur faire parvenir l’invitation ; la nouvelle de la langue arrachée avait vite fait le tour du manoir, et ce fut en très peu d’échanges qu’elle sut. Oui. C’était bien eux qui viendraient. Elle exulta en silence, tout à coup pressée de voir cette demeure s’animer avec plus de fièvre, soudainement prise d’un intérêt encore plus vif pour toutes ces fadaises sociales.


Puis, le jour tant attendu arriva. Lorelei était restée dans les étages toute le temps de cette journée, observant par les multiples fenêtres du manoir qui y faisait son entrée. Elle avait tourné en rond, encore et encore, le bruit de ses bottes étouffé par la moquette, jetant des coups d’œil impatients par les carreaux où la pluie s’abattait, sauvage. De là-haut, elle les vit tous défiler, et arriver les uns après les autres. Une seule fois, un sourire s’était étalé sur tout son visage, à mi-chemin entre une joie sincère, et une cruauté qui l’était tout autant.

Quand elle remarqua que la plupart des invités étaient arrivés, elle descendit plusieurs escaliers de service qui l’amenèrent au rez-de-chaussée, puis se rendit dans les combles. Elle avait l’intention de s’inviter dans la chambre d’un des tsiganes. Elles avaient été préparées longtemps à l’avance (certes, non pas par elle, mais ses renseignements ne pouvaient être que fiables), et elle n’hésita pas longtemps sur la direction à prendre. Elle vit de la lumière sous une des portes, et y frappa. Pas de réponse. Elle donna trois coups plus forts, et plus insistants. Pas de réponse. Elle abandonna les bonnes manières, et poussa la porte, qu’elle claqua en s’y adossant.

Elle se retrouva face au tsigane qu’elle voulait tant voir, celui qu’elle avait attendu. Cependant, il faut avouer qu’à aucun moment, elle n’avait pensé pouvoir le trouver ainsi.

Il se tenait là, assis sur son lit, la tête entre les mains, balbutiant des mots incompréhensibles ; ses yeux étaient écarquillés, absents, presque morts. Par moment, son corps entier était pris de frissons, et sa tête se mettait alors à pivoter en tous sens violemment, comme s’il essayait de briser ses cervicales par la simple force du mouvement. Il haletait. Ou peut-être suffoquait-il ?
- Cassandre !

C’était sa propre voix qui l’avait appelé. Il ne réagit pas. Elle avança jusqu’à lui, lui attrapant les épaules brusquement, et le gifla, en criant à nouveau son nom.
Ah, enfin une réaction. Il s’était figé. Avait levé la tête. C’était peu, mais c’était déjà ça. Son regard s’était de nouveau allumé d’un peu de vie – ou de conscience, à défaut de celle-ci.

Proche du soulagement, elle prit alors le temps pour regarder autour d’elle. Des fioles, des instruments en verre. Une valise de médecin, grande ouverte, posée sur une table qui faisait office de bureau improvisé. Elle s’en approcha, intriguée par une seringue qui s’y trouvait. Elle toucha la pointe de l’aiguille, et s’y piqua le doigt. Une goutte de sang y perla.
Bien sûr. Tout ça… des drogues, n’est-ce pas ? Lorelei se crispa en un sourire, amère. L’imbécile. Elle planta son regard dans le sien.
- C’est quoi ?
Le silence. L’esquisse de la moitié d’un soupir. Des yeux las. Économie des mots, comme toujours. Pourquoi répondre à quelqu’un qui a déjà compris ?

Cassandre se perdit de nouveau. De nouveau, la violence, et l’autodestruction. Il cria. Elle vint à lui, froide, et le gifla. Si les domestiques n’avaient pas été affairés à la cuisine, qui sait s’il n’aurait pas attiré tout le manoir ici ? Il revint à lui, et posa ses yeux sur la seringue, qu’elle tenait toujours fermement entre ses doigts. Esquisse d’une faible grimace, qui se voulait être un sourire. L’imbécile… Elle ne comprenait pas qu’il puisse en arriver là... Non, c’était faux. Bien sûr qu’elle comprenait. Mais elle refusait en bloc ces manières. Depuis combien de temps utilisaient-ils toutes ces choses ?

Une autre crise. Elle s’éloigna, se rendant à l’autre bout de la pièce. Cette fois, elle n’allait pas l’aider. Tant pis pour lui. Il voulait manipuler les herbes et les drogues ? Bien, qu’il le fasse. Et qu’il assume ce qu’il voyait en ce moment. Mort ! Mort ! Cassandre gémissait ce mot, tremblant ; piégé de ce qu’il voyait. Un unique mot qu’il faisait résonner dans la pièce… si creux et si simple. Mort !
Quel spectacle funèbre pouvait-il voir, en ce moment ? Elle le regardait se débattre, en faisant tourner la seringue entre ses doigts, adossée contre la porte. Il est mort … Il est mort …
- Il est mort ? demanda-t-elle au milieu des spasmes incontrôlés.
Cette simple question ramena Cassandre à lui, encore une fois. Elle ricana intérieurement. Si je n’avais pas été là, combien de temps tu serais resté dans cet état lamentable, dis-moi ?
Il posa sur elle un regard las. Le rire intérieur cessa. Le Comte était-il vraiment mort ?…Tout le monde devait se réjouir, là-haut. Après tout, c’était bien pour ça qu’ils étaient tous venus.

La jeune femme alla le rejoindre, et s’assit près de lui, la seringue serrée dans son poing. Doucement, elle s’était posée à ses côtés. Cette proximité avait créé chez Cassandre une nouvelle vision. Elle avait oublié… oui, il était vrai que … le contact favorisait ces voyages… Elle s’écarta brusquement. Il la connaissait, oui. Mais certaines choses ne devaient pas être vues.

Un soupir de soulagement. C’était le premier son conscient qu’il semblait produire depuis qu’elle était entrée. Alors ça y est ? C’était terminé ? … Elle resta muette. L’imbécile… Elle tendit la main vers lui, et caressa ses cheveux, douce, mais toujours rancunière. De l’amertume dans son geste – peut-être fut-il un peu plus froid qu’elle ne l’aurait voulut. …Cassandre, si tu te tues avant moi, dis, qui creusera ma tombe, hein ?

Vaguement, elle se demanda ce qu’il avait bien pu voir à son sujet. Elle lui avait déjà dit tant de choses... toutes sortes de choses qu’il avait toujours eu la gentillesse de croire, sans lui poser de question. Il savait beaucoup. Mais voir était autre chose que savoir. Elle soupira à son tour ; puis, elle s’approcha, et lui déposa un léger baiser sur la joue.
- Je suis contente de te voir, Cassandre.

Elle avait serré les dents juste après avoir prononcé ces mots. C’était sincère, bien sûr. Mais elle lui en voulait. Elle le fixait, ne pouvant se résoudre à détacher ses yeux du seul à qui elle réussissait à se comparer par moment. S’il disparaissait… non, bien sûr, elle n’en mourrait pas. C’était bien trop stupide de mourir pour quelqu’un. Même s’il s’agissait de Cassandre lui-même. D’ailleurs, il y en avait un autre qui était mort, là-haut. Il fallait prévenir qui de droit. Elle essaya de réunir ses pensées, à toute allure.
- S’il est mort …

Cassandre la fixa à son tour, buvant ces maigres mots, assimilant leur fin sans qu’elle n’ait à la prononcer. Silence et regards. Hochement de tête. Lorelei caressa une de ses mèches, profitant d’un contact qui lui avait échappé depuis bien longtemps. Qui lui échapperait encore longtemps. Elle se rendit enfin compte qu’elle n’avait toujours pas lâché l’écœurante seringue. Si Cassandre venait à l’utiliser trop souvent, elle l’utiliserait pour lui trouer la peau – jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il n’avait pas besoin de tout ça. Rassurée par cette promesse silencieuse qu’elle se fit à elle-même, elle la lui rendit, délicatement. D’un geste brusque, on en profita pour enserrer son poignet. Lentement, elle releva la tête vers le tsigane, l’ombre d’un sourire de louve s’étirant déjà sur ses lèvres. ‘Cette femme…’ Paroles prévenantes, alarmées, à peine prononcées… Oui, Cassandre. Lorelei ferait attention… ou peut-être pas.

Elle se releva, libérant son poignet d’un geste sec, et avança droit devant elle. Alors, il paraissait qu’un loup était parmi les convives, n’est-ce pas ? … En un sourire carnassier, elle avait claqué la porte derrière elle. Se méfier, oui, s’il le fallait… mais elle se demandait… au juste, qui de cette femme ou d’elle allait être croquée la première ?
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Cassandre Nyx




Age: Date d'inscription: 22/11/2008 Nombre de messages: 124 Statut: Jumeau d'Alecto - Prestidigitateur Âge: 20 ans Pseudo usuel: Blewark.

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Jeu 22 Jan - 21:50

« C’est fait. »

J’incline légèrement la tête.
Bien. Parfait.

Elle me regarde dans les yeux. Ses iris bleus grisés, sombres, me transpercent avec un calme et un sérieux parfaits. Sa main se referme autour de mon poignet, le serrant avec une force insoupçonnée chez une femme… même si au fond elle n’a rien de frêle. Elle est au moins aussi forte qu’Alecto.

« Ces drogues… »

Doucement, je cherche à me libérer de ses doigts qui se crispent de plus en plus. Cruellement, ses ongles se plantent dans ma chair. Elle cherche à m’arracher une expression, quelle qu’elle soit.

« Qui te les a données, Cassandre ? Où étais tu pendant tout ce temps ? »

Tu me fais mal. Lorelei.
Je serre les dents, et d’un geste brutal, je m’arrache à son étreinte. Un gémissement inaudible s’échappe de mes lèvres pincées alors que ses ongles m’entaillent la peau.
Elle sourit, et lèche mon sang qui perle au bout de ses doigts.

Tu veux savoir où j’étais. Où j’étais… pendant toutes ces années.
Pourquoi demander maintenant ? Qu’est-ce que ça change ? Dis-moi…

Sombre. Calme. Méfiance.
Demetrius.
Tournant les yeux vers la porte de ma chambre, je fais signe à Lorelei de se taire.
Il est là.
Depuis combien de temps ?
Je me suis laissé égarer. Egarer par ces yeux clairs et perçants.
Et s’il avait entendu ? S’il avait entendu au sujet des drogues…
Il doit se taire.
Tais-toi Demetri !
Alecto ne doit pas savoir ! Elle ne doit rien savoir !
Rien savoir…
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Léandre Holingren



Masculin
Age: 28 Date d'inscription: 01/01/2009 Nombre de messages: 75 Statut: Majordome du manoir. Âge: 25 ans Pseudo usuel: Twilight

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Jeu 22 Jan - 23:53

Alors que je sors de la chambre, je croise une des tziganes, l’échange est mordant de part et d’autre mais je sais maintenant qu’elle ne cherchera pas à voler faute de quoi je serais le premier à la montrer du doigt. Elle s’amuse peut-être à espionner la réunion, mais elle ne jouera pas très longuement. Je suis certain qu’elle va très rapidement comprendre qu’elle aurait dû rester avec les autres.

Je me dirige d’un pas rapide vers la salle à manger où les autres doivent se trouver encore et où ils pourraient fort bien profiter de la situation. De savoir que le comte est mort me fait tout de même un petit quelque chose au cœur. Oh, je ne suis pas triste ou apeuré qu’un assassin se trouve dans nos murs, mais de le savoir mort me conduit à penser que des luttes intestines vont à présent débuter.

Si seulement je pouvais parler à ma sœur, prendre de ses nouvelles et l’assurer de mon soutien. De savoir son patient mort doit la tourmenter plus que de raison. Son temps était compté et sa mort inévitable, mais elle pourrait se sentir inutile à présent. Je me dois de la voir et j’espère qu’elle me rejoindra rapidement comme je le lui ai demandé dans un signe reconnu de nous seuls.

Je marche rapidement et croise Lorelei avec un autre tzigane. Les pupilles noires de l’homme sont dilatées et je ne conçois pas qu’elle puisse aller avec lui, le suivre hors des quartiers qui leur sont réservés. Je m’approche pour leur faire la remarque quand je constate qu’elle me toise, elle ne souhaite pas me faire plaisir en paraissant gênée, j’en suis certain. Mais ce n’est pas pour autant qu’elle me fera peur.

- Lorelei, que fais-tu avec cet homme ?

Je crache presque le dernier mot, il n’est pas dit que je la laisserai faire tout ce qu’elle désire. Elle me sourit avec une ironie que je ne sais que trop reconnaître. Elle est particulièrement fière d’être encore là alors qu’elle n’a rien plus rien à y faire. Je la toise tout aussi ironiquement. Je me dis qu’elle doit avoir quelque chose qui a poussé l’ancien comte ou bien le nouveau à la garder à leur service. Cela pourrait fort bien concerner la mort de la comtesse.

Elle s’incline et me répond sur un ton teinté de mépris.

- Depuis quand dois-je te rendre des comptes ?

Que j’aimerais pouvoir la reprendre, lui montrer que je ne suis pas une proie possible. Si la famille du comte me fait penser à des charognards, elle est pour moi un rapace, un oiseau de proie. Mais je n’ai pas peur, je n’aurais jamais peur d’elle. Le tzigane est totalement silencieux et je me fais violence pour ne pas l’apostropher.

- Oh, mais toi tu ne me dois aucun compte, je le sais bien. Un simple conseil, surveille tes arrières et tes fréquentations.

Elle semble prête à éclater de rire alors que je dois me retenir de la frapper.

- Merci du conseil, surveille toi aussi tes arrières si jamais tu entends des bruits de pas. Et surveille ta langue si tu ne veux pas te retrouver sans.

Je m’avance non pas vers elle, mais vers lui. Je lui souris presque gentiment avant de lui glisser quelques mots à l’oreille sous les yeux de la servante.

- Continue à te taire, mais sache que j’adore les gens aussi intéressants que toi.

Je les quitte sans un regard alors que Lorelei doit fulminer. L’étrange couple continue son chemin alors que je termine le mien.

La salle à manger est maintenant assez proche, j’ai l’impression d’avoir marché durant des heures tant le manoir est immense. Je me demande ce qui peut pousser les hommes à construire des lieux aussi grands et sombres pour leur propre usage. Je ne pourrais jamais vivre toute ma vie ici. Mais je n’ai aucun souci à me faire, il ne nous gardera pas à son service bien longtemps.

Alors que je passe devant une fenêtre éclairée par un éclair, je vois Müll prendre un cheval. Le comte lui a ordonné d’aller enquêter sur le meurtre du notaire, j’en mettrais ma main à couper. Et bien qu’il parte ce parasite inutile, cela me plairait même qu’il se fasse foudroyer en chemin, cela serait tellement amusant et tellement logique pour un chien tel que lui.

Je secoue la tête et me demande ce qui me prend à comparer les hommes aux animaux. Mais après tout pourquoi pas, cela va me permettre de dissimuler mes réels sentiments.

Le couloir se termine et je suis en approche de l’un des salons proches de la salle à manger quand je constate qu’une jeune femme semble sur le point de quitter la pièce. Je la laisse sortir et m’incline poliment.

- Mademoiselle von Ruthven, puis-je vous aider ?

La petite sotte écervelée me regarde avec gentillesse et peut-être même un peu de reconnaissance.

- Le comte est donc bien mort ?

Oh, la pauvre petite chose, je crois qu’il faut que je la ménage car elle n’est pas habituée à de telles horreurs. Mais on me pose des questions, je dois bien répondre.

- Oui, malheureusement mademoiselle. Vous avez bien fait de rester ici au calme, la vue de la gorge ensanglantée et percée de deux trous tels une morsure de vampire est une pure horreur qui ne sied point aux jeunes femmes.

J’ai le plaisir de la voir blêmir et de constater qu’elle est follement ingénue. Elle ne survivra point dans ce royaume de sang et de peine qui fait sa famille. Je m’approche d’elle. Elle se recule comme effrayée par ma présence, pourtant je ne suis pas le meurtrier. Mais elle semble réellement totalement effrayée par ma description.

- Quelle horreur ! Vous avez … c’est …

J’ai peut-être été un peu loin. Elle est particulièrement émue par la situation. Je m’en veux presque, mais seulement presque car je lui demande d’un ton calme et posé.

- Calmez-vous je vous en prie. Souhaitez-vous que je vous fasse servir le dessert ? Je crois que monsieur le comte à prévu quelques délices. J’ai ouï dire que les macarons aux fraises des bois sont exquis, mais il est vrai que leur couleur est peut-être un trop grand rappel de la couleur du sang, qu’en pensez-vous ?

Je m’amuse follement, elle veut être une adulte, et bien qu’elle passe les épreuves initiatiques. Celle qui se joue actuellement est un excellent moyen de voir si elle est, ou non, prête à jouer dans la cour des grands. Mais je crains que ce ne soit point le cas. J’espère que cet enfant qui semble la trouver à son goût est près à jouer le rôle du frère et non celui de l’amant. Car telle que je la vois, elle en aurait bien besoin en ces instants.

Je la vois passer par tous les stades de la colère et du dégout, c’est jouissif au possible et elle semble réellement me prendre pour un monstre sans cœur. Elle hésite, se reprend, s’emporte finalement.

- Comment osez-vous ? Partez ! Allez-vous-en ! Vous êtes un …

Je la coupe dans sa tirade. La pauvre petite ! Je crois que je l’ai réellement apeurée. Elle va devoir parler avec quelqu’un pour être rassurée. Pourquoi pas le gamin, quoi que si j’en crois ce que j’ai pu en voir, il n’en sera même pas capable.

Je baisse les yeux pour cacher l’étincelle d’amusement qui y brille et je m’incline en reculant.

- Je suis navré, le choc doit me faire perdre toute notion de bienséance.

Je laisse passer un peu de temps pour qu’elle puisse réagir, je sais qu’elle va le faire, le choc la laisse en dehors de toutes convenances, elle est maintenant comme une enfant effrayée et énervée en même temps.

- Ce n’est plus de la … bienséance à ce niveau. C’est ignoble. Vous me …

Je la coupe encore une fois en me reculant un peu plus.

- Pourrez-vous me pardonner de mon insolence ?

Trois petites lettres maintenant, je ne te demande que trois petites lettres. Je suis certain que tu peux y arriver Ada Von Ruthven. Trois lettres qui me prouveront que tu n’es guère plus que la sotte que je devine. Elle me regarde, je sens ses yeux posés sur moi, cherchant à percer mon mystère.

- Je ne … cela n’est pas …

Cette fois pas question de l’interrompre, je dois la pousser encore un tout petit peu pour qu’elle cède et qu’elle prononce les mots. Je relève lentement la tête et utilise certains des artifices que j’ai appris par le passé. Mes lèvres sont étirées dans un pauvre sourire désolé et on pourrait réellement jurer que je me repends. Le débit de ses paroles s’accélère. Elle pourrait presque me surprendre, mais non, elle finit par conclure l’entretien.

- Cela suffit ! Oui, je vous pardonne si cela peut avoir de l’importance.

J’en étais certain, excellent mademoiselle, vous êtes décidemment parfaite. Je redresse la tête sans la fixer et m’excuse à nouveau platement.

- Je ne puis malheureusement pas rester. Je me dois d’assister le reste votre famille dans de si pénibles moments.

Et éventuellement leur permettre de sombrer encore plus dans la peine, mais cela n’est certainement pas nécessaire que je le prononce. Elle n’a pas besoin de mon aide, elle, pour être peinée.

Je la salue et la laisse dans ses nouveaux tourments, avant de me rendre dans le salon où, j’en suis presque certain, des hommes sont en train de commenter la découverte.

Mon intuition ne m’a pas trompée, ils sont deux, le soupirant de la délicieuse idiote et l’artiste. J’ai l’impression de les déranger, ils cessent de parler, mais je les salue d’un signe de tête avant de m’adresser à Aloïs comme pour le mettre dans une confidence. Kail me regarde avec méfiance.

- Je crois que la jeune von Ruthven est troublée par ce qui vient de se produire. Il serait peut-être bon que vous alliez la rassurer.

Aloïs me regarde avec une lueur d’incompréhension dans les yeux. Je détourne mon regard alors que l’artiste parle et manque de me couper la parole.

- Il n’a pas tort, profites-en avant qu’on y passe tous.

Il a vidé son verre au beau milieu de la phrase et je constate qu’il est pratiquement ivre. Il me permet d’ajouter alors que le gamin le regarde un air outré sur le visage.

- Vous êtes l’invité dont l’âge se rapproche le plus d’elle.

Je laisse passer quelques instants pour qu’il entrevoie toutes les possibilités de cette proximité, puis je poursuis quelque peu sadique.

- Elle pourrait voir en vous un frère.

Le soufflé retombe à une vitesse folle. Je le sens en moi-même et je dois faire appel à tout mon contrôle pour ne pas lui rire au nez. Kail ricane et me coupe tout mon effet, j’aurais du attendre d’être seul avec l’enfant pour plus m’amuser. Surtout que cet artiste ajoute d’un air entendu.

- Ne dites pas ça, il va se croire incestueux.

Je vais le tuer ! Il est totalement inconscient du jeu auquel je joue en ce moment. Et comble de l’ironie, il se penche vers moi pour ajouter d’un air de fausse connivence que je reconnais avec facilité pour le manier moi-même.

- Vous parlez à son futur fiancé, vous faites un majordome bien distrait.

Le tuer parait une si bonne idée alors que le garçon rougit. Je me dois d’ajouter directement sans lui laisser le temps de parler.

- Un sentiment d’amour fraternel peut bien souvent évoluer cependant. Et elle pensera toujours à vous comme à l’homme qui lui permit de surmonter une épreuve aussi difficile.

Le soufflé remonte à une vitesse exceptionnelle, je crois qu’il commence à entrevoir ce que je souhaite dire et qu’il pourrait me tomber dans les bras.

- Vous pensez réellement ?

Je me dois de répondre pour rassurer le gosse.

- Je ne suis qu’un humble majordome, je ne peux point savoir comment une jeune femme du monde réagira.

Kail se roule une cigarette et entraine Aloïs vers la sortie tout en parlant.

- Et bien je vais moi aussi jouer au frangin soucieux.

Je ne cherche pas à comprendre ce qu’il veut dire par là et je sors à mon tour du salon et me dirige vers le hall. Cordélia, j’espère que le temps que je t’ai laissé va te permettre de me rejoindre. Ensuite nous pourrons partir ailleurs et parler entre nous. Mais pour te laisser plus de temps, je fais un léger détour par les cuisines. De parler du dessert avec la jeune femme m’a ouvert l’appétit.

J’entre et regarde les serviteurs qui ne savent pas quoi faire. Je prends un macaron sur le plateau bien garni et, après un petit clin d’œil pour ceux qui me regardent, je l’avale presque d’un trait.

- Mademoiselle Von Ruthven semble indisposée par les évènements, elle ne m’en voudra pas, j’en suis certain.

Je sors en souriant avant de replacer mon masque de majordome soucieux du bien-être de la maisonnée. Le hall d’entrée m’attends et peut-être aussi ma sœur, ce serait réellement bien. J’ai de plus en plus besoin de lui parler.


Dernière édition par Léandre Holingren le Sam 24 Jan - 9:10, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Jezebel van Kraft



Féminin
Age: 16 Date d'inscription: 03/01/2007 Nombre de messages: 1070 Statut: Fils du Comte Âge: 25 ans Pseudo usuel: Ruth

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Ven 23 Jan - 23:51

Calme. J’ai enfin réussi à redevenir maître de moi-même. Le sang coule toujours sur ma jambe, chaud, doux, épais. Je l’essuie avec ma chemise souillée, une grimace de dégoût au visage, j’ai horreur de toucher cette peau blafarde, aussi lisse que celle d’une statue. J’ai encore cédé… comme un idiot, j’ai encore cédé à ces maudites pulsions, il m’a encore fallu recourir à cette solution absurde pour me calmer. La marque de la courroie du cilice est restée dans ma paume.

Je suis vraiment mal placé pour critiquer les emportements de mon oncle, vraiment… Amertume. De ma colère et de ma haine il ne reste plus qu’un vague goût aigre qui s’intensifie de plus en plus. Je ne peux pourtant m’absenter trop longtemps, Mülleimer devrait bientôt revenir avec des informations supplémentaires. Pauvre Maître Balghaur… Il a accepté de traiter nos dossiers sans broncher avec la meilleure volonté du monde, il a voulu nous aider. Je crois qu’il était de ces naïfs qui voient le bien en chaque homme.

Je passe quelques vêtements propres, m’offrant le luxe d’un gilet couleur émeraude. Ce n’est pas comme si je désirais porter le deuil, au fond… Je suis curieux de savoir d’ailleurs à quoi pourrait ressembler Katje en robe sombre et chaste. Voilà qui me redonne le sourire. Pauvre femme, vraiment… sans protection, désormais, elle qui comptait sur l’ombre de Père pour éloigner certains prédateurs de ma connaissance. Finalement cette mort aura eu quelques intérêts, oui…

Oh Seigneur… Je suis donc réellement un monstre pour penser en ces termes au trépas de mon père ?! Je frémis en épinglant à ma cravate sombre une broche de topaze. Je ne suis pas un amateur d’élégances, mais l’idée de paraître ainsi après une telle scène m’est franchement intéressante. Peut-être parviendrai-je ainsi à faire oublier ma pâleur mortelle et mon air maladif ; j’ai trop laissé mon sang couler.

En me relevant, je chancelle sans parvenir à tenir sur ma jambe blessée, j’étouffe un juron. Je ne vais même pas réussir à tenir debout… Dans un grognement je saisis ma canne. Voilà ce qu’on gagne à être un imbécile fini et ce ne sont pas quelques pierres précieuses qui parviendront à éclipser la présence de cet objet. Chaque pas m’arrache une grimace. Sombre… idiot.

J’ose espérer qu’ils mettront mon allure lamentable sur le compte du choc. Une à une, je ramasse mes longues épingles d’or éparses au sol, les glissant de nouveau dans ma chevelure qui les dissimule parfaitement. Leur pointe acérée pourrait crever les yeux de n’importe qui relativement facilement. J’effleure le bout de l’une d’entre elles, le sang perle sur mon doigt ; il vaudrait mieux pour moi que nul ne les remarque sans quoi je serais probablement accusé du meurtre. Un doute me vient, d’ailleurs… une simple piqûre d’épingle n’aurait pas suffi à tuer mon père, même appliquée à la carotide ; de plus la trace était trop nette pour être celle d’un coup porté violemment. Il y avait forcément autre chose.

Peu importe. Avec une grimace, je passe une veste de velours noir par-dessus ma tenue des plus extravagantes – dans un référentiel purement personnel – et attrape de nouveau ma canne. J’ai l’air d’un mourant.

Je descends jusqu’à la salle à manger, seuls quelques-uns des convives s’y trouvent. Ils ont tous l’air au moins aussi troublés que moi derrière des façades plus ou moins bien constituées. Ludwig s’est effondré sur une chaise, la tête entre les mains, j’aperçois un crucifix posé devant lui. Son regard à peine tourné vers moi est empli d’une haine incompréhensible, glaciale, violente. Je lui adresse le sourire le plus circonstancié dont je dispose, amusé de sa virulence absurde ; il dissimule aussitôt son expression sous un masque et se redresse. Je ne suis pas plus étonné que cela, je n’ai jamais tenu les religieux pour des gens d’honneur.

Les tsiganes ne sont pas là… Dans un froncement de sourcils, j’appelle Hildegarde, lui demandant où ils se trouvent. Elle a l’air las, fatigué, elle ne sait pas… Bien sûr ; ma pauvre Hildie, tu ne peux tout savoir, je t’en demande trop. Je caresse doucement son visage, laissant une ombre de tristesse apparaître sur mon front. A elle je n’ai pas le droit de cacher cette douleur, elle saura de toute manière déceler sur mes traits les marques de ma détresse. Hildie, je suis complètement perdu… Je ne sais pas ce que je peux faire, moi, sans lui…

Soudain, une jeune fille aux cheveux bruns, un peu pataude, entre dans la pièce d’un air paniqué. Elle a défait sa coiffure et son visage hagard est dépourvu de toute beauté : je reconnais Miss Dokins, la pauvre fiancée de Hargreaves. Cette gamine naïve ignore tout de ce qui l’attend, de la solitude qui la guette. La misérable créature qui me sert de cousin n’a honte d’aucun de ses actes et cela ne doit pas lui poser le moindre problème de conscience que d’avoir accueilli entre ses draps un homme alors qu’il se trouve sous le même toit que Grace. La jeune femme s’avance vers moi, un peu déboussolée.

- Mein Herr, murmure-t-elle dans un allemand mal assuré, sauriez-vous où est Lord Hargreaves ? Mon fiancé – elle fait sonner ces mots avec fierté – m’a demandé de rester dans ma chambre mais je ne supporte pas d’ignorer ce qu’il se passe. Dites-moi ce qu’il en est… je suis tellement inquiète.

Je ne peux m’empêcher de sourire, au fond il cherche tout de même à la protéger un peu. Je n’arrive pas à définir si cet homme est une ordure ou un saint. Probablement un peu des deux.

- Mon père a… succombé aux affres de la vieillesse. Nous sommes un peu surexcités je le crains, cette perte était des plus inattendues. Je m’en voudrais terriblement de mêler une damoiselle à nos conflits mesquins.

Elle hoche doucement la tête. Elle paraît attristée… Une bouffée de colère m’envahit. Il pourrait être amusant de laisser cette donzelle au milieu des charognards. Peut-être cela aiderait-il ce dandy stupide à comprendre quels devoirs il a envers cette jeune femme ? Il dirait que c’est malsain de ma part, mais je ne suis pas un homme de bien. Je ne l’ai jamais été.

- Quant à votre fiancé… j’ignore où il est mais…
- Miss Grace, pourquoi n’êtes-vous pas dans votre chambre ?


Oh. Dommage, la voix lasse et irritée de Hargreaves vient interrompre notre petite conversation. Le chevalier sauve la princesse du vil dragon… A-t-on jamais vu le chevalier plus aimer le dragon que la princesse ? Je me retourne vers lui, il n’a pas remarqué ma présence. Je souris, ironique. Il est bien mis, élégant, il a changé de vêtements, mais ses cheveux ont été noués un peu trop rapidement ; il s’est trahi. Et, tout comme j’ai remarqué les quelques signes de ses amusements, il a noté la présence de ma canne et ma pâleur mortelle… ainsi que mon sourire mauvais. Il fronce les sourcils et se dirige vers sa fiancée qui a commencé à piailler, de mon côté je me tourne vers Marion et Ludwig qui ne font guère attention au dandy. Ces couples sont terriblement mal assortis.

- Herr Jezebel…

Et pour parachever ce tableau, voici la demoiselle en velours bleu qui m’avait semblé si étrange, il y a quelques heures. Je l’ai oubliée tout le temps de mon trouble, maintenant que j’ai pu enfermer sous clé mes démons la demoiselle m’intrigue à nouveau. Elle a l’air perfide à souhait, tout à fait adaptée au monde qui l’entoure présentement ; pourtant quelque chose en elle est légèrement différent. Je la salue poliment – son nom me revient enfin. Esther von Morgenstern – je n’ai jamais tendu parler d’elle, pourtant elle ne semble pas intriguée le moins du monde d’avoir été conviée à une réception pourtant destinée à se dérouler dans un cadre privé. Son sourire ne m’inspire rien de bon. Derrière moi, Hargreaves tente de convaincre Grace de retourner dans sa chambre, calmement, sans succès. Sa voix m’irrite.

- Herr Jezebel, je vous présente mes condoléances pour votre père. J’imagine que ce doit être une grande perte…

Effectivement, mais je le dissimule assez bien je crois pour qu’une fille comme elle ne vienne pas fourrer son nez dans mes affaires. Je serre le poing pour contenir la nouvelle bouffée de détresse qui m’envahit. Je suis idiot… quelques topazes ne suffiront nullement à cacher ma peine. Celle du pantin désarticulé privé de son maître. Je sais.

Pendant ce temps, Fraulein von Morgenstern me fixe paisiblement, attendant sans doute une réponse. Dans ses yeux saphir je lis ce sentiment que j’ai en horreur, la pitié… de la pitié ? A mon égard ? Elle n’a même pas le droit d’éprouver de la compassion pour ma peine. Je hais ces gens qui cherchent à s’approprier ainsi la souffrance d’autrui pour leur propre satisfaction, leur pitié méprisante leur rappelle vraisemblablement combien eux sont magnanimes de s’intéresser ainsi à la misère du monde. Pathétique.

- Sans doute ma présence vous paraît-elle curieuse, mein Herr. Il se trouve que mon défunt père, Viktor von Morgenstern, avait passé un accord avec le vôtre il y a de cela quelques années. Je suis navrée d’être aussi abrupte, mais il se trouve que je suis votre fiancée.

Choc.

J’aimerais démentir mais elle exhibe fièrement un papier qui le prouve. Seigneur. Comment ose-t-elle ? le soir même de la mort de mon père ! Et ce sourire de félin satisfait… Mes sourcils se froncent, ma bouche arbore une moue de dédain. Oh, Père… Quel est encore ce jeu ? Même au-delà de la mort, vous vous ingéniez à tout détruire ? Non… Pas cette fois. Je ne vous laisserai pas faire. Je suis persuadé que vous avez toujours été au courant de mon « écart de conduite »… Serait-ce une façon de m’en blâmer ? Mais je refuse.

Hargreaves a sursauté en entendant le mot « fiancée ». Il nous fixe avec un sourire qu’il veut moqueur mais qui n’est guère qu’une grimace d’amertume, sans jeter un seul coup d’œil à Grace qui pépie à côté de lui. Je reste choqué. Dans un autre contexte j’aurais peut-être réfléchi à cette information plus calmement, cependant la façon obscène dont Esther l’a amené a réussi à réveiller toute ma colère. Lentement, méthodiquement, je déchire le papier nous déclarant fiancés. Elle ne marque aucune émotion alors que je lui jette les morceaux avec dédain.

- Apprenez donc le tact et la décence avant de prétendre épouser un comte, grincé-je.
- Encore faut-il que le testament vous désigne comme tel.
- Quand bien même ce ne serait pas le cas, je refuse qu’une personne aussi immonde que vous porte mon nom.
- Je ne détonnerais guère par rapport à cette famille.
- … Hors de ma vue. Immédiatement.
- Ex oculis subito,
commente-t-elle en riant dans un latin parfait.

Elle s’en va sans cesser de rire, j’ai comme l’impression qu’elle ne va pas s’avouer vaincue. Il y a de grands avantages pour qui réussit à entrer dans notre lignée, c’est certain, mais refuse d’offrir une telle chose à cette créature. Je me retourne vivement vers Hargreaves qui me fixe toujours, éberlué, en tentant de faire abstraction du rire moqueur de Marion.

- Pourrais-je m’entretenir un moment avec vous, Herr Hargreaves ? … En privé ?

_________________


Dernière édition par Jezebel van Kraft le Sam 31 Jan - 2:57, édité 2 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Jezebel van Kraft



Féminin
Age: 16 Date d'inscription: 03/01/2007 Nombre de messages: 1070 Statut: Fils du Comte Âge: 25 ans Pseudo usuel: Ruth

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Ven 23 Jan - 23:52

Sans un sourire, il acquiesce, comprenant j’imagine que je n’ai nullement l’intention d’être aimable. Je l’entraîne en claudiquant vers l’un des salons, le plus petit, le plus chaleureux, avant de me laisser tomber sur un des fauteuils sans le quitter du regard. J’ose croire qu’il ne se formalisera pas de mon absence totale de manières. Lui reste debout, embarrassé, comme s’il ignorait pour quelle raison je l’ai convoqué. Sombre idiot.

- Stupide dandy, commencé-je tout de go. Vous n’avez donc aucune dignité, aucun respect ? Comment osez vous agir ainsi alors que vous êtes sous le même toit que… votre fiancée ?

Il en reste interdit, mal à l’aise. Ses yeux reflètent son trouble aussi clairement que la surface d’un lac, je ne peux m’empêcher d’esquisser un rictus moqueur. Son expression se fait aussitôt de marbre.

- Jezebel… tout va bien ?
- Ne détournez pas la conversation, Hargreaves. Êtes-vous encore plus bête que vous en avez l’air ? Avec Siegfried von Herzen ! Alors que Grace Dokins est dans la même demeure que vous et qui plus est, que cette demeure est la mienne, dans des circonstances pareilles ! Je ne m’attendais pas à ce que vous respectiez particulièrement le trépas de mon père, mais ayez au moins la bienséance de respecter ceux qui le pleurent…


Même s’ils ne sont pas nombreux, certes… Je me crispe, ma jambe m’élance atrocement. Bon sang, je porte cette chose pour parvenir à maîtriser la douleur !
Durant toute ma tirade – je n’ai jamais autant parlé de ma vie – Hargreaves ne m’a pas quitté des yeux. Ma crispation lui fait baisser les yeux vers ma jambe, il fronce les sourcils avant de relever le regard vers moi, l’air grave.

- Qu’y a-t-il ?
- Hargreaves !
- Jezebel, dites-moi ce qu’il y a.
- Ce ne sont pas vos affaires !
- Votre jambe… vous avez l’air de souffrir… répondez… s’il vous plaît.
- Bon sang, Hargreaves, à quoi jouez-vous ? Cherchez-vous à me faire sortir de mes gonds ? Occupez-vous de ce qui vous regarde et assumez vos comportements honteux plutôt que de changer de sujet – si peu subtilement, qui plus est.
- Quoi ? Que voulez-vous que je vous dise ? Je n’ai aucune envie de m’étendre sur le sujet et vous non plus. En revanche… je m’inquiète réellement pour v…
- Imbécile,
persiflé-je d’un ton soudain glacial. Que pouvez-vous savoir de ce que je désire ? J’aimerais que vous cessiez d’être aussi… débauché… et que vous accordiez un minimum d’attention à votre fiancée ! Elle vous aime, bon sang !
- Oh je vous en prie ! Cessez de ramener Grace sur le sujet ! Elle m'aime ? Ne soyez pas stupide, elle ne me connait même pas un peu ! Eh quoi si vous aviez raison ! Dites moi ! Est-ce que mon amour pour vous vous force à m'aimer en retour ? – il s’interrompt, prenant soudain conscience de ses paroles – … Je veux dire… Peu importe… Vous vous en moquez, après tout… Mais si vous y tenez, je m’excuse…
- On peut aimer sans connaître. Poser les yeux sur vous lui aura suffi. Quoi qu’il en soit j’apprécierais que cet… incident… avec Herr von Herzen ne se reproduise plus. Du moins pas ici, allez au village si vous tenez tant que cela à assouvir ces pulsions ignobles.


Je me lève dans une grimace douloureuse que je tente à grand-peine de cacher. Maudit crétin, tu oses parler de pulsions ignobles alors que tu dois lacérer tes chairs pour contenir ta propre colère ! Je serre les dents et fixe Hargreaves droit dans les yeux. Nous nous revoyons pour la première fois depuis trois ans et déjà nous nous disputons, décidément… nous sommes deux imbéciles finis.

Il me rend mon regard, sans un sourire ; sa voix est légèrement rauque lorsqu’après quelques instants de silence il se décide enfin à répondre.

- Je ferai en sorte que ça n’arrive plus…

Ses sourcils se froncent comme à l’évocation d’un souvenir désagréable, il tressaille et ferme les yeux.

- Je vous le promets.

Il s’avance vers moi, me fixant de nouveau, un soupir au bord des lèvres. Mû par un réflexe idiot, je recule, retombant sur mon fauteuil. Il semble avoir déjà oublié Miss Grace, mais quelle importance, au fond ? Je n’ai fait que tenter de me donner bonne conscience, moi qui ai rejeté ma « fiancée » avec tant de violence – à la différence près que Fraulein von Morgenstern ne risque pas d’éprouver quelque amour pour moi, Dieu soit loué.

- Ne me diras-tu pas ce que tu as à la jambe ? murmure-t-il en faisant un pas de plus.

Je détourne le regard ; comment pourrais-je ? Non… il vaut mieux que vous n’en sachiez rien, Hargreaves. Mes pupilles se rétractent légèrement, je tente de me calmer, il vaudrait mieux que je redevienne rapidement maître de moi-même : il ne s’agirait pas de laisser un deuxième cadavre dans cette pièce, n’est-ce pas ? Soupirant, je me relève et m’approche de lui en claudiquant, il frémit alors que mes doigts s’avancent pour remettre sa chevelure en place.

Sans un mot, je renoue son catogan, absorbé ; lui n’ose pas parler. Mes doigts s’égarent un instant de trop dans son cou – triple imbécile !

- Vous… ne me direz rien, n’est-ce pas ?

Il lève la main comme pour caresser mon visage mais fige son geste avant de me toucher. Absurde. A-t-il toujours cette obsession d’une prétendue pureté qui serait mienne ? Croit-il réellement à ces fadaises ? Une envie idiote me prend de saisir cette main et de tordre le poignet auquel elle appartient, de le briser, de le détruire. Je détourne simplement le regard. Mon Père n’aurait pas apprécié ce genre d’agissement. Père…

- Jezebel… tu dois faire attention… j’ignore ce que tu as fait mais…
- Rien qui vous concerne, Hargreaves,
réponds-je d’un ton las. Et je vous prierais d’adopter un ton plus correct envers moi. Nous ne sommes plus des enfants.
- En effet, Jezebel… nous ne sommes plus des enfants…


Sa main se relève et cette fois effleure ma joue. Je fronce les sourcils, me saisissant de ma canne avec une grimace. Je ne veux pas jouer à ce jeu-là, pas ce soir, pas en de telles circonstances, pas ainsi. Pas avec le cadavre de mon père gisant dans une chambre à l’étage. Ne peux-tu pas comprendre, espèce d’idiot ? Ne peux-tu pas comprendre ce qu’il était pour moi ? Et que m’importe d’être à leurs yeux un vulgaire pantin lâche et incapable de se rebeller, ils ne savent rien.

J’écarte sa main doucement, l’air amer.

- Nous ne sommes pas vus depuis trois ans. Vous auriez vraiment dû m’oublier durant tout ce temps, grimacé-je en quittant le salon.

Dans la salle à manger, ma jolie cousine Ada se tient la tête entre les mains, assise à la table vide. A ses côtés, la dame von Rosenrot caresse doucement ses cheveux, dans un geste de réconfort parfaitement absurde… La scène a quelque chose de grotesque. Grace a quitté la pièce, heureusement, et Léandre est absent – j’ai eu plus que mon dû de visages fourbes ce soir, mais j’ai quelque chose à lui demander.

A défaut, je sonne Hildegarde. Ma pauvre Hildie est blême, fatiguée, elle doit sans doute s’échiner à sauver cette réception du désastre – en vain, bien sûr – et je m’en veux presque de lui imposer une charge supplémentaire.

- Hildegarde… Pourrais-tu me ramener les invités et les tsiganes, s’il te plaît ?… J’ai besoin de les voir… Pour savoir qui est le tueur nous devons connaître les alibis de chacun.

Elle acquiesce sans un mot et s’apprête à tourner les talons, je la retiens doucement.

- Et dis à Léandre de fouiller le manoir de fond en combles à la recherche d’un objet susceptible d’être l’arme du crime. Une simple piqûre d’aiguille n’aurait pas tué Père, dis-lui de chercher tout ce qui peut ressembler à une drogue ou à un poison. Il peut regarder dans les chambres des invités… même dans la mienne et dans celle de Père. Qu’il fasse vite. Quant à toi, repose-toi… tu es fatiguée.

Souriant chaleureusement, elle nie en bloc et part d’un air ragaillardi accomplir sa tâche. Entendant ma voix, Ada a relevé les yeux vers moi ; elle me paraît choquée, je ne sais qui a dû lui expliquer tout ce qu’il s’était passé durant la soirée – et qui que ce soit, il aura lui aussi droit à mes sermons que personne n’écoute.

- Ma chère cousine, j’espérais avoir l’occasion de converser avec vous un peu plus tôt. Je suis navré que vous soyez confrontée à une telle agitation ?
- Oh, ce n’est pas grave, Jezebel. Mais… allez-vous bien ? La mort de votre gentil Papa doit être douloureuse, n’est-ce pas ?


Je grimace au mot « gentil ». Oui, Friedrich savait être aimable hors de chez lui de son vivant, avec ceux qui ne partageaient pas directement son sang ou n’étaient pas à ses ordres ; sa femme, ses enfants et ses domestiques n’avaient droit qu’à son mépris. Derrière moi j’entends Hargreaves s’étouffer. Pour une fois nos opinions sur la question convergent.

- Je vais bien. Je suis ravi de vous voir, ma cousine. Votre charme toujours plus pétillant parviendrait presque à me faire oublier cette tragédie. Vous détonnez fort aimablement avec tous ces rustres.
- Qui traitez-vous de rustre, Jezebel ?
murmure Hargreaves en se plaçant à côté de moi, un peu trop près à mon goût.
- Vous et Von Herzen, qui d’autre ? … Ma cousine, voici Dorian Hargreaves, votre cousin… Il est le petit-fils de votre grand-mère maternelle, Franziska. Hargreaves, ma cousine, Ada Silke von Ruthven.

Hargreaves paraît à la fois étonné d’apprendre que cette demoiselle est sa cousine au second degré et légèrement vexé de la distinction que je marque entre elle et lui ; la différence est pourtant flagrante, elle est aimable et respectable, lui pas. Et ce n’est pas parce que j’ai saisi la main de cet idiot tout à l’heure que je l’apprécie… j’avais besoin de me raccrocher à quelque chose de tangible.

Tout le monde doit être prévenu à présent… ils ne vont pas tarder à arriver. Cette récapitulation des alibis va nous permettre sans doute d’avoir quelques pistes.

Soudain, je blêmis.
A l’exception de Hargreaves qui n’est pas digne de confiance – et peut-être le palefrenier – nul ne m’a vu aller voir mon cheval.

Je n’ai pas d’alibi.

_________________


Dernière édition par Jezebel van Kraft le Sam 31 Jan - 2:57, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Aloïs von Salvard



Féminin
Age: 19 Date d'inscription: 24/08/2008 Nombre de messages: 479 Statut: Lointain parent des Van Kraft - Etudiant Âge: 21 ans Pseudo usuel: Moony

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Sam 24 Jan - 14:20

[ Munich, demeure Von Salvard ; 30 Avril 1884 ]



- Pourrais-tu déposer cela sur mon bureau et m’apporter l’Organon, s’il te plaît ?
- Si vous pouviez patienter quelques minutes, j’ai bientôt fini.
- Elfriede...

______De mauvaise grâce, la domestique se redresse, saisit le livre de ses doigts noueux et, l’ayant déposé sur le plan de travail, se met en quête de l’ouvrage d’Aristote.

- Dans la pile de gauche. Le troisième en partant du haut, il me semble, lui indiqué-je après avoir jeté un coup d’œil dans sa direction, dominant l’ensemble de la chambre des hauteurs.

______Et pour cause : je suis juché, debout, sur une chaise. Des aiguilles fichées au bas de mon costume, comme une pelote humaine.
______La vieille femme agite alors à mon adresse un volume usé.

- C’est bien celui-là !

______Elle me le confie et je la remercie avec un sourire, cherchant avidement le passage auquel je me suis interrompu, tandis qu’elle se remet aux finitions de ce revers récalcitrant.

- Cessez donc de bouger !
- Je suis une statue.
- Un peu trop remuante à mon goût.
- Excuse ma nervosité, mais l’heure tourne !
- M’empêcher de finir ma tâche ne va pas vous mettre en avance...

______Je soupire. Le pire, c’est qu’elle a raison.

- Vous auriez mieux fait d’investir dans un nouveau costume.

______Et puis quoi encore ? Peut-on vraiment se permettre de gaspiller de l’argent pour ce genre de frivolités ?

- Celui-ci est parfait. Mon père ne l’a presque jamais porté. Grâce à tes doigts de fée, il me va comme un gant.

______Il a juste eu besoin d’être reprisé par-ci par-là, car tout simplement trop long à tout point de vue, mais où est le problème ? Je sais, ce n’est pas moi qui me pique avec les aiguilles et m’use les yeux à la chandelle. Quoique, en ce qui concerne ce dernier point...

- Enlevez-moi donc ça, s’exclame-t-elle soudain, l’air blasé, que je finisse tranquille.

______Je saute au bas de la chaise, une main agrippée au dossier pour ne pas perdre l’équilibre. Je relève le visage vers la bonne immobile.

- Elfriede... tu permets ?

______Cette adorable vieille femme a parfois tendance à oublier que je n’ai plus cinq ans. Après un instant d’incompréhension, elle saisit à la fois mon embarras et son matériel de couture, puis s’éclipse de la chambre afin que je puisse me dévêtir en paix. C’est ce que je fais promptement, remplaçant le costume de soirée que je plie avec soin par des habits de tous les jours, plus prosaïques et, surtout, défraîchis.
______A peine ai-je pénétré dans l’antichambre et confié le vêtement à Elfriede qu’elle commence son travail de ses mains expertes et m’informe, un coup d’œil jeté par dessus son lorgnon :

- Mademoiselle Cäcilia vous cherche, elle était là il y a moins d’une minute.
- Pour quelle raison ?, m’étonné-je.
- Vous verrez bien par vous-même, fait-elle avec un haussement d’épaules, tout à son ouvrage.

______Je n’ai pas le temps d’interroger plus avant la domestique ni même de me questionner moi-même qu’une tornade en jupons surgit derrière moi, me retourne tout d’une pièce et m’emprisonne les poignets.

- Je t’ai trouvé ! On croirait jouer à cache-cache aujourd’hui, nous nous croisons invariablement sans nous rencontrer ! Viens !

______Docilement, je suis ma sœur cadette, n’en ayant de toute façon guère le choix puisqu’elle m’enserre fermement, m’entraînant dans son sillage de tissu froissé.

- Puis-je savoir quelle mouche te pique ?, me contenté-je de demander.
- Sois un peu patient, tu vas voir !

______Nous parcourons l’ensemble du couloir, puis une porte se referme sur moi. Je suis dans la chambre de Baptist et Dieter. A l’intérieur se tient un comité peu ordinaire : mes cinq frères et sœurs réunis au grand complet. Qu’est-ce qu’ils peuvent bien mijoter ?

- Le voilà !, s’exclame Cäcilia d’une voix guillerette en laissant traîner la dernière voyelle.

______Elle me fait asseoir sur l’un des lits, interdit que je suis, comme si elle déposait un paquet volumineux. En parlant de paquet, c’est bien ce qui semble, dans un papier fin, transiter des mains de Dieter, plongées dans le tiroir supérieur de la commode, en passant par celles, jointes, d’Eleonora et Felicie, jusqu’aux miennes, grandes ouvertes dans leur perplexité. Je relève vers eux un regard surpris.

- Qu’est-ce que c’est ?
- Tu n’as qu’à ouvrir, m’enjoint Baptist, les bras croisés, adossé contre l’armoire en merisier massif, avec un mouvement incitatif du menton couronné du liseré de barbe fauve qui souligne son visage.

______Je fronce les sourcils, puis reporte mon attention sur l’objet empaqueté. Je le soupèse d’une main – il n’est guère lourd – avant d’oser entrouvrir le papier de soie blanc qui le recouvre. J’en sors une petite boîte zinzolin aux bords arrondis. Avec délicatesse, j’en soulève le couvercle afin de découvrir son contenu. Sur un petit nuage de coton apparaît alors le tissu noir d’encre d’un nœud délicat prêt à prendre son envol.

- Oh, vous êtes adorables ! Vous n’auriez pas dû...
- Tu ne pouvais pas y aller avec une de ces vieilles cravates, tout de même !, lance Dieter, railleur.

______Stupéfait, je cligne des yeux.

- Qu’ont-elles de mal, mes cravates ?
- Rien du tout, rien du tout, me rassure Cäcilia en s’approchant de moi pour, justement, dénouer celle que je porte. C’est juste que c’est un petit peu suranné. Aujourd’hui, tous les hommes arborent le nœud-papillon en société.

______La mode étant le cadet de mes soucis, je n’y prête pour ainsi dire jamais attention. Mais il est vrai qu’Anatoliy, qui s’enquiert avec un soin particulier de ces choses-là, m’en avait touché deux mots. Je lui ai tout bonnement répondu que, pour le moment, c’était peine perdue ; il faudrait un investissement considérable pour me mettre au goût du jour. Mais malgré tout, voilà une injure à l’élégance rectifiée. Je m’en veux néanmoins qu’il ait fallu pour cela creuser dans leurs maigres économies...
______Une fois que ma sœur a achevé sa besogne, je me lève d’un bond, comme mu par un ressort, l’embrasse sur le front et me dirige face à la grande armoire dans laquelle est encastrée une longue et large glace sur chacun des battants. Je jette un regard scrutateur sur mon reflet avant de me retourner.

- Qu’en pensez-vous ?, demandé-je à la cantonade.
- Tu es parfait ! Très beau ! Splendide !, me répondent-ils dans un imbroglio confus mais éloquent.
- Et encore, ajoute Baptist, mi-figue mi-raisin, nous n’avons pas vu Monsieur en complet, dans toute son élégance...

______Un rire aux lèvres, j’entoure ses épaules, puis celles de Dieter, pour les remercier d’une étreinte fraternelle. Puis je pivote vers Felicie qui me tend ses joues rebondies ; accroupi à sa hauteur, je dépose un baiser sur chacune d’elles. Eleonora s’avance à son tour et, tirant avec douceur sur les oreilles satinées qui ceignent mon cou, me demande, des paillettes dans ses yeux de lavande :

- Il te plaît ?

______Je me fends d’un sourire sincère.

- Je l’adore !

______D’un même mouvement, je saisis les jumelles à mi-cuisses, les faisant s’élever dans les airs dans lesquels nous tournoyons, tandis qu’elles poussent en chœur des cris aigus d’une horreur ravie. Mais, bien vite, je les dépose à nouveau sur le sol, penaud, le souffle court et les pommettes rosies.

- Vous devenez un peu grandes pour que je vous porte toutes les deux..., expliqué-je avec un sourire d’excuse.
- Ah, c’est ça les forts en thème..., se moque Baptist, usant de son épithète favorite à mon encontre.

______Fort en thème, oui. C’est bien ce qui paiera la suite de tes études, mon garçon.
______Je n’ai de toute façon pas le temps de répliquer que ma tendre Cäcilia me saisit par le coude.

- Allez, Elfriede doit avoir fini, tu vas être en retard !
- Veuillez m’excuser, je vais être en retard..., répété-je avec une emphase affectée aux quatre autres.

______Puis, pour couronner le tout, j’esquisse une révérence caricaturale sous un rire collectif et, après m’être rendu à reculons jusqu’au pas de la porte, déclare, la main et le visage levés vers le ciel, tel un orateur des temps anciens :

- ...Monde, me voici !
- Roh, allez, ne fais donc pas l’imbécile, viens !, me sermonne ma sœur, tirant de toutes ses forces sur mon bras pour me faire quitter la pièce.

______Avec une grimace, je ne puis faire autrement que me soumettre à sa volonté. A vrai dire, l’écartèlement ne m’a jamais tant tenté, assujetti que je suis à un instinct élémentaire de conservation.

_________________
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Aloïs von Salvard



Féminin
Age: 19 Date d'inscription: 24/08/2008 Nombre de messages: 479 Statut: Lointain parent des Van Kraft - Etudiant Âge: 21 ans Pseudo usuel: Moony

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Sam 24 Jan - 14:23

______A peine sommes nous sortis et engagés dans le couloir que nous tombons nez à nez avec la petite silhouette arrondie mais amaigrie de la domestique.

- Ah ! Je vous cherchais.
- Je suis là.
- Je vois ça.

______J’ai à peine le temps de tendre les bras qu’elle y dépose le costume fin prêt.

- Merci.
- Dépêchez-vous !
- Mais je me dépêche !

______En moins de temps qu’il ne le faut pour le dire, je les abandonne, elle et Cäcilia, m’enferme dans ma chambre et me prépare à la hâte. J’achève à peine de lasser mes souliers que l’on frappe déjà à la porte. Je donne la permission d’entrer ; c’est ma sœur, encore, qui se faufile dans la pièce.

- Es-tu prêt ?
- Hmmmm... Il me semble ne rien avoir oublié.

______Mon regard critique inspecte mon accoutrement, mais c’est la jeune fille qui a tôt fait de remarquer la note discordante, autrement dit, le fameux nœud-papillon.

- J’en étais sûre : tu l’as remis n’importe comment !

______Je grommelle quelque chose d’incompréhensible. De toute façon, le bout de la langue coincé au coin des lèvres, elle est trop concentrée sur sa tâche pour y prêter attention.

- Voilà ! Tu es parfait, maintenant !

______Néanmoins, elle réajuste mon gilet.

- Voilà ! Tu es parfait, maintenant !
- Tu te répètes.

______Sans répondre, elle me pince le bout du nez.

- Et tes valises ?
- Fin prêtes.

______Je désigne d’un geste le lit sur lequel elles trônent. Evidemment, Cäcilia ne peut s’empêcher de jeter un œil dans l’une d’elle, encore ouverte. J’aurais dû la fermer. Ne faisant ni une ni deux, elle y saisit un élément incongru et se retourne.

- Ne me dis pas que tu vas amener cela, lance-t-elle à mon adresse d’un ton guère surpris mais où poindrait presque la lame de la gouaille en m’agitant sous le nez mon dictionnaire réduit de Grec ancien.

______Je n’ai pas le temps de répondre qu’elle enchaîne :

- Mais tu t’encombres pour rien ! Crois-tu vraiment en avoir l’utilité à cette réception ?
- Si elle s’éternise, si je peux me retirer un peu... Et puis pendant le voyage...
- Je croyais que tu le faisais avec Monsieur Wyhlem.
- C’est juste, abdiqué-je à contrecœur ; et je lui retire l’objet pour le poser sur le couvre-lit, accompagné d’une pièce de Sophocle. Cela te convient-il, comme cela ?
- Je suis sûre que tu t’es surchargé d’autres choses inutiles, de toute façon, remarque-t-elle d’un haussement d’épaules. Qu’est-ce que ceci, d’ailleurs ?, demande-t-elle alors en sortant, de ses doigts blancs, un long étui sombre de sous une chemise.

______Je le lui prends des mains sans autre cérémonie et le remets à sa place.

- Un cadeau d’Aristide. C’est personnel.
- Aristide te fait donc des cadeaux à présent ?
- Comme tu peux le constater, cela arrive, entre amis.
- Que de mystères, mon frère ! Bien, je ne chercherai pas à savoir ce dont il s’agit. Es-tu bien sûr de ne rien avoir oublié ?

______La patience est une maître vertu.

- Arrête de tout vouloir régenter, veux-tu ? J’ai veillé à tout.
- D’accord, d’accord ! Je n’insiste pas.

______J’en suis bien aise.

- Je te laisse à ta douce soirée...
- « Douce » ?
- Eh bien, il y aura sans doute un bal, tu vas danser..., explique-t-elle tandis qu’elle m’emmène dans quelques pas d’une valse viennoise inattendue. Tu vas rencontrer les plus belles dames et les seigneurs les plus distingués de toute l’Allemagne et même, sans doute, au-delà... J’espère que tu t’amuseras !
- Je crains que l’ambiance ne soit pas tout à fait « amusante », remarqué-je avec une grimace embarrassée après m’être détaché d’elle, mais un soupçon « testamentaire »...
- Ce n’est pas faux, reconnaît-elle en pouffant dans sa main amenée à son visage. Excuse-moi, ce n’est pas drôle !
- Non, ça ne l’est pas du tout..., conviens-je, presque amer, alors qu’elle s’enfuit d’un pas léger hors de la chambre.

______Avec un soupir, je clos la vieille valise de cuir sombre, revoyant en pensée le sourire rêveur de Cäcilia ainsi que ses yeux brillants. Je ne l’ai jamais vue comme cela. Elle, d’ordinaire si discrète et réservée. Les fiançailles récentes d’une de ses amies, j’imagine, n’y sont pas pour rien. Elle a dix-sept ans, elle entame sa jeunesse, elle rêve d’amour et d’hymen. Elle lit trop de romans, je suppose, mais je ne peux guère le lui reprocher : c’est moi-même qui l’ai poussée à la lecture.
______Mais d’autres considérations viennent noircir le tableau. A moins d’un miracle, elle n’aura malheureusement qu’une faible dot. Peut-être, au fond, est-ce mieux ainsi : son prétendant la désirera pour elle-même et non pas pour sa fortune. Néanmoins, j’aimerais lui trouver le meilleur parti possible, afin qu’elle ne manque de rien et que le nom de la famille, qui lui restera lié, conserve ses lettres de noblesse.

______Tout à mes pensées, je sors à mon tour de la chambre, un bagage dans chaque main, et parcours le couloir qui mène à l’escalier en bois de hêtre dont les marches usées émettent un craquement sec à chacune des pressions de mes pieds chaussés. Arrivé en bas, je tombe sur Baptist, à la mine bilieuse. Il ne manquait plus que cela. Vue son expression, je ne m’attends pas à un simple « bonne soirée. »

- Aloïs... Je n’ai pas envie d’entrer au séminaire, déclare-t-il de but en blanc.

______Je pousse un soupir. Quand se mettra-t-il dans la tête que, pour le moment, c’est la meilleure solution ? Cela ne l’engage à rien, il ne se fera pas forcément religieux. Mais commencer ses études au séminaire ne pourra qu’assurer ses arrières tout en évitant tout coût dispendieux.

- Je préfèrerais encore me faire Protestant..., ajoute-t-il d’un ton bougon et volontairement provocant.
- Ne dis pas de telles sottises !, le sermonné-je, choqué. Mais je n’ai pas le temps d’en discuter ; on en parlera à mon retour, c’est d’accord ?

______Résigné, il acquiesce, comme si tout le poids du monde pesait sur ses épaules. Alors que je me dirige vers le hall, il me suit ; c’est, après que j’aie posé mes valises et enfilé ma longue redingote, quand je saisis mon chapeau pendu à la patère qu’il est pris d’un sursaut d’énergie et s’exclame dans un dernier cri du cœur :

- Tu sais que je veux aller à Hanovre !
- Ce n’est pas à moi de décider, lui rappelé-je posément tandis que je jette un œil critique à mon couvre-chef, débarrassé d’une chiquenaude d’une peluche facétieuse. Tu sais aussi que Père s’y oppose.
- Ca n’a aucune espèce d’importance pour lui ; si l’on insistait, il céderait. Tu as bien réussi à refuser les f...
- Hanovre est loin. Te payer un loyer, même rien qu’une chambre de bonne, serait une dépense conséquente. Tu sais bien que l’on ne peut pas se le permettre.

______Pendant quelques secondes, je soutiens son regard brûlant, qu’il finit par baisser.

- Et un officier à la tête vide ne servirait à rien, continué-je d’un ton sévère, souhaitant mettre une fois pour toutes les points sur les « i ». Fais tes Humanités, cultive ton esprit... Tu pourras ensuite, si tu y tiens, entrer dans la cavalerie.

______Avec un dernier coup d’œil courroucé, Baptist me tourne le dos, s’éloigne d’un pas empreint de colère et claque la première porte qui se trouve sur son passage. Comment lui faire comprendre que, si cela ne tenait qu’à moi, je ferais tout pour accéder à son désir ? Malheureusement, les choses ne sont pas aussi faciles et d’autres paramètres que la volonté entrent sournoisement en compte.
______Ceci dit, bonne soirée à toi aussi, Baptist... Ça m’a fait plaisir de t’avoir parlé avant de partir...

_________________
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Aloïs von Salvard



Féminin
Age: 19 Date d'inscription: 24/08/2008 Nombre de messages: 479 Statut: Lointain parent des Van Kraft - Etudiant Âge: 21 ans Pseudo usuel: Moony

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Sam 24 Jan - 14:24

______Je coiffe mon chapeau, courbe l’échine et saisis mes valises. Il y a encore une personne que je dois saluer avant mon départ. Il ne s’est pas déplacé pour si peu, bien entendu. Enfin, c’est à moi de le faire.
______En quelques enjambées, j’arrive devant les deux grandes portes vitrées et pousse doucement l’une d’elle de mon épaule. Le bas du battant émet un frottement étouffé contre le sol. Ainsi, j’entre dans le salon à pas de loup, ennuyé de constater que les rideaux, comme souvent, n’ont pas été tirés.

- ...Père ?, demandé-je au dos du fauteuil qui fait face à la cheminée froide.

______Comme je m’y attendais, aucune réponse ne me vient. Je vois à peine une chevelure assombrie par le manque de lumière se détacher du dossier volumineux. Au-dessus s’élèvent les volutes d’une fumée indistincte, se renouvelant au rythme de lentes expirations...



...

- Tu ne devrais pas faire tant d’effort pour si peu. Cela ne sert à rien.
- ...Je vous demande pardon ?

______Le cœur du jeune homme s’arrêta, sans comprendre. Fier de sa réussite passée, présente et, à n’en pas douter, future, il venait d’annoncer à son père les espoirs que formaient ses enseignants à son sujet et l’autorisation qu’ils lui avaient accordée de suivre deux chemins d’étude à la fois, conjuguant le Droit et les Lettres.

- Pourquoi donc t’épuises-tu à faire tout cela ?

______La voix du fils était devenue hésitante, comme si l’élève-orateur qui discourait en Latin avec éloquence la semaine précédente à la chaire des professeurs cherchait à présent ses mots, la langue embarrassée par une boisson sirupeuse. Ses yeux restaient néanmoins en quête de l’assentiment de l’homme qui lui faisait face.

- Je... je souhaite réussir brillamment mes études afin de... que vous soyez satisfait de moi... et de... de soutenir l’éclat de notre famille...
- Quelle famille ?

______Aloïs demeura interdit. Son incapacité à saisir l’envers de l’expression sombrement figée de son père le désarçonnait. Ce dernier ne le regardait même pas. Ses yeux cernés se contentaient de fixer résolument le vide.

- Les Von Salvard, Père.

______C’était presque un sourire qui se dessinait sur les lèvres exsangues d’Adolf, mais sans joie. Il y avait dedans quelque chose comme de l’amertume, du dépit et, au fond, un petit peu de pitié.

- Notre nom est mort, Aloïs. Et nous avec lui.

______Cette assertion péremptoire ébranla le château de frêles espérances que peu à peu, jour après jour, se bâtissait consciencieusement le jeune homme. Habitué au défaitisme de son parent, il ne se laissa pourtant pas abattre et releva la tête dans les derniers sursauts de son orgueil.

- Si son prestige n’est plus celui qu’il était, il peut néanmoins être revivifié. Il n’attend pour cela que nous le prenions en main, et moi le premier, en tant qu’aîné de la maison.
- Cela ne sert à rien, te dis-je, lui répondit son père. Il n’y a plus rien, que de la poussière. Que peux-tu construire avec ces décombres, ces gravats, ces débris éparpillés ?

______Ses yeux pâles s’égarèrent sur l’unique tableau qui ornait les murs de la pièce. Un cadre de noyer entourait d’un ovale le portrait d’une femme sur un fond amarante. La peau de celle-ci, dans sa blancheur délicate, semblait faite du satiné d’une étoffe de soie. Sous la bouche en bouton de rose, elle recouvrait un menton délicieusement rebondi. A la ceinture, la femme portait un petit bouquet de fleurs rouges – des œillets, peut-être, ou bien des amaryllis – qui rehaussait d’une note de couleur le noir de sa toilette dépourvue de tout autre ajustement.
______Elle semblait contempler l’homme d’un regard lymphatique, que l’on imaginerait presque mélancolique, et c’était à crever le cœur de ne conserver d’elle que cette triste représentation si éloignée du tempérament enjoué de son vivant. Toujours vive et sémillante, joyeuse et gaie, Magdalene von Salvard, née van Voß, n’avait de cette toile que les traits et l’infinie douceur qui s’en dégageait.
______C’était une bonne épouse, et une mère avant tout. Au grand scandale des dames de condition, elle avait refusé à cor et à cri de mettre son fils en nourrice. Elle voulait s’en occuper elle-même. Ce qu’elle fit avec zèle une fois que son mari, las et à court d’arguments, eût capitulé.
______Elle ne démordit pas non plus de sa résolution au terme de ses grossesses suivantes. La seule aide qu’elle accepta fut de prendre à son côté une femme de chambre d’âge mûr, Mademoiselle Elfriede Ritter, vieille fille de bonne volonté, à la fois affectueuse et ferme, qui savait rester à sa place.
______Ses enfants semblaient tout pour Magdalene et, sans être permissive, elle les enveloppait d’une tendresse inépuisable et inconditionnelle, que son conjoint, heureux amoureux, venait parfois sans se l’avouer à jalouser. Elle ne manquait pas une berceuse, ni une lecture du soir, emmenant ses chères têtes blondes au pays des rêves sur lequel se fermaient leurs paupières alourdies de sommeil avant de les border et leur baiser le front.
______Elle voulait qu’ils eussent tout, et le bonheur avant tout. Ses gronderies n’avaient pas le ton de la colère, juste celui de la déception, ce qui était bien suffisant à ses mouflets pour provoquer en eux un sentiment de honte et de peine mêlées d’avoir pu ainsi affliger leur douce maman. Ils cherchaient son pardon, des larmes dans les yeux, avant même d’être réprimandés pour leurs bêtises irréfléchies. Elle leur apprit à prier le Seigneur Dieu, Son Fils Jésus et la Vierge Marie, à les remercier des bienfaits de la vie et à leur avouer leurs péchés ; si leur repentance était faite de sincérité, ils les absoudraient de tout.
______La félicité qu’elle leur souhaitait passait par l’avenir. Toujours attentive à révéler les trésors intérieurs de chacun, elle bénissait l’amour immodéré des Lettres de son aîné, encourageait les remarquables dispositions équestres de son second, prenait plaisir à partager sa passion musicale avec les doigts souples et diligents de sa troisième, et, lorsque son petit dernier – encore trop jeune pour manifester une vocation particulière – lui apportait, dans une vieille boîte d’allumettes vide que lui avait offerte le cocher, une araignée ou un forficule fraîchement capturé, elle s’écriait avec passion qu’il intègrerait l’Académie des Sciences et deviendrait entomologiste.
______Mais par une ironie dont le hasard – ou la fatalité – connaît seul le secret, c’est sa maternité elle-même qui lui fut funeste. Alors que tous s’accordaient à penser qu’elle ne survivrait pas à ses premières couches en raison de sa constitution d’apparence fragile, elle démentit ces augures pendant cinq grossesses avant qu’elles ne la rattrapent, à la sixième. Elle eût sans doute survécu si la tâche n’était pas double, si l’enfant à naître n’était pas des jumelles. Elle eût sans doute survécu si... si...

______Ce sont ces « si » qui, jour après jour, peuplaient le cœur nécrosé de son époux. « Si j’avais été plus vigilant... », « Si les enfants ne l’avaient pas tant éreintée ce jour-là... », « Si le médecin était venu plus tôt... », « Si nous nous étions abstenus, un jour, une fois, d’un plaisir bien éphémère face à une existence solitaire... », « si... », « si... », « si... »...
______Cercle vicieux, sans fin, qui lui rongeait les entrailles, minait son âme en proie à une gangrène longue et insidieuse. Boucle infernale dont même ses enfants, qu’il rejetait comme il se rejetait lui-même, ne parvenaient à le sortir.
______C’est pour cela que, même si chaque mot blessait, si chaque phrase l’écorchait un peu plus à chaque fois, Aloïs, son fils aîné, ne lui en voulait pas. Il le regardait, et il voyait une ombre, l’image diminuée, déformée, de ce qu’il était avant. La seule chose qu’il souhaitait, c’était d’enfin l’aider. En lui prouvant que, quoiqu’il pût penser, sa vie ne s’arrêtait pas là.
______Parfois – et la rareté de ces instants les rendait d’autant plus précieux –, son visage s’éclairait sans raison apparente et Adolf prenait Eleonora ou Felicie sur ses genoux, l’embrassait sur ses joues rondes, lui racontait une anecdote amusante. Personne ne savait ce qui pouvait provoquer en lui ce changement brusque ; sans doute l’ignorait-il lui-même. Quoi qu’il en soit, sans plus de raisons, ces moments de grâce finissaient toujours par s’évanouir et l’homme s’en retournait à l’aliénation de son marasme. La pièce était finie, le rideau était tiré.

______Le regard d’Adolf revint sur son fils. Celui-ci avait suivi le chemin de ses yeux mais n’avait pas changé d’expression. Il décida, au contraire, d’user contre lui de sa propre faiblesse. Pesant chaque mot à la balance de l’affliction, il prononça sa sentence :

- Maman nous faisait confiance. Elle aurait détesté entendre ces mots dans votre bouche.

______L’homme en fut confondu. Il baissa les yeux, les releva, sans trouver que répondre à cela. Il finit malgré tout par rétorquer :

- Je crains que, de là où elle se trouve, elle n’ait guère à redire à mes paroles.
- Au contraire, elle a tout à y redire. Et si les Saints voulaient bien rien qu’un instant lui prêter une voix, elle vous le ferait sans conteste savoir.
- Tu te trompes, Aloïs. Il n’y a rien à faire, il n’y a rien à dire. Nous sommes tous morts. Et puis c’est tout.
- Vous, peut-être. Mais nous, nous avons encore un peu de temps à vivre que vous n’avez pas le droit de nous enlever.

______Comme détaché du monde, Adolf se détourna. De sa voix sourde et sans timbre, il murmura en guise réponse quelques sinistres phrases, telles une litanie apprise par cœur et répétée sans cesse :

- Nous ne sommes que des automates qui font semblant d’avancer. Tôt ou tard, nous finirons tous dans un cercueil, rongés par la vermine et les vers.
- C’est pourquoi la différence se fera avant, s’emporta le jeune homme avec vigueur, dans l’emploi que nous aurons fait du temps qu’il nous reste. Je suis vivant. Baptist, Cäcilia, Dieter, Eleonora et Felicie aussi. Et nous allons vous le prouver. Nous allons réussir, car nous y mettrons tout notre cœur, comme notre mère le souhaitait de tout le sien. Si nous ne pouvons pas chercher en vous un appui, nous le trouverons dans son souvenir, assez vivace pour nous offrir la force dont nous avons encore besoin. Si vous nous abandonnez, elle n’en sera pas moins, elle, à nos côtés.

______A peine prononcées, ses belles paroles moururent sur ses lèvres, étouffées par l’accueil algide du silence écrasant. Aloïs fit quelques pas en arrière avec maladresse. Sa respiration demeurait houleuse ; le sang, rouge, colorait ses joues d’ordinaire blêmes. D’une voix empreinte d’un âpre regret, tremblante, mal assurée, cassée, il ne se permit plus qu’une dernière phrase :

- Je voulais juste que vous soyez fier de moi...

______L’homme ne répondit pas. Peut-être même ne l’avait-il pas entendu, indifférent à sa présence comme à son absence. Avec lenteur, il s’était assis, comme toujours, au creux de son fauteuil, face à l’âtre éteint de la cheminée. Il ne prêta pas plus d’attention au claquement discret de la porte, signe du départ de son fils. Une fois seul, il ne prit pas même la peine d’ouvrir le livre qu’il avait posé, béant, sur l’accoudoir. Il resta immobile, écoutant en silence le temps passer au balancier de l’horloge.

...




- Je venais pour vous dire que je m’apprête à partir.

______Ma voix résonnerait presque dans le silence qui l’entoure, mais la pièce n’est pas assez vaste pour cela, malgré les quelques meubles qui l’ont désertée. Comme précédemment, j’ai le regret de n’obtenir aucune réponse.

- Je me rends chez les Van Kraft.

______Pas plus de succès ne fait suite à cette nouvelle phrase, lancée en l’air, en espérant qu’il l’attraperait au vol. Je n’aperçois que son bras droit, posé sur l’accoudoir, qui décrit un geste vague. Je ne sais si c’est pour m’adresser un discret au revoir ou si c’est pour débourrer légèrement le tuyau de sa pipe qu’il tient négligemment à la main. Peut-être ni l’un ni l’autre ; sans doute est-il perdu dans des pensées plus lointaines.
______Je n’ose l’importuner davantage. Marchant à reculons, je sors du salon et referme la porte sans bruit. Le soupir que je laisse échapper n’a malheureusement pas l’heur de passer inaperçu : je ne remarque qu’avec retard la présence, au bout du couloir, de la domestique. Nous nous dévisageons l’un l’autre, elle d’une expression où point le ressentiment, moi d’un air recomposé que j’espère être le plus neutre possible. Un sourcil sévère froncé, je préfère tout de suite la prévenir :

- Je ne tolèrerai aucune remarque déplacée.

______Les lèvres de la bonne se joignent en une moue désapprobatrice, mais elle se résigne et ne prononce pas un mot à ce sujet. Elle peut penser ce qu’elle veut, je ne peux pas permettre que l’on médise sur mon père dans sa propre maison.

- Je vous souhaite bon voyage, Monsieur, se contente-t-elle de dire avec un sourire de prime abord forcé qui dégèle vite ses traits raidis. Ainsi qu’une bonne soirée, en espérant que la chance, dorénavant, vous soit favorable.
- Je te remercie, Elfriede.
- Ce n’est pas la peine. Vous le méritez.

______Je ne peux empêcher un sourire de venir à leur tour effleurer mes lèvres.

- Merci.

______En quelques pas, la domestique parcourt la courte distance qui nous sépare. Avec délicatesse, elle saisit mon visage entre ses mains abîmées, un geste qu’elle n’avait pas fait depuis des années – je ne sais combien, mais suffisamment pour qu’il me procure, l’espace d’un instant, l’étrange impression de retomber en enfance, bien que j’aie grandi depuis lors et que son pauvre dos ait commencé à se tasser.

- Vous ai-je déjà dit que vous ressemblez à votre mère ?, me demande-t-elle avec toute l’affection contenue au fond de ses bons yeux gris.
- Des centaines de fois, Elfriede.
- Vous êtes un menteur : vous exagérez.
- Juste quelques dizaines de fois, alors.
- C’est plus probable.

______Ses mains se posent sur mes épaules, qu’elles époussettent machinalement. Puis, comme si elle réalisait soudain que le temps, par malheur, n’est pas extensible, la vieille femme se reprend et me morigène vertement :

- Allez ! Filez !

______En moins de temps qu’il ne le faut pour le dire, je me faufile dans l’embrasure de la porte d’entrée que m’ouvre la domestique et, avec un rire en guise d’au revoir, m’échappe par les rues pavées en direction de la gare.

_________________
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Aloïs von Salvard



Féminin
Age: 19 Date d'inscription: 24/08/2008 Nombre de messages: 479 Statut: Lointain parent des Van Kraft - Etudiant Âge: 21 ans Pseudo usuel: Moony

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Dim 25 Jan - 21:54

¤ ¤ ¤



______Noyé dans une marée humaine, je joue des coudes dans la foule, tentant d’apercevoir les voyageurs qui descendent du train. Dans un claquement de langue impatient, je maudis ma petite taille, ainsi que la fumée opaque qui inonde le quai. Il ne manquerait plus que l’on ne se trouve pas. Bon sang de bon sang de bonsoir... Où est-il donc ?
______Là ! Ça y est, je le vois ! Lui et son teint maladif qui n’a rien à envier au mien – si je passe la soirée à son côté, peut-être aurais-je l’air d’avoir bonne mine, finalement... Je me mets sur la pointe des pieds et tente d’attirer son attention en lui faisant des signes de la main. Sans succès. Son regard glisse sur l’afflux de la populace sans me remarquer. Aux grands maux, les grands remèdes : je saisis entre le pouce et l’index le bord de mon haut-de-forme et l’agite au-dessus de ma tête. Cette fois-ci, mon stratagème fonctionne et Kail traverse la foule pour m’atteindre.

- J’ai cru que tu ne me verrais pas !, m’exclamé-je lorsqu’il est à portée de voix dans cette atmosphère surpeuplée.

______Amusé, il sourit. Avant qu’il entame toute protestation, je lui ravis sa valise sans attendre son assentiment.

- Suis-moi : le fiacre que j’ai loué est dans une rue voisine. J’y ai déjà déposé mes affaires.
- Tu me diras la moitié du prix pour que je te rembourse, dit-il en m’emboitant le pas.
- Oublie ça. Tu as déjà payé suffisamment cher le billet de train, je gage, je ne vais pas te faire dépenser davantage. Je débourserais la même somme si je faisais seul le voyage ; tu me fais déjà le plaisir de ta compagnie, c’est bien assez !

______Il faut bien être bon prince, de temps à autre. Si je ne peux pas me le permettre envers des Comtes et des Marquis, je peux en faire l’effort pour un ami, artiste bohème en mal de mécène, quoi que cela m’en coûte. En l’ignorance des comptes de la famille que mon père s’acharne à occulter, je crains que nous vivions bien au-dessus de nos moyens ; la différence ne se creusera pas, néanmoins, à cause d’une simple location – malheureusement.

- C’est celui-ci ?
- Tout juste.

______De la voiture qu’a désignée le peintre sort le postillon qui, après un salut, me déleste du bagage et le range parmi les autres. Il ouvre ensuite la portière afin que nous pénétrions dans le fiacre et, d’une pression énergique, je pousse Kail à l’intérieur.

- En route, mauvaise troupe, et fouette, cocher ! Direction le manoir maudit des Van Kraft !

_________________
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Gyllian van Kraft



Féminin
Age: Date d'inscription: 15/01/2009 Nombre de messages: 34 Statut: Soeur de Jezebel Âge: 20 ans Pseudo usuel: Belladonna

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Mar 27 Jan - 17:16


A l'abri des yeux indiscrets, c'est sans doute bien mieux pour songer à la mort de Père ...


J'avais oublié à quel point les couloirs pouvaient paraître interminables. Je marche dans leur ambiance de mort pour tenter d'y voir plus clair, mais rien n'y fait. Je ne comprends pas. Les idées s'entrechoquent dans ma tête, le manoir me semble différent maintenant que le comte est mort... En perdant son maître, il en perd son âme. Les invités sont surement redescendus dans la salle de repas, pour la plupart. Que faire d'autre en pareille situation que revêtir le plus rapidement possible un masque d'innocence ? Pourtant, je ne me sens pas le courage d'y retourner tout de suite, et je jure que mon frère doit ressentir la même chose. Un trou béant dans notre esprit.

Je m'arrête lorsque j'atteins la porte de ma chambre. Collée au mur d'en face, seule dans ce long couloir, je me rends compte que j'ai besoin d'un appui. La tête me tourne, mais j'entre malgré tout. Si quelqu'un passait dans les couloirs, j'aurais senti ce besoin de cacher ma douleur. Refermant la porte derrière moi, je me sens un instant à l'abri du monde sordide qui se créé au dehors. M'évadant dans mes songes, je ferme mes yeux, adossée contre l'entrée. Le choc est plus dur à encaisser que je l'aurais envisagé, tellement qu'aucune larme ne parvient à couler. Ma chambre est trouble, mes yeux recouverts d'un voile. J'ai l'impression que je vais m'écrouler. Non... Jamais. Ils se ferment. Je n'y arrive pas...

Je vous déteste, Père.

[ ... ] Combien de temps ai-je dormi ? Pas très longtemps, je le sens bien, mais cette évasion m'engourdit l'esprit. Je me relève avec peine du sol sur lequel je me suis effondrée, chancelante. Heureusement que personne ne me voit dans cet état pathétique. Me traînant jusqu'à mon lit comme quelqu'un à qui l'on aurait ôté toute force, je m'assois un moment, reprenant mes esprits. Toujours cette sensation de dégoût qui remonte dans ma gorge... Cette folie enfouie, ce malaise étrange qui entrave mes mouvements. Rien ne m'a quitté. Je me saisis du manteau posé sur mon lit que je portais à mon arrivée, et que je n'avais même pas prit la peine de ranger. Les poches sont profondes, mes mains s'y enfoncent. Je regarde l'objet de mon attention, nostalgique. Que penserait-on si l'on trouvait de telles choses dans ma chambre ? Je serais suspectée, forcément. Mais en vérité, là, peu m'importe ce que pensent les autres. Si l'un me prend de haut, je le remettrai à sa place.

Peut-être devrais-je aller voir ce qui se trame en bas, les évènements doivent prendre de l'ampleur dans chaque esprit. Bien qu'un peu chancelante, je sors de ma chambre d'un pas tremblant. Personne dans le couloir. Je descends les escaliers qui mènent à l'étage inférieur, essayant de paraître plus ou moins naturelle à ceux qui passent à mes côtés. Ma coiffure s'est défaite dans ma chute, je n'ai pas prit le temps de l'arranger, manquant aux convenances de base en apparaissant les cheveux ainsi dénoués. Mais je n'ai jamais eu honte de me montrer comme cela, je suis fière de l'héritage que représentent ces longues boucles enflammées, et on ne les voit jamais mieux que lorsqu'elles sont libérées de tout artifice. Jezebel le sait, ça, lui aussi. Je me demande où il est. Mon frère... Quel étau a enserré ton coeur...

Arrivant dans l'un des nombreux salons d'en bas, je m'installe le plus normalement du monde dans l'un des fauteuils. La solitude et le silence sont appréciables... J'en profite, à défaut de devoir bientôt retourner dans la salle à manger m'entourer de tout ce beau monde. Bien sûr, c'est ironique.

Je m'apprête à refermer mes yeux sous l'envie d'évasion, mais l'ouverture de la porte m'interpelle dans mon élan. Je ne ressens même pas l'envie de me lever pour saluer, je reste tranquillement assise, comme si de rien n'était. Après quelques instants, je reconnais l'une des tsiganes qui animait la fête... avant qu'elle ne vire en cauchemar.

- Que faites vous ici ?

Je ne connais pas cette femme, mais à quoi bon jouer les jeunes filles polies ? Peu m'importe la bienséance, j'ai bien d'autres soucis. Mes yeux dorés, presque tranchants, ne la lâchent pas jusqu'à l'entente d'une réponse. Je sens le regard méprisant de la gitane s'opposer au mien. Ah, combien de mots malveillants ont dus pleuvoir sur moi durant mon absence... Rien que ce regard me renvoie vers les affres du passé, au mal qu'on a du dire quand je n'étais pas là pour m'en défendre. C'est si simple de poignarder quelqu'un lorsqu'il a le dos tourné... Si mesquin, trop facile pour que je puisse respecter ce genre d'acte. Je trouve ça immonde, c'est une lâcheté que possèdent les faibles qui ne disposent d'aucune arme. Et aujourd'hui ce sont de sombres regards que l'on me renvoie, par ta faute, même par ceux qui ne me connaissent que de nom. C'est trop simple. Je ne te pardonnerai jamais...

- Je suis à la recherche d'une personne, Fraulein van Kraft.

Mes yeux deviennent presque électriques sous la colère, lorsque j'entends la manière ironisée dont elle prononce mon titre. Oh, parlez, imbéciles... prononce une voix étrange dans mon esprit, que je chasse dans un excès invisible de rage.

- Eh bien, à vous entendre je n'ai pas l'air d'être celle que vous cherchiez, alors qu'attendez-vous pour sortir ?

Je ne peux m'empêcher d'esquisser un sourire mauvais.

- En effet, ce n'est pas vous que je pensais trouver. Cependant, je vous serais reconnaissante de m'accorder quelques instants. Peut-être pourrais-je faire quelque chose pour diminuer la peine que la perte de votre père a engendré ?

Mon regard est plus sombre qu'un abîme. Pour qui se prend t-elle, à me rappeler la mort de mon père d'un ton aussi provocateur ? Cacher ma douleur, et même ma peine, c'est une arme nécéssaire pour quelqu'un comme moi. Mais c'est vrai... Personne ne peut comprendre, sans doute.

- Non, vous ne pouvez rien faire, évidemment.

Je ne peux cacher mon irritation face aux paroles blessantes qu'elle m'a dites. Plus pâle qu'à l'accoutûmée, je me demande si le cadavre de mon père peut lui-même être plus blafard que moi à cet instant. J'ai décidement horreur qu'on me juge avant de me connaître - même si je dois reconnaître ne pas m'en priver parfois. Mais c'est vrai, à l'impression que je donne à me comporter ainsi... Comment Diable pourrait-on voir une jeune femme blessée par la mort imprévue de son Père ? Je le hais, je ne m'en cache pas, et pourtant... la plaie est profonde. Je ne m'y attendais pas. Et malgré tout, ce sourire si mesquin qui orne les lèvres perfides de ma grande famille ne me quitte pas, quand bien même ma volonté s'y serait opposée. Je ne me sens guère plus qu'un pantin sordide. Jamais personne ne verra ma blessure, même si dans ma folie j'aurais pu apprécier une consolation. Mais que dis-je, est-ce la mort de Père qui me fait parler ainsi ? Je dois me reprendre, ces paroles sont inutiles. Personne n'entendra.

- Hé bien, s'il en est ainsi, je ne vois guère de raison de rester ici plus longtemps. Il me faut encore trouver celle que je recherche.

Sortez... Je ne veux pas qu'on me voit ainsi. Elle comprend immédiatement la demande fixée par mon regard d'or. Et même avant cela, elle s'était déjà mise en tête de sortir de la pièce. A nouveau seule dans le salon obscur, je me sens parfaitement pathétique. Je ne ressens même plus l'envie de tenter de me lever pour rejoindre tout ces gens dans la salle d'à côté. Je voudrais m'enfermer dans mes rêves un moment. Revenir en arrière, peut-être. Et pourtant comme tout ceux qui se trouvent dans ce manoir, je dois moi aussi me prêter au jeu des apparences. Cruelle réalité.

Reprenant - si l'on peut dire - mes esprits, je me relève enfin de mon fauteuil en direction de la salle à manger. Tout le monde n'est pas encore revenu, seuls quelques uns sont assis autour de la table à discuter à voix basse. Je reconnais parmi eux Jezebel et Ada, ma cousine. Si je veux passer inaperçu, il est clair que c'est râté d'avance. A me voir ainsi décoiffée, les vêtements froissés et le teint livide, on pourrait tout penser excepté le fait que je me porte bien. Oh, peu m'importe, laissez-moi en paix... Je reviens m'asseoir à ma place de départ, baissant les yeux vers la table.

C'est indéniable : Tout sera différent à présent.
Ce sera un bal de masques et de faux semblants.

Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Père Franz



Féminin
Age: 16 Date d'inscription: 02/01/2009 Nombre de messages: 20 Statut: Prêtre de la paroisse Âge: 75 ans Pseudo usuel: Sthyx

MessageSujet: Re: Acte II : Vitriol Romain Ven 30 Jan - 18:57

‘Il est mort !’
Cette phrase glace l’atmosphère en quelques secondes. Les conversations s’éteignent brusquement et tous les regards se tournent vers l’annonciatrice de cette funeste nouvelle, Hildegarde. Suis-je déjà trop embrumé par l’alcool et donc que je ne comprenne pas le sens de cette scène ? Le bruit de verre brisé trouble un instant ce calme apocalyptique et me ramène à la réalité. Je tourne la tête vers mon filleul. Son visage aussi blanc que la craie me fait l’effet d’une brusque secousse. Je saisis alors le sens de ces paroles. Friedrich est… mort ?! Le sang se retire de mon visage et je repose mon verre de vin, qui venait d’être rempli. Aucun son ne peut franchir la barrière de mes lèvres. Je ne parviens pas à y croire… Je n’avais pas compris la gravité de sa maladie. Si j’avais su… si j’avais su j’aurais fait quelque chose. N’importe quoi. Mais maintenant, il était trop tard, bien trop tard. Je repousse ma chaise et me lève lentement. Ma main trouve tout naturellement la croix que je porte toujours sur moi, au fond de la poche. Je resserre mon emprise sur le symbole du Christ, notre sauveur.


Mon arrivée au manoir fut très discrète, car je ne suis point de ceux qui entrent avec force et fracas. Le voyage que je passais au calme dans le fiacre loué, fut le terrain de mes souvenirs. Je me rappelais avec nostalgie les nombreuses autres fois que j’avais effectué ce voyage pour rejoindre mon meilleur ami, le comte Friedrich. Un sourire flottait sur mes lèvres lorsque le fiacre s’immobilisa et qu’un serviteur du manoir van Kraft m’ouvrit la porte et m’aida à descendre les quelques marches pour atteindre la terre ferme. Dans le coffre de l’hippomobile se trouvait ma seule et unique malle contenant tout ce dont j’avais besoin, c’est-à-dire pas grand chose. Je laissais donc ce même serviteur s’en charger pendant que je me faisais conduire par un des valets en livrée rouge, dans la pièce où étaient réunis tous les autres invités. En passant dans le hall, je levais les yeux vers l’horloge, il était 18h35. J’espérais que je ne fusse pas trop en retard…

Lorsque j’entrais dans le salon, j’aperçus en tout premier ce cher Jezebel et allais directement le saluer avec une joie que je ne dissimulais pas. Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu mon filleul. Je saluais ensuite Gyllian, ma deuxième filleule, et enfin Mlle Komatski avec laquelle j’avais noué de solides liens d’amitié. Je ne reconnus pas grand monde d’autre, exception faite de ce Dorian Hargreaves, débauché notoire dont les mœurs dissolues me faisaient frémir d’horreur, et quelques autres têtes dont les noms m’échappaient inlassablement. J’évoluais tranquillement dans la salle lorsque je surpris des paroles qui me firent sursauter. « Voulez-vous que j’énumère les amants que j’ai dans la totalité de l’Europe ? ». Je n’eu même pas besoin de vérifier l’auteur de ces dires, car la voix et la teneur des propos ne pouvaient venir que d’un seul individu : lord Hargreaves. Sans la moindre gêne, sans même baisser un peu la voix ! Cette impolitesse frisait les limites de ma tolérance, et avant que ce malheureux ne les dépasse, je quittais dignement la pièce, ma désapprobation lisible sur le visage.

A peine les portes refermées, je croisais Mülleimer le page de Jezebel. Aimablement, je lui demandais où se trouvait ma chambre. Sans se départir de sa mine renfrognée, il m’y accompagna. Tandis que nous enfilions couloirs et pièces, je me demandais où pouvait bien se trouver mon ami Friedrich. Nous arrivâmes finalement à ma chambre, et je notais en souriant, que c’était la même que ma précédente visite. Alors que le valet repartait en sens inverse, je le retins un instant et lui posais la question qui me taraudait. Il me répondit -quoique plutôt froidement- que Herr Friedrich restait alité. Un peu surpris et inquiet car la dernière fois que je l’avais vu, il semblait se porter comme un charme (‘mais cela faisait tout de même longtemps’ songeais-je), j’en demandais la raison. Et je sentis tout de suite que quelque chose n'allait pas. Le page resta évasif et s’éclipsa rapidement après n’avoir lâché que ces quelques mots :

« Herr Friedrich est malade, mon Père »

Interloqué, je restais quelques secondes sans bouger, avant d’ouvrir la porte et d’entrer dans ma chambre. Je devais réfléchir à tout ça.

Je ne sortis de mon refuge que lorsqu’un valet vînt me prévenir que l’on passait à table. Je rangeais l’objet de mon occupation dans la malle et réajustais un peu mon habit avant de suivre le valet jusqu’à la salle à manger. Les autres convives étaient déjà installés, mais je repérais une chaise vide entre mon filleul Jezebel et un homme que je reconnus comme étant le frère de feu Amalberga, l’ancienne comtesse, qui il faut l’avouer, ne remportait pas l’unanimité au sein de la famille van Kraft. Mais je ne suis pas de ceux qui cassent du sucre sur le dos des absents, même s’ils sont morts. Je les respecte comme tout un chacun. Je m’installais donc sur cette chaise, adressant un premier sourire à Ludwig -il me semblait que c’était son nom- et un deuxième à Jezebel, qui fidèle à son habitude ne me répondit même pas. Je ne m’en vexais pas et fis signe à un des nombreux serviteurs présents de me servir un verre de vin. C’était peut-être là mon seul véritable péché : la boisson. Mon regard se porta alors vers la fenêtre. Le ciel s’obscurcissait, prévoyant de la pluie ou même un orage. Inexplicablement, je frémis tandis qu’une angoisse incompréhensible montait en moi. Je cachais mon trouble derrière un sourire et derrière le vin qui dégageait une odeur appétissante.

Quelques minutes plus tard, après l’entrée remarquable d’une femme au visage triste mais à la chevelure de feu que je reconnus -non sans surprise- comme étant la sœur de Friedrich, je me tournais vers mon filleul, déterminé à en savoir un peu plus sur l’absence de mon ami. Il ne me répondit tout d’abord pas, et je me vis obligé de répéter mes paroles. Jezebel me semblait ailleurs, jouant avec ses couverts et sans me prêter aucune attention. Un serviteur me servit de nouveau un verre de vin et je glissais une allusion sur la santé du comte. La réponse qui fusa était acérée et ironique. « L’excellente santé de Père nous amène à concevoir des projets d’héritage » Un peu mortifié devant la façon dont Jezebel parlait de son père, je replongeais le nez dans mon verre et lâchais que j’irais voir mon ami après le dîner. Puis, plus par politesse qu’autre chose nous discutâmes des plats à venir. Tout en parlant je gardais un œil sur les autres invités. La salle bruissait de paroles mais je sentais que nous étions tous un peu tendus.

Ma conversation avec Jezebel continua un peu, mais il ne semblait m’accorder aucune attention et répondait froidement à mes interrogations. Ma première réaction fut l’inquiétude, puis je mis tout ça sur le compte de la maladie de son père. Ce devait être dur. Je sentais une irrépressible envie de le réconforter, mais je ne savais jamais m’y prendre avec lui. Aussi je continuais mon babillage assommant et inoffensif. Jusqu’au moment où…

« Herr Jezebel… votre Père… il est… Il est mort ! »

Mes yeux posés sur Jezebel remarquent le sang mêlé de vin qui coule de sa main. Il a brisé avec tant de facilité ce verre en cristal. Je me lève. Lentement. Je ne peux pas y croire. Friedrich est mort. La croix logée dans mon poing s’enfonce dans ma peau. J’ai mal, mais pas autant que dans mon âme.

J’entends sans vraiment suivre la conversation qui s’ensuit. Lord Hargreaves et Gyllian chacun à leur manière, demandent de venir voir le corps. Je fais un pas. J’hésite. Je ne sais pas quelle réaction j’aurais en le voyant. Du sang sur la gorge ? Friedrich aurait-il été… assassiné ? Je dois m’en rendre compte par moi-même, je suis les autres.

J’entre dans les appartements que je connais si bien, pour y avoir passé d’incalculables soirées au coin du feu, devisant avec le comte.

Je m’approche, comme les autres. Les autres, si avides de voir, cette scène macabre, le corps sans vie de celui qui était mon ami.

« Il a été tué »

Je regarde Jezebel. Non.
Puis, les accusations. Quelqu’un d’entre nous… un assassin ?

« Non ! »

Je détourne le regard, je ne peux pas y croire. Quelqu’un ici, invité, ami, famille de ce défunt, de cet assassiné… meurtrier ?

Jezebel dévoile alors la gorge de son père.

Je hoquète.

Deux trous béants, et du sang… partout. Je m’approche près du lit et tombe à genoux. Je sens ma gorge se serrer et mes yeux baigner dans les larmes.

Je ne reviens à l’instant présent que lorsque Jezebel commence à parler Héritage. Je sens la colère me monter à la tête. Je me retourne et crache

« Votre père n’est pas encore froid que vous parlez déjà d’héritage Jezebel ?! Co…comment osez-vous parler ainsi ?! »

Je bégaye sur la fin. Jezebel tourne son regard vers moi et ouvre la bouche comme pour me parler.

Mais un serviteur qui entre à ce moment là, l’interrompt. Une lettre. Mon filleul la lit et la laisse tomber au sol. Katje la ramasse et la lit à haute voix pour que tous puissent apprendre la nouvelle.

« Nous avons le regret de vous faire part du décès du regretté Maître Balghaur, notaire du village, dans la journée du 30 avril. Il semblerait que Maître Balghaur ait été assassiné sauvagement, comme dévoré par une bête sauvage. Soyez sur vos gardes …Quelles sont donc ces diableries, Jezebel ? Cherchez-vous à effrayer vos hôtes ?! »

C’est une plaisanterie. Ça ne peut être que ça.

Je me relève lentement, prenant appuis sur le bord du lit qui s’affaisse sous mon poids. Je dois sortir. Un moment, prendre l’air pour me laver de cette odeur de sang et de mort. J’ai besoin de prier. Je recule lentement, sans regarder autre chose que le visage vidé de sang de celui qui était mon ami. Friedrich… Je m’enfuis sans plus rien écouter. Qu’ils se jettent les uns sur les autres au dessus de la dépouille du comte, mais je ne serais pas là pour en être témoin.

Je sors dehors et manque de tomber sur lord Hargreaves et… qui est-ce ? La réponse m’est donnée quelques secondes plus tard. Kail. Un rictus déforme mes lèvres. Une des nombreuses conquêtes du dandy ? Certainement. Je les dépasse sans les regarder. Mes pas me menant indépendamment de ma volonté vers ma chambre. Mais peut-être est-ce le meilleur lieu pour me recueillir et prier pour l’âme de Friedrich van Kraft, assassiné dans son lit.

Qui peut être aussi abjecte pour tuer un vieillard mourant ? Il me tarde de le savoir, et sans nul doute que je prierais pour qu’il pourrisse en enfer le restant de ses jours !
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur

Acte II : Vitriol Romain

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut
Page 2 sur 2 Aller à la page : Précédent  1, 2

Permission de ce forum: Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Secrets de Famille :: Le Jeu :: Première Partie : Les Liens du Sang -
Poster un nouveau sujet Répondre au sujet